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Comptes rendus
   

Jean-Noël Jeanneney, Clemenceau. Dernières nouvelles du Tigre,

Paris, CNRS Éditions, 2016, 217 p

Ouvrages | 10.01.2017 | Christophe Bellon
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CNRS Éditions, 2016« Il y a des gens qui rétrécissent par manque d’admiration », nous rappelle Jean-Noël Jeanneney, en citant ces mots attribués à Victor Hugo. Ce ne fut pas le cas de Clemenceau, pas plus que de ceux qui, aujourd’hui, s’intéressent à cette figure marquante de la vie politique française. Car son souvenir et par lui sa défense, voire son modèle, restent d’une actualité toujours stimulante où l’admiration prend une place qu’elle n’a pas toujours eue.

Sur ce personnage central de la Troisième République, de nombreuses études ont été livrées au travers d’ouvrages[1], de films, d’expositions. Combien de discours officiels, aujourd’hui plus que jamais, citent, pour en revendiquer l’héritage au profit de leurs auteurs, le nom de cet illustre député, sénateur, ministre, président du Conseil ! Il en est jusqu’au Premier ministre Manuel Valls qui en avait installé une effigie dans son propre bureau, travaillant ainsi, sous ce regard exigeant, à déterminer et à conduire la politique de la nation.

Aussi, le nouvel opus sur Clemenceau, publié par les dynamiques Éditions du CNRS, aurait pu apparaître comme une énième tentative de caresser l’histoire dans le sens du poil, à la gloire d’un homme qui a recherché la reconnaissance de ses semblables sa vie durant. Certes Jean-Noël Jeanneney reste volontairement le « Lord protecteur » du Tigre. Pour des raisons familiales, d’abord, et notamment en souvenir de la proximité entre son grand-père, Jules[2], et Clemenceau lui-même, qui en fit son ministre. Pour des raisons scientifiques aussi, celles qui gouvernent l’intérêt du chercheur pour ce républicain hors norme, indépendant, exigeant, radical et, on l’oublie parfois, respectueux d’une démocratie parlementaire et libérale au fondement du régime.

Avec ces Dernières nouvelles du Tigre, Jean-Noël Jeanneney réussit cependant le tour de force de présenter un Clemenceau moderne, parfois à contrepied de ce qu’il nous est longtemps apparu, moins individualiste, moins misanthrope, aux jugements moins définitifs. Et, ce qui est plus neuf encore : social, écologiste avant l’heure – il combattit allègrement le « blanc de plomb » ou « céruse » –, amoureux des arts et des lettres et, chemin faisant, vouant un véritable culte (sic) à la Grèce.

Clemenceau retrouve ici sa place dans le Panthéon des gauches, en raison d’abord de son combat anticolonialiste contre la politique du « Tonkin et de la mère Patrie » chère à Jules Ferry. Il doit la profondeur de sa culture politique d’homme de la gauche républicaine à un indiscutable engagement social, souvent effacé par une intransigeance affirmée lors des grandes grèves viticoles de 1907 ou dans le conflit de Draveil, mais que nous rappellent sa plume – et ses actes – dans La Mêlée sociale, avec l’art de saisir les « instants décisifs ». L’ouvrage est parcouru de diatribes contre le libéralisme et ses représentants d’alors, à l’image de la presse bourgeoise ou de l’École libre des sciences politiques : « Et sous le tour de vis impitoyable, le dividende péniblement exprimé du travailleur s’accumule au profit d’inconnus. » Et ces batailles d’en annoncer d’autres, à mener, contre la peine de mort ou relative à la prostitution.

Avec Le Grand Pan, Clemenceau se frotte à la littérature et y perd des plumes : « Convenons que son succès est moindre quand il se veut homme de lettres », concède Jean-Noël Jeanneney. Mais le lecteur y gagne un Clemenceau au portrait retouché, fidèle au médecin des pauvres qu’il fut à Montmartre, éloigné des caricatures qu’il suscita, trahissant une réelle compassion pour le malheur, toujours préoccupé de solidarité : « Moins de congestion tout en haut fera moins d’anémie tout en bas. Double profit pour l’humanité… » Réformiste, éloigné tout autant de la charité que du laisser-faire, il défend le rôle de l’État, nécessaire dans la construction de toute organisation sociale. On découvre alors un Clemenceau non pas jacobin à tout crin, mais décentralisateur, voire régionaliste, craignant l’oppression de la capitale sur la province où vivent « ces Français qui, après tout, ont le droit de n’être pas de Paris. »

Pessimiste sur bien des hommes et leur devenir, Clemenceau est, en héritier des philosophes du XVIIIe siècle, un homme saisi et attiré par le progrès, se réjouissant qu’« une félicité moyenne soit déjà accessible à la moyenne des humains ». Sa défense de la tolérance en fait un adepte de la liberté de l’enseignement au détriment de son monopole : « L’apprentissage de la liberté se fait par la liberté, et toute chaîne qui tombe est une nouvelle force pour l’humanité. »

C’est en journaliste – sur le tard, à 52 ans – qu’on retrouve le Clemenceau passionné, fidèle au ton du propos et au rythme de la phrase, ciselant sa pensée en autant de propositions subordonnées qu’il y a de flèches à décocher et d’individus à atteindre. Parfois un mot suffit à figer la cible. Dans La Justice, L’Aurore, L’Homme libre puis L’Homme enchaîné ou, plus épisodiquement, au Temps, au Journal, à L’Écho de Paris ou à La Dépêche de Toulouse, l’homme de presse profita de centaines d’occasions pour acérer une plume trempée au vitriol, jaugeant et jugeant – ce fut le fil rouge de ses articles – le courage des individus pris sur le vif.

