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Comptes rendus
   

Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,

préface de Landry Charrier, Genève, Slatkine, 2016, 83 p.

Ouvrages | 01.10.2016 | Nicolas Gex
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Robert de Traz, Sur le front français. Verdun et l’Argonne,préface de Landry Charrier, Genève, Slatkine, 2016, 83 p.Les reportages contemporains du premier conflit mondial forment une catégorie d’écrits souvent négligée par l’historiographie de la Grande Guerre, surtout lorsqu’ils émanent de titres publiés dans des États neutres (pp. 18-19). Landry Charrier, en le regrettant, estime que leur étude offre d’intéressantes perspectives, par exemple pour l’histoire des intellectuels. Outre Robert de Traz, plusieurs journalistes suisses romands, comme Benjamin Vallotton (et non Valloton, p. 19), Édouard Bauty, Georges Wagnière et d’autres, ont arpenté le front, du moins la partie qui leur était accessible, pour rendre compte de leurs impressions à un lectorat informé au quotidien du conflit par les communiqués des différentes agences de presse et par les analyses des chroniqueurs militaires, basées pour l’essentiel sur des renseignements de seconde main.

Ce genre journalistique est aussi une source de premier choix pour des travaux sur l’imaginaire et la représentation du conflit par tel ou tel groupe social ou national (la Suisse romande dans ce cas, qui est éloignée des hostilités). Un exemple tiré de ce texte souligne l’intérêt de cette démarche. Lorsqu’il découvre le champ de bataille de Verdun depuis le fort de Souville, Robert de Traz s’étonne de la petitesse du terrain qui s’étend devant lui, bien qu’il l’estimât familier : les communiqués donnaient l’impression qu’il était bien plus vaste (p. 43).

Écrivain et journaliste, Robert de Traz est une figure importante du monde intellectuel suisse romand de la Belle Époque. Landry Charrier rappelle utilement son parcours : jeune animateur de revues avant-gardistes et réactionnaires, homme de lettres nourri par le nationalisme barrésien, il est alors collaborateur de la Semaine littéraire et du Journal de Genève et officier de milice (premier-lieutenant, puis capitaine), mobilisé à de nombreuses reprises dès août 1914. Au printemps 1917, Robert de Traz est envoyé en reportage à Verdun et en Argonne pour le Journal de Genève, encadré par l’armée française. Il en revient avec six articles publiés entre le 8 avril et le 6 mai 1917, repris en plaquette quelques mois plus tard. Les cinq volets du texte (le sixième a un statut différent) permettent de suivre l’itinéraire du journaliste dans la Meuse : Verdun, fort de Souville, Verdun, Clermont-en-Argonne et la butte à Vauquois. Ces lieux avaient été le théâtre de combats acharnés, amplement relayés par la presse.

Plusieurs éléments de ce texte sacrifient aux passages obligés à visée de propagande et aux traits propres aux reportages sur le front : Robert de Traz relève la fière allure des soldats et officiers français qu’il oppose aux faces blêmes des prisonniers de guerre allemands, il dénonce le comportement destructeur des troupes allemandes, il brosse un portrait dithyrambique du poilu dans le sixième chapitre, etc. Tout en suivant les canons du genre, Robert de Traz imprime sa marque, tant stylistique qu’idéologique. Élégant styliste, il use de la puissance évocatrice de certaines descriptions pour soutenir son propos francophile (montée au front, ville de Verdun, champs de bataille, tranchées).

Le front met Robert de Traz en contact avec la réalité de la guerre, phénomène qu’il n’avait perçu qu’indirectement à travers le filtre de la presse ou plus personnellement (et modestement) par sa propre expérience militaire d’officier d’un pays neutre et non belligérant. Ces articles révèlent les convictions barrésiennes de leur auteur sur la violence régénératrice, l’héroïsme des combattants et la défense du sol natal. Les deux paragraphes initiaux du premier article sont à ce titre éloquents et contiennent des considérations que Barrès aurait pu signer : « Cette foule d’uniformes où les grades sont difficiles à discerner, communique une impression de jeunesse guerrière : voilà le fonds séculaire de la race qui se réalise, une fois de plus, dans une génération nouvelle. » (p. 31) « Pas de ruines ; parfois des tombes de soldats, en plein pré, et c’est très beau ce souvenir resté là, respecté par la nature et les hommes. Comme la formule : défenseurs du sol natal, prend de la signification quand le défenseur tombé repose dans le sol même qu’il a défendu. » (p. 32) En parallèle se lit, quoiqu’à demi-mots, la prise de conscience de la réalité d’une guerre industrielle, où le soldat est réduit au rang d’ouvrier anonyme. Ce changement de paradigme, sur lequel Robert de Traz ne s’étend pas, lui inspire un certain dégoût : « Ici, pour ces soldats, la logique de l’existence est suspendue. Le destin normal est remplacé par le caprice étrange du hasard, par une révoltante “probabilité des touchés”. » (p. 44) Ces deux aspects cohabitent tout au long des articles et alternent suivant les séquences du reportage selon un équilibre subtil. Contrairement à certains contemporains, cette oscillation, comme le souligne Landry Charrier, n’aura pas raison de ses convictions de jeunesse (pp. 27-28).

Robert de Traz ne s’autorise que peu de digressions ou d’allusions à des thématiques liées au contexte helvétique de son lectorat. L’allusion la plus évidente se trouve dans le dernier volet du reportage, en marge du portrait dithyrambique des soldats français dans la plus pure tradition propagandiste. Cherchant à dissiper les assertions de certains journaux romands sur le relâchement de la discipline des poilus, il insiste sur un détail qui fait écho à des discussions qui avaient cours depuis plusieurs années. Les troupes revenues du front se soumettent volontairement, précise-t-il, au drill, en particulier à des exercices exécutés au pas cadencé. Cet élément d’allure anodine l’amène à souligner que cette pratique n’est pas incompatible avec un régime démocratique (p. 78). Ainsi, Robert de Traz se positionne dans une suite de débats qui agitaient la Suisse depuis des années sur le pas cadencé et le drill. Cette méthode d’instruction, à laquelle les troupes étaient astreintes, suscitait de nombreuses oppositions parmi les militaires et la population. Elle était perçue comme étrangère aux traditions suisses, introduite par des officiers influencés par la Prusse et désireux de réformer l’armée selon le modèle impérial. Cette question avait débordé du cadre strictement militaire et le drill et son application excessive cristallisaient les critiques contre la germanophilie de tout ou partie du commandement.

Ce texte, soigneusement contextualisé par une excellente préface, apporte donc le regard sur le conflit d’un intellectuel d’un pays neutre, sans pour autant que l’auteur du reportage le soit également. Il contribue à élargir nos connaissances sur des formes d’écriture de la guerre pratiquées par des non-belligérants, qui ne sauraient rester neutres.

Nicolas Gex

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  • ISSN 1954-3670