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Comptes rendus
   

Claude Boli, Patrick Clastres et Marianne Lassus (dir.), Le sport à l’épreuve du racisme du XIXe siècle à nos jours. Sports, xénophobie, racisme et antisémitisme,

Paris, Nouveau Monde éditions, 2015, 384 p.

Ouvrages | 23.06.2016 | Laurent Dornel
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nouveau monde éditionsEn son temps, Pierre de Coubertin avait affirmé que « les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance[1] ». Dans un autre texte, non moins repris par la suite, il insistait : « Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh ! bien, c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts[2]. » La question des rapports entre sport et racisme n’est donc pas récente, et elle divise profondément et depuis longtemps les chercheurs. Pour certains, comme Marc Perelman[3] ou Jean-Marie Brohm[4], le sport est une « intoxication idéologique ». À cette critique résolument radicale, s’oppose une position plus irénique qui voit dans le sport un instrument infaillible d’intégration et de cohésion sociale.

Avant de considérer la voie médiane, plus mesurée et scientifiquement plus neutre que propose le présent ouvrage, il faut pourtant bien admettre, à propos du sport, un certain nombre de contradictions fortes. En effet, le sport est largement devenu spectacle, mise en scène du corps ; il oscille entre jeu et rivalité, entre camaraderie et affrontement, entre valeurs socialisantes (fair play) et esprit de compétition, entre formes d’égalité et valorisation de l’inégalité (classement, hiérarchie sont inhérents au sport, individuel comme collectif). Le sport est à la fois un vecteur de rapprochement entre les peuples mais également, parce qu’il est aussi un marqueur d’identité et qu’il conduit à des formes d’exacerbation identitaire – sous la forme du nationalisme en particulier – un facteur d’affrontements entre les groupes (sociaux, ethniques) et entre les nations. La violence, réelle ou symbolique, n’est donc jamais tout à fait évacuée[5]. À l’évidence, comme cela a été montré depuis longtemps, le sport ne peut être considéré comme un monde social à part et constitue un domaine éminemment politique. De fait, les liens entre sport et politique sont anciens. À l’époque contemporaine, ils ne sont pas propres aux régimes fascistes de l’entre-deux-guerres ou de Vichy. En France, la IIIe République en avait fait un moyen de diffusion du républicanisme (sociétés de gymnastique) et de patriotisme (l’athlétisme pendant la Grande Guerre). En France toujours, les victoires de Georges Carpentier contre les poids lourds anglais étaient fêtées comme une revanche sur Waterloo…

Aux gloses hasardeuses sur les effets sociaux et politiques de la victoire des Bleus en 1998, on préfèrera le présent ouvrage dirigé par Claude Boli, Patrick Clastres et Marianne Lassus, qui vise à s’emparer de ces débats en les resituant à la fois dans la longue durée et dans le cadre géographique spécifiquement français. Ce livre, qui rassemble une vingtaine de chercheurs venus d’horizons scientifiques divers (historiens de l’immigration et du sport, sociologues du sport, etc.), s’organise en trois parties, précédées d’une longue et fort utile introduction sur les enjeux historiographiques et politiques des rapports entre sport et racisme.

