Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jean-François Sirinelli, Mai 68. L'événement Janus,

Paris, Fayard, 2008, 324 p.

Ouvrages | 06.10.2008 | Michelle Zancarini-Fournel
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© Editions FayardLe livre de Jean-François Sirinelli est destiné à un grand public comme le suggère l’introduction - « un historien à son établi » qui est un descriptif, à l’attention des non-spécialistes, de l’activité historienne, introduction que l’auteur invite le lecteur ou la lectrice pressé-e à  « enjamber » pour se rendre à la case suivante. Il serait cependant dommageable de suivre ce conseil puisque l’introduction est bien un véritable discours de la méthode en histoire du temps présent, un appel aux jeunes générations d’historiens à se mettre à l’établi (ce que certain-e-s font déjà) et replace le moment 1968 dans ses vies ultérieures qui ne sont pas forcément des conséquences induites par l’événement lui-même. En ouvrant « la boîte noire » de l’historien, Jean-François Sirinelli affirme que le récit de l’événement, limité volontairement au « champ des possibles », et qui garde une part de « mystère » (Foucault, 1968), ne l’inscrit pas forcément dans « l’un des grands millésimes du XXe siècle français » dans lequel l’auteur range le 6 février 1934, la chute de Dien Bien Phu, la Toussaint 1954, la mort d’une République en 1958 et 1981 avec l’alternance politique. Les spécialistes d’épistémologie ou d’anthropologie historique pourront  éventuellement s’interroger sur le bien-fondé et les choix de ce palmarès : le revisitant de fait, l’auteur affirme que « Mai 68 a été la crise sociale la plus aiguë du XXe siècle français » (page 95) et s’étonne que 1936 lui dispute la palme, ou encore que « la forte densité sociale de l’événement » conduit à « une crise de la Cité en régime démocratique » (page 176). De même on s’interrogera sur une conception de l’événement qui, en écartant le récit de ses suites, paraît à première vue, éloignée des manières de faire d’un Georges Duby dans Le Dimanche de Bouvines en 1973 ou plus récemment d’Alain Dewerpe, avec son remarquable Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’Etat (2006). Pourtant, tout en se gardant d’une téléologie des conséquences, Jean-François Sirinelli ne s’interdit pas dans le cours de l’ouvrage, des excursions rapides à Lip et au Larzac, et parfois plus longues dans « le cimetière marin » des boat people fuyant le Vietnam communiste après 1975 ou à propos de « la tragédie cambodgienne ». Par ailleurs, en replaçant dans son introduction l’événement 68 dans le débat intellectuel postérieur et dans une sociohistoire des générations, comme dans les récents usages politiques du passé, l’historien se livre à l’étude du devenir de l’événement dans le paysage politique, médiatique et historiographique du très contemporain. L’auteur replace enfin l’événement dans une temporalité longue, celle d’un siècle de l’histoire nationale d’un régime représentatif qui a su gérer en 1968 « une crise de forte intensité ». Nous sommes bien là au cœur d’une histoire politique qui pratique les jeux d’échelle et la variation des temporalités.

L’étude de la séquence historique appelée « Mai 68 » se divise en deux parties : la première « le hasard ou la nécessité ? » va du « moment 65 » au 10 mai 68 ; la seconde intitulée « la crise de la Cité » court du 10 mai au 30 mai 68. Le choix de limiter l’analyse des événements de 1968 au mois de Mai, expliqué par la manifestation gaulliste du 30 mai, « butoir de Mai 68 », est classique mais peut être discuté. L’analyse, brève, de « sortie de crise » minore, de fait, l’histoire de juin 68 que l’historiographie récente a cependant contribué à sortir de l’ombre portée du résultat des élections législatives des 23 et 30 juin 1968. L’auteur prend en compte aussi bien la crise étudiante que la crise sociale, la crise politique et la crise culturelle, mais définit pour chacune d’entre elles des temporalités particulières sans les faire nécessairement se succéder chronologiquement. Au fil du récit, il nous rappelle des évidences qui n’apparaissent pas toujours comme telles - la comparaison est faite avec la lettre volée de Poë -, comme l’importance en 1968 de l’influence du PCF avec ses 22 % d’électeurs, ou comme le poids de la classe ouvrière avec près de 40 % de la population active.

Il y a de très belles pages sur l’usage spécifique des sens – la vue, l’odorat, l’ouïe –lors des manifestations qui définit une culture politique du sensible. De même, il faut s’attarder sur l’analyse de la « crise de la Cité » expression dérivée des études de Boltanski et Thévenot et désignant les modalités de « l’être-ensemble », du lien social marqué en mai-juin par « un mélange d’illusion lyrique et d’effusion affective » qui définit « un temps suspendu », un temps de bonheur et de fraternité dans les facultés et les usines occupées (page 258). Jean-François Sirinelli souligne ainsi la suspension de la règle et du consentement, analysée ailleurs par Boris Gobille comme une « crise du consentement ».

