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Colonia

film de Florian Gallenberger (2016)

Films | 20.01.2017 | Élodie Lebeau
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Colonia, film de Florian Gallenberger (2016)En avril 2016, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a annoncé l’ouverture des archives de la Colonia Dignidad relatives à la décennie 1986-1996, réduisant ainsi de dix années le délai de protection qui leur avait été préalablement assigné[1]. Curieux hasard, cette annonce est intervenue deux mois après la sortie du film Colonia en Allemagne… Réalisée par Florian Gallenberger, cette coproduction germano-luxembourgeoise et française se propose, à travers le destin romancé d’un jeune couple allemand piégé par les événements de septembre 1973 au Chili, de faire découvrir au grand public l’histoire de la Colonia Dignidad, « cette secte nazie au pays de Pinochet[2] ».

Les images d’archives qui introduisent le film nous plongent dans les événements de septembre 1973 au Chili, dans une société fracturée entre une partie de la population qui, malgré les difficultés économiques, continue d’apporter son soutien au gouvernement de l’Unité populaire, et une opposition anti-Allende appuyée par la grande bourgeoisie et les États-Unis qui organisent d’importantes grèves et manifestations dans tout le pays. Daniel, interprété par l’acteur Daniel Brühl, est un jeune graphiste et photographe allemand installé à Santiago depuis quatre mois, qui confectionne des affiches pour soutenir le gouvernement chilien. Sa petite amie Lena, jouée par Emma Watson, elle aussi Allemande et hôtesse de l’air pour la compagnie Lufthansa, lui fait la surprise de sa visite. Mais les événements du 11 septembre 1973 viennent entacher le bonheur de leurs retrouvailles. Poursuivi pour ses activités politiques, Daniel se fait surprendre dans la rue en train de photographier les exactions des militaires. Le couple est alors emmené dans un fourgon au Stade National du Chili à Santiago (Estado Nacional de Chile), transformé de septembre à novembre 1973 en camp d’internement « ad hoc ». Un homme encapuchonné accompagné de militaires surgit alors par hélicoptère dans le stade et livre aux soldats les identités des activistes qu’il reconnaît. Cet homme, nous le connaissons, même si son nom n’est pas prononcé dans le film. Il s’agit de Juan René Muñoz Alarcón, ancien membre du Parti socialiste chilien qui, pour la seule raison d’avoir été évincé de son organisation pour désaccord politique, décide de se venger de ses anciens camarades… Dénoncé, Daniel est ligoté et transporté dans un fourgon médical vers une destination inconnue. Après avoir mené son enquête auprès de résistants clandestins et d’Amnesty International, qui lui assurent que Daniel est détenu à la Colonia Dignidad, Lena décide de s’y enrôler pour le retrouver.

La Colonia Dignidad, ou « Colonie de la Dignité » – pouvait-on trouver appellation plus appropriée ? –, demeure encore méconnue aujourd’hui malgré les multiples poursuites intentées par les anciennes victimes et familles de disparus. Installée en 1961 aux abords de la ville de Parral au Chili, à plus de 350 kilomètres au sud de Santiago, elle regroupait au départ quelques trois cents colons allemands venus de Bavière à l’instigation d’un dénommé Paul Schäfer, interprété dans le film par Michael Nyqvist. Ancien ambulancier de la Wehrmacht, Paul Schäfer s’est reconverti après-guerre en pasteur évangélique dans le village de Pirvitsheide, près de Lüchov-Dannenberg, en Allemagne[3]. Destitué de l’Église évangélique en 1952 à cause d’accusations de pédophilie, il commence à travailler comme prédicateur itinérant et fait la connaissance du pasteur baptiste Hugo Baar et d’Hermann Schmidt, ex-officier de la Luftwaffe désireux de faire oublier ses crimes. Après avoir installé plusieurs communautés sectaires dans les provinces de Westphalie et de Hambourg, prônant la vie en retrait, dédiée au travail et éloignée de la politique et des tâches de restauration d’après-guerre, Paul Schäfer est rattrapé par son passé. Recherché pour abus sur mineurs, il organise son départ et celui de ses adeptes pour le Chili. Là-bas, il fait acheter quinze mille hectares de terrain par la « Société de Bienfaisance et d’Éducation de la Dignité », la structure juridique de la Colonie. Dans cette partie du Chili, où les paysages et le climat rappellent grandement ceux de Bavière, les colons, trop heureux d’échapper à la terreur communiste et aux perversités de la vie moderne que leur décrivait Schäfer, s’affairent alors à recréer une société similaire à ce qu’ils s’imaginent être celle des premiers temps chrétiens. Un utopique « Espace vital » (Lebensraum) en pleine Cordillère des Andes gouverné par le Tío permanente – l’Oncle perpétuel –, véritable dieu sur Terre[4].

