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Comptes rendus
   

Rachel Applebaum, Empire of Friends. Soviet Power and Socialist Internationalism in Cold War Czechoslovakia

Ithaca, Cornell University Press, 2019, 275 p.

Ouvrages | 22.09.2020 | Paul Lenormand
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Historienne de l’Union soviétique et de l’Europe centrale, Rachel Applebaum[1] a soutenu en 2012 sa thèse de doctorat en histoire à l’Université de Chicago, sous la direction principale de Sheila Fitzpatrick. L’ouvrage qui en est issu est paru en 2019 aux Cornell University Press, une des maisons d’édition nord-américaines les plus importantes dans le champ centre- et est-européen. Il s’inscrit résolument dans le renouvellement historiographique actuel qui concerne tant l’espace post-communiste que les études sur la Guerre froide puisque cet ouvrage d’histoire culturelle des relations internationales se situe à la charnière de l’histoire transnationale – essentiellement binationale et interactionnelle en l’occurrence – et des travaux désormais nombreux sur la Cultural Cold War. Le thème, comme l’indique le titre, est celui des échanges ambigus entre Union soviétique et Tchécoslovaquie, entre la Libération de mai 1945 et les lendemains de l’occupation d’août 1968. Entre domination impériale et amitiés transnationales, Rachel Applebaum explore les fondements de l’internationalisme socialiste par une étude de cas approfondie. Le choix du terrain n’est pas négligeable, puisque la Tchécoslovaquie était l’un des pays les moins antisoviétiques et anticommunistes de l’espace centre- et est-européen. Dès lors, et même si l’auteure en est pleinement consciente, les mécanismes régissant les interactions culturelles entre les deux espaces ne peuvent être étendus sans nuances à l’ensemble de la zone sous domination soviétique. Par ailleurs, cette « relation spéciale » vaut principalement pour la période 1945-1968, qui est au cœur de l’étude, et sans doute moins pour l’après-Printemps de Prague, d’ailleurs marginalement couvert. Enfin, la question du meilleur point de comparaison reste ouverte : si les autres « satellites » partagent nombre de points communs avec la Tchécoslovaquie, la plupart étaient en contentieux avec l’Union soviétique (de la russophobe Pologne à la Hongrie occupée, en passant par la Yougoslavie mise au ban du Bloc), à l’exception sans doute de la Bulgarie et de la RDA. De leur côté, certaines démocraties ouest-européennes (surtout la France et l’Italie) étaient à plusieurs égards favorables à l’Union soviétique, mais ne furent jamais dirigées par un parti stalinien, seul au pouvoir, quelle qu’ait été la popularité des communistes après 1945. Ces précisions posées, l’ouvrage propose une analyse originale et détaillée du fonctionnement de l’hégémon soviétique durant la première moitié de la Guerre froide.

L’appareil de sources reflète le caractère bilatéral de l’étude menée par l’auteure : il s’agit principalement de documents tchécoslovaques et soviétiques tirés de fonds institutionnels (les pays communistes ne comptaient de toute façon que très peu de fonds « privés » ou équivalant aux catégories rencontrées dans les démocraties libérales), complétés par des journaux et revues générales ou culturelles, et par quelques sources américaines. Au sein des fonds, certaines sources se détachent, en particulier des photographies et des correspondances, apportant un renouvellement documentaire bienvenu. La bibliographie emprunte à la riche littérature scientifique – très largement anglophone – en histoire des mondes communistes (Elidor Mëhilli sur l’Albanie, Patryk Babiracki sur la Pologne ou encore Elizabeth McGuire sur la Chine), mais aussi à des points de comparaison extérieurs (Mary Louise Roberts sur les soldats américains dans la France libérée, Fabrice Virgili sur l’épuration genrée). Sans doute existe-t-il un déséquilibre au profit des publications anglo-américaines et, en leur sein, des études portant sur la Tchécoslovaquie (et par extension sur l’Europe centrale) plus que sur l’Union soviétique elle-même, car la focale semble davantage portée sur Prague que sur Moscou. Comme souvent, la Slovaquie est peu considérée, un biais qui s’explique par la centralité tchèque mais qu’une recherche dans les périphéries aurait pu compenser. À plusieurs égards, la perception qu’avaient les Slovaques du monde soviétique différait de celle des Tchèques : vassaux et complices de l’Allemagne nazie pendant plus de quatre ans, généralement anticommunistes, passés en partie seulement à l’insurrection antiallemande en août 1944, libérés à l’issue d’une campagne longue et destructrice, les Slovaques avaient peu de raisons (ou des raisons différentes) de rechercher l’amitié soviétique. Un examen attentif des sources locales aurait pu permettre d’apercevoir des comportements et des politiques culturelles distinctes, mais ce n’est qu’une hypothèse. En outre, toute recherche suppose de sacrifier certaines pistes, et ce choix de l’auteure s’explique aisément.

