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Comptes rendus
   

Karl Schlögel, Le Berlin russe,

traduit de l’allemand par Didier Renault, Paris, Éditions Maison des Sciences de l’homme, 2014, 510 p.

Ouvrages | 21.06.2016 | Aude-Cécile Monnot
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Editions de la maison des sciences de l'hommeRetrouver les traces d’un monde disparu, telle est l’ambition du livre de Karl Schlögel, Le Berlin russe, version française d’une étude publiée en 2007 consacrée à l’histoire culturelle des interactions entre Russes et Allemands dans le Berlin de l’après-Grande Guerre.

L’historien reconstruit la variété des formes et des lieux de la présence russe dans la capitale allemande et s’attache non seulement à les décrire minutieusement, mais à analyser de surcroît leurs usages et leurs perceptions par les acteurs de ces relations germano-russes.

Karl Schlögel démontre que Berlin accueille une « élite transnationale d’un genre tout à fait nouveau » (p. 191), constituée d’Allemands russifiés et de Russes germanisés partageant un cadre de référence. L’ouvrage analyse alors la « fin des évidences » (p. 3), c’est-à-dire l’ensevelissement de cette proximité culturelle dans l’expérience de la guerre et de la destruction. Le lecteur est immergé dans des lieux quotidiens – un quartier d’immigration russe –, d’autres plus privés – des salons mondains et des réceptions diplomatiques –, dans la vie d’universitaires, d’espions, d’une société composite en somme. La géographie du vécu de la ville par les protagonistes permet à l’auteur d’analyser l’évolution des relations germano-russes au gré des conflits de la première moitié du XXe siècle.

Après la Première Guerre mondiale, Berlin est le centre de l’émigration russe, environ 300 000 réfugiés y recomposent le microcosme national, principalement des Allemands de Russie, des Germano-Baltes et des juifs russes. Tout le spectre politique est représenté : Russes blancs, mencheviks, membres du parti socialiste révolutionnaire. Si l’anti-bolchevisme unit ces exilés de la première vague, les divergences politiques restent vives et peuvent s’exprimer par la violence comme, en 1922, lorsque l’ancien ministre Nabokov est victime d’un attentat.

L’auteur rend compte de cette diversité en seize chapitres, conçus comme des analyses autonomes consacrées à un acteur, un lieu, un groupe d’individus, une instance particulière des relations germano-russes. Si l’abondance des cas d’études peut inciter à une lecture sélective, selon les intérêts personnels du lecteur, la démonstration de Karl Schlögel prend toute son ampleur par la trame d’ensemble qu’il dessine, explorant l’histoire des changements culturels et sociaux par le prisme de la monographie, de la micro-histoire, de l’histoire institutionnelle et culturelle. De ces échelles d’analyse variées et de la diversité des acteurs étudiés s’esquisse une peinture nuancée des ruptures et des continuités dans l’entre-soi germano-russe, par-delà les renouveaux idéologiques et politiques qui ponctuent la période.

La gare de Silésie à Berlin et les stations frontières le long de la ligne ferroviaire reliant la capitale allemande à Saint-Pétersbourg et à Moscou sont naturellement les points de départ de cette immersion dans le Berlin russe. L’histoire des relations germano-russes s’incarne également dans un espace urbain polycentrique. Karl Schlögel reconstitue minutieusement la géographie sociale de l’exil russe. Il décrit le Tiergarten (p. 69-99), quartier de prédilection des élites tsaristes (officiers, fonctionnaires, aristocrates et hommes politiques comme Alexandre Kerenski) bien intégrées dans les hautes sphères de la société berlinoise. Soucieux d’analyser l’horizon commun aux personnalités allemandes et russes, l’auteur met l’accent sur des lieux de mixité germano-russes socialement très hiérarchisés (théâtres et salons mondains, logements, associations sportives et étudiantes, instituts scientifiques). À l’inverse, l’Église russe, qui fédère les organismes d’assistance aux nouveaux arrivants et pallie l’absence d’ambassade soviétique à partir de 1941, mais aussi la presse et la littérature sont des facteurs de cohésion d’une communauté russe politiquement et socialement bigarrée. Berlin compte en effet 86 éditeurs russes qui publient plus de 2 000 ouvrages entre 1920 et 1924, soit plus qu’à Moscou.

Le Berlin russe se construit également autour d’un imaginaire commun, celui de l’exil, et engendre une production littéraire variée, des autobiographies de Nicolas Berdiaev ou des livres d’Ilya Ehrenbourg et de Nabokov qui y séjourne de 1922 à 1937. Ces œuvres véhiculent des topoï littéraires, tels que l’extranéité, la mobilité, la figure de la logeuse et la pénombre des arrière-cours berlinoises.

La montée du national-socialisme à la fin des années 1920, puis les inflexions du régime à l’égard de l’Union soviétique reconfigurent la sociologie de cette ville d’émigration et accélèrent la reconversion de la cartographie mentale de l’exil. Berlin n’est pour beaucoup qu’une étape provisoire. Dès 1924, certains font le choix d’un retour vers la patrie ou de poursuivre l’exil à Paris ou aux États-Unis. En 1930, la population des réfugiés russes en Allemagne tombe à 100 000 individus (p. 142).

Certains destins individuels, tel celui de l’universitaire humaniste Simon Dubnov, témoignent de la violence engendrée par les deux totalitarismes du XXe siècle. Comme nombre de juifs russes fuyant les pogroms et les exactions commises à leur endroit, il s’exile à Berlin en 1922, avant d’être contraint par la montée du national-socialisme à se réfugier à Riga en 1933. Il y est finalement tué avec la population juive locale par les Einsatzgruppen en 1941. Jamais isolée, l’analyse du Berlin russe est ancrée dans celle du XXe siècle, en écho ou en contrepoint.