L’intérêt véritable du film réside dans le portrait que dresse le réalisateur de la vie quotidienne à l’intérieur de la colonie, les mois suivant le coup d’État. La réalité du système asservissant mis en place par Schäfer et ses disciples y est assez justement décrite : travail forcé de 12 heures par jour sans repos hebdomadaire, violences physiques et psychologiques, administration de psychotropes pour neutraliser chez les colons tout sentiment de révolte... Pénétrer dans cet antre signifie renoncer à son intimité, à sa singularité et à toutes formes de liberté. Alors qu’elle s’était embrigadée pour retrouver son fiancé, Lena se rend compte que le fonctionnement de la Colonie est tel qu’hommes et femmes ne se croisent jamais, à part lors des défilés mixtes organisés à l’occasion de la visite d’une personnalité importante. La venue du général Augusto Pinochet à la Colonie est en ce sens déterminante pour le dénouement du film, puisque c’est au moment du défilé que Daniel et Lena se retrouvent et parviennent à échanger quelques mots pour la première fois depuis le coup d’État.

Séparés par sexes, les habitants de la Colonie sont donc privés d’une sexualité libre. Les enfants, eux, sont privés de leurs parents dès l’âge de 3 mois, vivent éloignés des groupes d’adultes et sont également séparés entre garçons et filles. Les adultes, comme les enfants, sont perpétuellement infantilisés, regroupés par groupes de trente, et sous la surveillance quasi permanente d’un « oncle » ou d’une « tante », chargés de faire exécuter les ordres de Schäfer[5], comme Tante Gisela interprétée par Richenda Carey, qui a la responsabilité du groupe de Lena. Aucune complicité n’existe entre les colons puisqu’ils sont encouragés à espionner les autres membres de la colonie. Lorsque Paul Schäfer décide qu’une personne a mal agi, elle doit être purifiée du diable qui l’habite par une cérémonie d’exorcisme. Ces réunions d’hommes sont montrées à deux reprises dans le film. Après les grandes incantations du « Saint Père », les hommes administrent de violents coups au fautif ou à la fautive, qui lui font parfois perdre connaissance.

Ainsi, la Colonia Dignidad, cette entreprise prétendument caritative et de bienfaisance, cache derrière les sourires capturés par certaines photographies, une réalité bien moins enchantée que celle décrite dans ses dépliants de propagande[6]. Lieu d’emprisonnement et de tortures pendant la dictature militaire, cet « État dans l’État » aurait également servi de lieu de séjour temporaire à des anciens officiers nazis, et non des moindres, tels que Joseph Mengele, aussi connu sous le sinistre pseudonyme d’« Ange de la mort », ou encore Walter Rauff, l’inventeur des camions de la mort et un des responsables du camp de concentration de Mauthausen[7]. Si Daniel, sous le nom de Hans, parvient à s’incorporer à la vie quotidienne des colons en feignant de n’avoir plus toute sa tête – à la suite des séances de torture dont il a été victime –, le film ne montre pas l’autre aspect concentrationnaire de la Colonie. Sur la colline Maravilla, à distance des habitations des colons, les prisonniers subissaient des travaux forcés ou servaient de cobayes à des expérimentations médicales menées sous la double tutelle de la DINA[8] et du personnel de la Colonie[9]. Les tests de résistance humaine au gaz sarin sont cependant évoqués puisque Daniel (Hans) manque de peu d’en faire l’expérience dans le film.