Fort à propos, Jean-Noël Jeanneney nous rappelle les « figures aimées » ou les « figures hostiles » d’un Clemenceau toujours à la recherche d’un bon mot. Après l’avoir poussé dans l’arène politique, on se souvient qu’il exécuta le général Boulanger d’un propos définitif : « Boulanger est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant. » On connaît moins ses écrits relatifs à Louis Andrieux, Jules Jeanneney ou Georges Mandel. Mais c’est ce qu’il dit de Caillaux et de Jaurès qui semble le plus novateur. De l’ancien ministre des Finances, il livre un portrait très inattendu : « Je ne le détestais pas. J’avais l’impression qu’au moins, lui, il avait une sorte d’allant, de courage. Physiquement il avait une sorte d’élasticité qui me plaisait. » Sur le second, on est aussi surpris des propos de l’ancien sénateur du Var : « Jaurès avait un énorme talent. Mais c’était un homme dans lequel il y avait quelque chose de méchant. Des dons extraordinaires, contre lesquels j’étais forcé moi-même de me défendre, mais sans grandeur, sans générosité, sans humanité. C’est d’ailleurs probablement pour cette raison qu’il a appelé son journal comme ça. »

Si ce Clemenceau de 2016 nous apparaît, à bien des égards, inattendu et plein de « fraîcheur », il n’échappe pas à quelques poncifs qui ont fait la gloire du personnage. À commencer par ses têtes de turc. Ainsi d’Aristide Briand, au sujet duquel on retrouve les critiques habituelles : la mystérieuse affaire Lancken, qui n’a pourtant pas eu lieu[3], ou son implication dans l’échec du « Père la Victoire » à l’élection présidentielle de 1920[4] – mais est-ce la seule ? N’oublions pas que les deux hommes ont fait plus de chemin ensemble qu’ils ne se sont combattus. Même au temps de leur brouille, Briand soutint tous les cabinets de Clemenceau. Lequel, au printemps 1918, se risqua même à proposer à son ancien ministre des Cultes de rejoindre son cabinet, lui offrant, avant de se rétracter, le Quai d’Orsay.

Au chapitre de la laïcité, il faut préciser que Clemenceau ne fut jamais un inconditionnel de la loi de séparation des Églises et de l’État, dont le caractère libéral, porté par un Briand avec lequel il gère la querelles des Inventaires des biens d’Églises en 1906, est fondé sur le célèbre article 4 que le sénateur du Var combat. Dans ce débat comme dans d’autres, les qualités du Clemenceau parlementaire sont éminentes, à n’en pas douter. Au point d’en faire le « plus grand parlementaire » de son temps ? Le « Parlement de l’éloquence » (Nicolas Roussellier) sut en produire plusieurs autres au moins aussi éloquents et dont l’incarnation des Chambres en fit des personnalités consulaires et éclairées de la plus longue de nos Républiques.

Enfin, en épilogue de ce beau portrait presque sans retouches, l’auteur nous dépeint un Clemenceau bientôt nonagénaire livrant sa dernière bataille, cette fois-ci contre Foch, avec l’arme redoutable de son ultime ouvrage, Grandeurs et misères d’une victoire. L’ancien président du Conseil jette ses dernières forces dans la défense du grand-œuvre de Versailles et convainc souvent : « La tâche véritable, absolument nouvelle, était la tentative de faire positivement une Europe de droit. » En revanche, rejetant une vision téléologique de l’Histoire, les spécialistes de l’entre-deux-guerres[5] lui rendront grâce plus difficilement dans sa critique systématique de la politique d’assouplissement du Traité, de Wiesbaden à Locarno, de Thoiry à Genève, où des hommes de bonne volonté ont essayé de parler l’Européen sans renier Versailles, mais en tâchant de rendre le Traité applicable à l’accomplissement d’une paix durable. Tous, y compris Clemenceau, ont échoué à mettre la guerre « hors la loi ».

Libre, indépendant et intransigeant, mais aussi fougueux et attachant, Clemenceau apparaît dans cet ouvrage passionnant, comme dans ses actions passées, en parfaite concordance avec notre temps. Ce qui nous fait attendre, avec impatience, les prochaines nouvelles du Tigre. 

Notes :

[1] Citons la biographie de référence : Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, Paris, Fayard, 1989.

[2] Jules Jeanneney, Journal politique, septembre 1939-juillet 1942, édition établie, présentée et annotée par Jean-Noël Jeanneney, Paris, Armand Colin, 1972.

[3] Christophe Bellon, « L’affaire Lancken n’aura pas lieu », dans Jean-Michel Guieu et Stéphane Tison (dir.), Pratiques et imaginaires de la paix en temps de guerre (1914-1918), Rennes, Presses universitaires de Rennes, à paraître en 2017.

[4] Christophe Bellon, Aristide Briand. Parler pour agir, Paris, CNRS Éditions, 2016, pp. 261-264.

[5] Jean-Michel Guieu, Gagner la paix (1914-1929), Paris, Éditions du Seuil, 2015.

Christophe Bellon

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  • ISSN 1954-3670