La très précise mise en récit (des événements parisiens essentiellement) dans une langue élégante et ciselée par l’usage des métaphores est toujours accompagnée de réflexions sur l’écriture de l’événement dans un maillage étroit tissé entre les évolutions structurelles socio-économiques et culturelles - qui concernent aussi bien les valeurs ou la psychologie collective, que l’industrie du jouet ou le nombre de réfrigérateurs - et les contingences et les hasards qui font l’événement surgissant dans un champ des possibles non prédéterminé. Dans ce tissage original réside l’intérêt de ce livre qui, par rapport à certains écrits antérieurs de l’historien, réévalue de fait la place de l’événement 68 comme « révélateur, catalyseur et accélérateur » (page 42). Ce dernier est caractérisé d  « événement Janus », sous-titre du livre, à cause de ses ambivalences : dans les motivations de ses acteurs, comme dans le balancement entre flambées de violence et vaste forum de la parole débridée, Janus aussi dans sa mémorialisation et les usages du passé contradictoires qui en sont fait par différents acteurs, y compris dans le très contemporain.

Comme tout livre intéressant, il nous invite à continuer le débat. Nous lancerons ici deux pistes : l’une portant sur l’imperméabilité de l’histoire de l’intime à l’investigation de l’historien et l’autre sur la violence. A plusieurs reprises dans le cours de l’ouvrage, Jean-François Sirinelli qualifie les dispositions des dirigeants étudiants et enseignants dans les premiers jours de mai de « stratégie de la tension ». Dans l’histoire transnationale du moment 68, ce terme désigne la politique suivie par l’Etat italien encourageant ce qu’on a appelé « le terrorisme noir » d’extrême droite qui, entre 1969 (Piazza Fontana à Milan) et 1980 (gare de Bologne), déploie de l’autre côté des Alpes un cortège d’attentats aveugles et de morts. Rapportée aux événements du pavé parisien en mai 68, l’expression paraît en décalage avec une réalité nettement moins ensanglantée comme le démontre d’ailleurs fort justement l’auteur. Le terme « volonté d’escalade » (page 119) semble moins connoté, encore que cette volonté reste à démontrer en dehors d’une fermeté constante dans les revendications premières, la fermeté – autre face de l’événement-Janus - étant également du côté des autorités. Autour de la violence de guerre « vécue ou transmise » (page 88), on peut également s’interroger sur les suites mémorielles de la Guerre en Algérie pour la génération de jeunes hommes mobilisés - que l’étude lumineuse de Ludivine Bantigny a auscultée. N’ont-ils pas gardé de traces de l’expérience vécue d’une violence de guerre donnée ou subie ? Violence de guerre encadrée (voire encouragée parfois) dans le monde militaire, qui s’était substituée pour certains à une violence dite « sauvage », celle des bandes et des « blousons noirs ». Cette génération, plus ou moins trentenaire en 1968, contemporaine des leaders étudiants et enseignants, mais incomparablement plus importante numériquement,  pèse sans doute de tout son poids dans l’appréciation des événements manifestants ou grévistes en 1968. Certaines études locales, comme celle d’Alexis Bonnet sur Lyon, le laissent penser. Sans oublier les traces des violences algériennes dans les mémoires des ouvriers, immigrés avant ou après 1962, présents et pour certains actifs en mai-juin 1968 comme l’ont montré Laure Pitti ou Xavier Vigna. Une étude plus approfondie des traces mémorielles de la Guerre d’Algérie dans le moment 68 serait indispensable et permettait peut être de relire, à cette aune, la question de la forclusion de la violence politique dans l’espace public, relativisée par les sept morts de mai-juin 68 et, si l’on considère uniquement les confrontations avec les forces de l’ordre  dans « les années 68 », par ceux d’Aléria et de Bastia en Corse (1975), de Montredon-Corbières (1976) et de Creys-Malville (1977). Quant à l’histoire de l’intime et de la vie privée,  elle n’est plus imperméable à l’investigation des historiens ; elle a été scrutée par une historienne, Anne-Claire Rebreyend, qui, à travers les lettres adressées à Ménie Grégoire ou les journaux intimes et les autobiographies d’individus anonymes, pour la plupart inédits, a mis en valeur « l’intime exhibé » et la transformation de la pudeur et des tabous dans « les années 68 ». Il est vrai que, hors la « fête des mots », celle des slogans écrits sur les murs en mai-juin 1968, de telles mutations ne s’expriment pas immédiatement dans les habits neufs de l’événement.

Notes :

 

Michelle Zancarini-Fournel

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  • ISSN 1954-3670