Renverser la perspective : telle est l’ambition de l’historienne, qui se démarque nettement – sans être la première – de l’approche traditionnelle – désormais ancienne – des études soviétiques américaines. Le récit dominant jusqu’aux années 1990 au moins voulait que l’Union soviétique soit une puissance impériale à la soif insatiable de domination, recourant en permanence à la terreur et à la violence pour maintenir son pouvoir sur des peuples opprimés et martyrs, foncièrement hostiles à toute idée marxiste ou collectiviste. Ce récit de l’empire tyrannique et du satellite simple victime passive n’a plus cours depuis des années dans le champ historiographique américain, sinon marginalement, mais il demeure très présent en Europe centrale. Dès lors, l’ouvrage de Rachel Applebaum ne vise pas tant à nier le savant dosage de contrainte et de violence qui caractérisait la domination soviétique, qu’à compléter ce récit, voire à le contrebalancer, par l’étude d’une autre forme d’interaction, celle de « l’amitié transnationale ». Il s’agit toujours d’une affaire de pouvoir, mais d’un pouvoir qui s’exerce autrement, et qui relève plus de l’emprise, de l’autorité, du rayonnement, que de la stricte domination ou de l’occupation militaire. Cette distinction semble dépasser la classification commode entre hard et soft power, puisque les acteurs tchécoslovaques ne seraient pas simplement attirés par une séduisante Union soviétique, mais agiraient sur elle à travers leurs échanges institutionnels et interpersonnels. Cette vision est finalement plus horizontale que ne le laisserait présager le récit quelquefois simpliste de la « soviétisation ». Même si le modèle incontournable était bien entendu l’Union soviétique, l’ouvrage postule que les dirigeants communistes soviétiques et étrangers se mirent d’accord sur un modus vivendi qui impliquait de construire une identité socialiste plus large. Celle-ci devait reposer sur « l’amitié », définie comme « la diplomatie culturelle, une diversité de contacts transnationaux et interpersonnels, et le commerce de biens de consommation » (p. 8). L’ambition des dirigeants ne fut pas un vœu pieux émis en haut, comme le démontre l’auteure, mais se concrétisa dans les sociétés concernées durant des décennies. Certes, rappelle-t-elle, la volonté d’hégémonie soviétique provoqua une réaction hostile de certaines populations au modèle incarné par l’URSS, tandis qu’à certains moments cruciaux de l’histoire du Bloc (lors des crises du stalinisme, durant la déstalinisation et le Printemps de Prague en particulier), toute notion d’amitié semblait caduque. Toutefois, affirme Rachel Applebaum, le projet internationaliste de l’Union soviétique fut durable, et assez solide pour surmonter les crises successives, et continuer à être proposé au monde entier (notamment dans les pays en voie de développement). Par ailleurs, si dans la sphère politique les relations entre pays socialistes furent conflictuelles, le nationalisme s’opposant à la volonté impériale soviétique, c’est dans le quotidien et les représentations des populations qu’une cohésion du monde socialiste put se révéler. Les marqueurs utilisés sont ici « la culture matérielle, les pratiques sociales et la mémoire collective », notamment « la sexualité, les relations familiales, le logement, et la consommation » (p. 14-15). Enfin, l’auteure perçoit dans l’échec final du projet socialiste un révélateur de son succès dans la sphère culturelle, celle des représentations et des pratiques : ayant réussi à former un ensemble transnational profondément et intimement interconnecté à tous les niveaux, les dirigeants communistes durent faire face à une contestation contagieuse et irrépressible dans les années 1970 et 1980. Ce faisant, Rachel Applebaum inscrit sa recherche dans le champ plus large de l’internationalisme antilibéral : celui qu’incarnent les pays socialistes serait, d’après l’auteure (p. 16), comparable dans une certaine mesure aux agissements des dictatures sud-américaines, capables de coopérer étroitement et de proposer une forme inédite d’association transnationale afin de réprimer plus férocement les oppositions (elles-mêmes transnationales). On peut penser que l’union entre des élites créoles blanches, l’Église catholique (son courant conservateur) et les interlocuteurs étrangers (notamment nord-américains) permit effectivement de créer un projet transnational associant autoritarisme politique, violence militaro-policière et libéralisme économique.