La première entend ausculter de façon diachronique les rapports entre sport, altérité et racisme. Parmi les sports interraciaux, Patrick Clastres évoque le rugby, mais surtout la boxe (« le ring de boxe comme zoo sportif ») et souligne que le sport ne fait que refléter le racialisme ambiant de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il nous invite à considérer le sport comme une caisse de résonance, un miroir plus ou moins grossissant de la société. Au fond, ce qui se jouerait dans les pratiques sportives ne serait pas de l’ordre de l’anomie mais tout simplement l’expression des rapports sociaux. Paul Dietschy montre que le sport, pendant la Grande Guerre, fut un des éléments de la panoplie du « bourrage de crâne ». Florence Carpentier s’intéresse à la période formée par le Front populaire et le gouvernement de Vichy. Les années 1930 voient en effet le début du renversement apparent du rapport colonial de domination des races (Henry Amstrong, Joe Louis, Al Brown, quelques Algériens dans le football…). Sous Vichy, dans la hiérarchie de l’ignominie, l’antisémitisme l’emporte assez largement sur le racialisme classique : les sportifs « de couleur » – considérés comme gentils, avenants, simplets – bénéficient d’une relative bienveillance, au contraire des juifs vite pourchassés, arrêtés et déportés à l’image du « juif Nakache » déporté à Auschwitz avec sa femme et sa fille. Au passage, Florence Carpentier souligne le rôle très important des journaux sportifs (L’Auto, Le Miroir des Sports) dans la diffusion et le renforcement des préjugés racistes à l’encontre des champions noirs et juifs. Moins convaincante est la contribution de Nicolas Hourcade qui prétend montrer que le supporter raciste est un « stéréotype » qui aurait disparu depuis vingt-cinq ans et que les symboles que furent la tragédie du Heysel (1985), les débordement de l’Euro 1988 en Allemagne ou les violences du Kop de Boulogne appartiennent à un temps révolu. À vrai dire, la distinction entre « hooligans » et « ultras » pourra paraître assez oiseuse. Au reste, les analyses de Harry Méphon (dans la seconde partie de l’ouvrage) forment un contrepoint qui pourra confirmer cette perplexité : s’appuyant sur le cas des sportifs antillais (Bernard Lama, Thierry Henry…), il montre la permanence de la violence raciale et, par ailleurs, insiste sur l’absence des minorités dans l’encadrement sportif.

La deuxième partie (« Communautés, exclusion et intégration par le sport »), la plus fournie, est davantage socio-historique. Elle rassemble des contributions qui se penchent sur la place des minorités, la question de la « diversité ». Mais le principal objet d’étude reste l’associationnisme dans le football et dans le sport amateur. À l’exception de la contribution de Marion Fontaine, qui s’attache à dépasser le cadre communautaire dans une contribution consacrée aux clubs d’immigrés et aux clubs communautaires en France au XXe siècle, sont alors successivement traités les exemples des clubs et des sportifs juifs (Doriane Gomet), des Italiens (Stéphane Mourlane), des Espagnols (Natacha Lillo), des Portugais (Victor Pereira), des Maghrébins (Youssef Fates), ou encore des Turcs (Pierre Weiss).

Si cette partie ne parvient pas à éviter un côté « catalogue » un peu fastidieux, à l’image de la très longue contribution de Claude Boli – une énumération non problématisée des « champions français issus des anciennes colonies des années 1930 à nos jours » –, on y trouvera néanmoins de stimulantes réflexions sur la tension entre le rejet et l’intégration, entre la tentation de l’entre-soi et les interactions avec la société d’accueil. Surtout, des spécificités émergent. Ainsi, l’obsession du retour est telle chez de nombreux migrants espagnols qu’ils ne cherchent pas à s’intégrer. Chez les footballeurs portugais, la volonté de « tenir tête aux Français » est un trait fondamental.

La dernière partie envisage les politiques de lutte contre le racisme dans le sport. Yvan Gastaut, dans la première partie de l’ouvrage, avait déjà interrogé la question de la capacité du sport à endiguer le racisme ou, au contraire, la propension de certains sports à cristalliser les comportements et les discours les plus extrêmes. Cette troisième partie insiste donc plus particulièrement sur la place des acteurs privés et publics, sur les formes de dénégation institutionnelle qui rendent souvent très difficiles les enquêtes et donc les actions à entreprendre. De Sepp Blatter prétendant qu’il n’y pas de racisme dans le football, aux maires et aux responsables de clubs qui ne veulent pas dire qu’ils rencontrent des soucis de racisme, le déni du racisme (et de l’homophobie) constitue un réel problème. William Gasparini vient utilement nous rappeler que les sportifs issus des minorités dominent certains sports non parce qu’ils sont biologiquement avantagés mais parce qu’ils sont socialement désavantagés. Lionel Arnaud, dans ses « Éléments pour un programme de recherche sur les politiques publiques de lutte contre le racisme dans le sport », insiste sur trois facettes : la lutte contre le racisme individuel (« théorie de la brebis galeuse »), le racisme comme idéologie (approche structurelle), et enfin la lutte contre le racisme dans les institutions sportives (« production institutionnelle des discriminations »). Olivier Chovaux ausculte ensuite les mesures officielles contre le racisme dans le sport, notamment dans le football, dont il montre qu’elles sont essentiellement symboliques. On n’observe pas de diminution significative des actes à caractère raciste dans les stades. Olivier Chovaux rappelle néanmoins fort utilement que les incidents à caractère raciste sont finalement rares dans le sport professionnel, à l’inverse de ce qui se passe chez les amateurs. Enfin, Igor Martinache analyse l’action des associations non sportives (comme la Licra et la Ligue des droits de l’homme) contre les discriminations dans le sport.