La Colonie de la Dignité constitue également le « seul exemple dans le monde d’un système entièrement conçu pour satisfaire les perversions sexuelles pédophiles du leader d’une organisation[10] » comme l’explique Hernán Fernández, avocat des victimes de pédophilie de la Colonie. Dans le film, les abus sur mineurs perpétrés par le Tío Permanente ne sont qu’évoqués, évitant ainsi toute forme de pathos ou de voyeurisme, au moyen de l’épisode de la douche des enfants et d’autres indices que seul le connaisseur averti pourra relever. La présence systématique d’un enfant lors des réunions d’hommes nocturnes montre par exemple que Paul Schäfer était toujours accompagné d’un garçon la nuit qui se devait de le suivre et de satisfaire ses moindres désirs.

À plusieurs reprises, le film donne à voir la perversité du système de sécurité aux abords et à l’intérieur de la Colonie, pensé pour réduire à néant tout espoir d’échappatoire. Encerclée par des barbelés électriques et des miradors, cette forteresse est également dotée d’un système infrarouge, de sirènes d’alarme, de caméras de surveillance camouflées dans des fausses pierres et de faux branchages, ainsi que de pistolets à ressorts dont Ursel, une des infirmières de la Colonie, interprétée par Vicky Krieps, va connaître l’amère expérience. À la pointe de la technologie, la Colonie est équipée d’un immense réseau de galeries souterraines qui, en plus de servir de lieux de torture, comme en témoigne la scène où Daniel est victime de décharges électriques, offrent des accès secrets à la Colonie. 

Loin de relever d’un simple « fait divers », comme nous avons pu le lire sous la plume de certains journalistes, la Colonie de la Dignité a joué un rôle prépondérant de liaison entre les différents réseaux de renseignements nationaux mis en place par les régimes militaires en Amérique latine au moyen de l’Opération Condor[11]. En 1977, avant d’être retrouvé mort dans les rues de Santiago, Juan René Muñoz Alarcón, l’encapuchonné repenti du Stade National, avait confié au Vicariat de la Solidarité que la Colonie disposait « d’une radio capable de relayer des conversations vers n’importe quel endroit du monde en quelques secondes. C’est ici qu’aboutit l’information envoyée par les membres de la DINA en service dans les pays étrangers[12] ». L’échange de paroles dans le film entre Paul Schäfer et un général – supposément être le chef de la DINA, Manuel Contreras – au sujet du trafic et de la fabrication d’armes (gaz sarin et mitraillettes de contrefaçon) lors de la visite d’Augusto Pinochet, témoigne bien de l’implication de la Colonie dans le marché noir et le trafic illégal d’armes. Riche d’un aéroport privé bravant tous contrôles douaniers, la Colonie a aisément pu se livrer à ce commerce frauduleux pour le compte du gouvernement militaire. Or, si ce thriller pointe du doigt les relations de coopération qui liaient la Colonie aux services de renseignements de la dictature, il ne soulève peut-être pas assez le rôle central qu’a joué la Colonie dans ce réseau d’informations. Cette « Colonie de la Dignité » constituait en réalité la prison la plus secrète du gouvernement militaire. En tant que centre régional de détention et d’interrogations, elle a servi de lieu de transitions des prisonniers politiques, d’école d’instruction des militaires à la sécurité nationale chilienne, de dépôt d’informations sous haute sécurité sur l’« ennemi intérieur », et de laboratoire pour la création de « matériel scientifique » destiné à la fabrication d’armes de guerre ou à l’étude des réactions humaines face à la torture[13]. De la même manière, si l’implication des États-Unis, à travers la CIA, dans la couverture de cette secte n’est pas évoquée, la complicité de l’ambassade allemande avec la Colonie est cependant bien soulignée à la fin du film lorsque l’ambassadeur tente de livrer le jeune couple à Paul Schäfer.