L’ouvrage articule logique chronologique et ciblage thématique : le chapitre 1 englobe volontairement la phase initiale, la plus étudiée, des années 1945-1948 et 1948-1953, la moins « amicale » dans la perspective adoptée. Le chapitre 2 se concentre sur les étudiants tchécoslovaques séjournant en URSS, le chapitre 3 sur l’héritage de la Libération de 1945 dans la relation bilatérale (proposant en particulier une réflexion sur l’utilisation de la photographie, notamment privée, comme outil de mémoire et comme reflet d’un rapport plus nuancé et autonome au modèle soviétique). Le chapitre 4 se concentre sur l’émergence d’une relation plus horizontale, en particulier à travers la consommation et la diplomatie culturelle, tandis que le chapitre 5 redonne au tourisme son importance dans ce processus d’échanges et de représentations en miroir, et ouvre une nouvelle fenêtre sur le Printemps de Prague comme espace de discussion inattendu. Finalement, le chapitre 6 décrit la difficile restauration d’une politique d’amitié devenue incontournable, mais dont l’entretien soulignait l’incongruité de l’invasion et de l’occupation soviétique de 1968.

La principale conclusion de l’historienne, c’est que le projet d’amitié soviéto-tchécoslovaque, quoiqu’initié par les dirigeants communistes, répondait aussi à des attentes des sociétés tchécoslovaques et soviétiques : les raisons qui poussaient les uns et les autres à participer volontairement à cette entreprise n’étaient pas toujours idéologiques, et contredisaient parfois l’ambition du pouvoir, mais elles contribuèrent à forger une communauté socialiste. L’ouvrage de Rachel Applebaum propose une alternative convaincante et complémentaire aux histoires nationales durant la Guerre froide. Un apport supplémentaire aurait été de considérer non seulement les relations entre Tchécoslovaquie et Union soviétique, mais aussi la manière dont les différents pays du Bloc ont contribué à cette internationale socialiste, de façon multilatérale et non simplement bilatérale. En outre, les échanges dans certains champs professionnels ne sont pas évoqués, et pourraient faire l’objet de recherches ultérieures (recherche scientifique, monde militaire, etc.) dont l’absence n’affecte pas la qualité de l’ouvrage. Celui-ci sera utile non seulement aux spécialistes de la Guerre froide et du monde communiste, mais aussi à celles et ceux qui veulent entreprendre une recherche centrée sur les acteurs ordinaires et leurs pratiques, et notamment dans un contexte autoritaire (celui du socialisme de Guerre froide) où les sources peuvent sembler trop rares et posent des difficultés d’interprétation.

Notes :

[1] Assistant Professor of Russian and Eastern European Studies (Tufts University).

Paul Lenormand

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  • ISSN 1954-3670