Au total, l’ouvrage dirigé par Claude Boli, Patrick Clastres et Marianne Lassus constitue un ensemble riche quoique parfois disparate. On pourra considérer que le livre traite parfois davantage des rapports entre sport et politique que du sport à l’épreuve du racisme. On peut regretter également que ne soient pas clairement distinguées les différentes modalités du rejet de l’Autre : la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme qui forment le cœur du sous-titre de l’ouvrage ne sont pas définis avec suffisamment de précision. Il faudrait aussi sans doute distinguer le racisme du racialisme ; peut-on sérieusement mettre sur le même plan la remarque un peu puérile de Philippe Candeloro à propos des patineurs français noirs, Vanessa James et Yannick Bonheur[6], et les saillies racistes d’un Thierry Roland ? Enfin, ce sont un peu toujours les mêmes exemples qui reviennent : Willy Sagnol sur « le joueur typique africain » (2014), « l’affaire des quotas » dans le football professionnel révélée par Médiapart en 2011, etc. Le propos général aurait gagné à reposer sur un corpus plus conséquent. Enfin, si l’on se réjouit de riches annexes et d’une riche bibliographie, on regrette l’absence d’un index.

Pour autant, on ne peut que se réjouir de la parution d’un ouvrage qui témoigne de la vitalité d’un champ historiographique qui est novateur – longtemps l’histoire du sport, comme naguère celle de l’immigration, n’a pas été considérée comme noble – et qui, surtout, ouvre de très nombreux chantiers de recherche et des pistes de réflexion passionnantes. Il confirme plus que jamais l’importance des enjeux politiques et sociaux des pratiques sportives collectives, dans le monde amateur comme dans le monde professionnel.

Notes :

[1] Cité par Yves-Pierre Boulongne, La vie et l’œuvre pédagogique de Pierre de Coubertin : 1863-1937, Ottawa, Leméac, 1975.

[2] Pierre de Coubertin, « L’Éducation anglaise », dans Jean-Marie Brohm, Pierre de Coubertin, le seigneur des anneaux. Aux fondements de l’olympisme, Paris, Homnisphères, 2008.

[3] Le sport barbare : critique d'un fléau mondial, Paris, Éditions Michalon, 2008.

<[4] Le football, une peste émotionnelle : la barbarie des stades (avec Marc Perelman), Paris, Gallimard, 2006 ; La tyrannie sportive. Théorie critique d’un opium du peuple, Paris, Beauchesne, 2006.

[5] Sur ce point, Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, préface Roger Chartier, Paris, Fayard, 1994. Voir aussi Norbert Elias, « Sport et violence », Actes de la recherche en sciences sociales, 1976, vol. 2, n° 6, p. 2-21.

[6] En 2010, lors des Jeux olympiques de Vancouver, commentant avec Nelson Montfort l’épreuve de patinage sur glace, Candeloro s’exclame à propos de ces deux athlètes : « Sur la glace, ils se voient bien, alors peut-être parce qu'ils sont d'une couleur différente de nous Nelson, mais je trouve qu'ils vont bien ensemble, et je trouve que sur la glace ils ressortent très bien. »

Laurent Dornel

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  • ISSN 1954-3670