Mais le dénouement de l’action dramatique, totalement irréaliste, est bien éloigné de la réalité tragique des faits : en quarante ans, seules six personnes ont réussi à s’échapper de ce vivier infernal[14]. Regrettons également que le film ait été tourné en anglais plutôt qu’en espagnol et en allemand – langue pratiquée à l’intérieur de la colonie – même si Florian Gallenberger s’en explique par sa volonté de le diffuser à l’échelle internationale. Ainsi, si l’histoire d’amour un peu mièvre comme la fin peu crédible du film laisse un goût amer chez le spectateur averti, ce thriller aura néanmoins l’avantage de faire connaître cet épisode sombre de l’histoire du Chili au non-connaisseur, tout en lui offrant des axes intéressants de recherches à approfondir.

Notes :

[2] En référence à l’ouvrage de Maria Poblete et Frédéric Ploquin, La colonie du Docteur Schaefer. Une secte nazie au pays de Pinochet, Paris, Fayard, 2004.

[3] Sur la secte de Siegburg, lire Claudio R. Salinas, Hans Stange, Los Amigos del « Dr. » Schäfer. La complicidad entre el Estado chileno y Colonia Dignidad, Santiago, Chile Random House Mondadori, 2006, p. 51.

[4] Paul Schäfer se présentait à ses disciples en ces mots : “Díos en el cielo, yo en la tierraˮ.

[5] Carlos Basso, El ultimo secreto de la Colonia Dignidad, Santiago du Chili, Editorial Mare Nostrum, 2002, p. 26.

[6] Un des bulletins de la colonie annonce que « Les enfants et les adolescents de Dignidad bénéficient d’une vie heureuse et authentiquement saine au contact permanent de la nature […]. Merci à Dignidad d’avoir su déposer la semence de l’amour sur notre terre ! », cf. Maria Poblete et Frédéric Ploquin, La colonie du Docteur Schaefer, op. cit., p. 144.

[7] Maria Poblete et Frédéric Ploquin, La colonie du Docteur Schaefer, op. cit., p. 239.

[8] La DINA (Dirección de inteligencia nacional, en français Direction nationale du renseignement) était la police politique chilienne pendant la dictature militaire d'Augusto Pinochet.

[9] Maria Poblete et Frédéric Ploquin, La colonie du Docteur Schaefer, op. cit., p. 18.

[10] Hernán Fernández dans le documentaire de José Maldavsky, Colonia Dignidad, une secte nazie de Paul Schaefer au Chili, 85 min, France 5 / Temps noir production, 2006.

[11] Lire John Dinges, Les années Condor : comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents, Paris, La Découverte, traduit de l'anglais par Isabelle Taudière, 2005.

[12] Voir témoignage de Juan René Muñoz Alarcón dans Maria Poblete et Frédéric Ploquin, La colonie du Docteur Schaefer, op. cit., p. 30

[13] Jorge Escalante, Nancy Guzmán, Javier Rebolledo, Pedro Vega, Los crímenes que estremecieron a Chile. Las memorias de La Nación para no olvidar, Santiago de Chile, Ceibo ediciones, 2013, p. 250-251.

[14] Parmi les évadés, mentionnons les noms de Wolfgang Müller et Wilhelmine Lindemann, échappés en 1966, Hugo Baar et sa femme Dorotea ainsi que Georg et Lotti Packmor, tous quatre échappés en 1985.

Élodie Lebeau

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  • ISSN 1954-3670