Le Berlin russe est également celui des Soviétiques, dont la présence est marquée par l’ambassade dUnter den Linden[1], la plus prestigieuse de Berlin. L’ambassadeur Nicolaï Krestinski est un acteur-clé du rapprochement entre les deux pays dans les années 1920. La représentation soviétique, cœur du « Berlin rouge », noue des liens étroits avec le KPD, alors le plus puissant parti communiste hors de l’URSS et soutien du Komintern, elle abrite également des mencheviks et des communistes allemands. Une période particulière des relations germano-russes s’ouvre après la signature du traité de Rappallo, le 16 janvier 1922, marquée par la persistance d’un langage commun, la « reconnaissance d’un canon normatif intériorisé » (p. 258) par des hommes de l’ancien monde, qui continuent à exercer dans la sphère diplomatique en particulier. Cette diplomatie, « anomalie aristocratique dans un monde bourgeois en Allemagne, anomalie intellectuelle face à l’ascension de couches paysannes et ouvrières en Russie » (p. 258), vient ainsi tempérer l’agressivité idéologique des bolcheviques et des nazis dans les années 1930. Elle s’attelle à sauvegarder les relations diplomatiques jusqu’à la fermeture de l’ambassade en 1941, parachevant alors un processus de désintégration de l’élite diplomatique assiégée par la surveillance étroite de la Gestapo, les luttes internes et les épurations du personnel diplomatique soviétique.

Karl Schlögel consacre en effet un chapitre éclairant à la para-diplomatie (p. 317-344), au Berlin de la clandestinité, théâtre de la révolution mondiale, des espions et des conspirations diverses (l’opération Trust par exemple). Ce Berlin souterrain, bien que délaissé par l’historiographie, est, aux yeux de l’auteur, une partie intégrante des interactions germano-russes de l’époque. Il enjoint donc à ne pas reléguer cette histoire aux romans policiers, mais il propose des outils méthodologiques et le croisement de sources plurielles pour distinguer la rumeur des faits et analyser cet ordre politique nouveau caractérisé par « l’information des masses, la propagande et la manipulation des sensibilités sociales » (p. 327). Ces agents issus des rangs de militants révolutionnaires, façonnés par des années de lutte clandestine, disparaissent avec les purges des années 1930 (à l’instar de Karl Radek, dirigeant du Komintern), ils sont remplacés par des agents formés, par la bureaucratisation de l’Union soviétique, à un ethos plus classique de la politique.

Au final, cet ouvrage est riche en enseignements sur la proximité sociale et institutionnelle entre les Allemands et les Russes pendant une trentaine d’années marquées par des changements politiques majeurs. Karl Schlögel parvient à illustrer deux mouvements parallèles : d’une part, la transformation des formes institutionnelles du pouvoir, de ses atours extérieurs et, d’autre part, la permanence de référents culturels, intellectuels et psychologiques communs à des individus marqués par la proximité géographique, l’entre-soi de la capitale berlinoise. Cette histoire des aspérités et des affinités germano-russes a finalement une visée programmatique. L’auteur ouvre de nombreuses pistes de recherches, souligne en fin connaisseur de l’historiographie de chaque pays les zones grises de cette cartographie berlinoise.

Or, les études sur l’émigration russe à Berlin, l’histoire des émigrés politiques, des savants et des intellectuels que Karl Schlögel appelle de ses vœux se sont considérablement enrichies depuis la parution de la première édition de l’ouvrage. Les publications récentes de recueils de sources (journaux intimes, correspondances, périodiques) appuient ce renouveau historiographique[2]. De même, l’histoire de la para-diplomatie, celle des lieux souterrains du pouvoir politique, judiciaire est renouvelée par lhistoire du quotidien, du fonctionnement et du personnel des institutions soviétiques et par des études sur le travail des agents soviétiques à l’étranger[3].

Ces études viennent donc assurément compléter une histoire – déjà extrêmement riche – des acteurs et de leur inscription dans la ville, une histoire des espaces et des lieux, ainsi qu’une histoire des documents que ces acteurs produisent, mais également les documents avec lesquels ceux-ci s’informent, communiquent et construisent un monde germano-russe fait de destins singuliers et de mondes communs.

Il faut enfin souligner à la fois la finesse de l’écriture de Karl Schlögel, sa maîtrise de l’historiographie et des sources allemandes comme russes, ainsi que son souci de donner une profondeur archivistique à l’ouvrage par le recours fréquent à des illustrations, des sources primaires éclairant l’analyse. Le plaisir de lire accompagnera donc le lecteur au fil de cette stimulante étude d’histoire culturelle transnationale. 

Notes :

[1] L’avenue “Unter den Linden” (sous les tilleuls) est l’une des plus célèbres de Berlin. S’y trouvent plusieurs institutions importantes, dont l’ambassade russe située aux numéros 63-65.

[2] Rossija i rossiskaja emigacija v vospiminanijach i dnevnikach. Annotirovanny ukazatel’knig, žurnal’nych i gazetnykh publikacij, izdannych za rubežom v 1917-1991 gg. V 4 tomach [La Russie et l’émigration russe dans les mémoirs et les journaux intimes. Index commentés des magazines et journaux publiés à l’étranger], Moscou, 2003 ; Političeskkaja istorija russkoj emigracii. 1920-1940gg. Dokumenty i materialy, Red. A. F. Kiseleva, 1990.

[3] Lazar’ Flejšman. V tiskakh provokacii. Operacija « Trest » i russkaja zarubežnaja pečat, Moscou, 2003.[Sous l’emprise de la provocation. L’opération « Trust » et la presse russe étrangère.]

Aude-Cécile Monnot

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  • ISSN 1954-3670