Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Des Parisiens sous l'Occupation »

Expositions | 06.10.2008 | Eric Alary
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© GallimardLe 1er juillet 2008, l’exposition « Des Parisiens sous l’Occupation », présentée depuis le 20 mars à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, a fermé ses portes, après bien des polémiques autour de son titre initial, « Les Parisiens sous l’Occupation », et du contenu des clichés de André Zucca qui y étaient exposés  [1] . Le parcours de ce dernier pendant les années noires a posé problème à un certain nombre de visiteurs et ceci dès les premiers jours, avant que la presse et des historiens ne prennent le relais pour en appeler à l’arbitrage du maire de Paris. Choqués par le titre très maladroit d’une exposition qui ne présentait pas un aperçu du vécu de tous les Parisiens en ces années d’airain, quelques-uns ont en outre remarqué le manque incontestable de vertu pédagogique du parcours photographique exposé.

Les 270 photographies (en noir et blanc et en couleur) proposées au public sont d’un réel intérêt historique, mais elles ne présentent qu’une partie de la vie des habitants de la capitale entre 1940 et 1944. Le changement du titre de l’exposition au cours du printemps 2008 a été largement justifié. Le plus grave a toutefois résidé dans le fait que des visiteurs non avertis ont observé une iconographie de grande qualité sans savoir vraiment quelle était la biographie de son auteur, André Zucca. De même, il n’y avait aucune contextualisation qui puisse permettre de mentionner que des centaines de milliers de Parisiens souffraient des pires maux à l’époque où les photographies avaient été prises, notamment de la faim et des privations en tout genre, ainsi que de l’exclusion et de la persécution pour les juifs, les communistes et les francs-maçons.

Photographe très actif dans les années trente, André Zucca (1897-1973) sert, en septembre 1939, comme correspondant de guerre pour le compte de Paris-Match et de France Soir. En 1941, il est recruté – et non « requis » comme il a parfois été dit – par les Allemands, afin de travailler pour le magazine de propagande Signal, publié dans tous les pays occupés par les armées de Hitler et vantant les mérites de la Wehrmacht et de la Waffen SS. Les photographies présentées à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris n’ont pas été retenues par la rédaction de Signal. Cependant, cela n’enlève rien à la présentation initiale maladroite de l’exposition. Au printemps dernier, ce sont d’autres clichés qui ont été dévoilés au public ; ceux-ci ont permis à Zucca de très bien gagner sa vie (16 000 francs par mois) et de pouvoir bénéficier du meilleur matériel – notamment les outils pour faire de la photographie couleur – en des temps où tout était restreint. Avec d’autres photographies, non exposées ici, Zucca devait montrer que Paris était toujours Paris, avec sa joie de vivre, malgré la présence de l’occupant allemand. L’art de vivre parisien soi-disant maintenu devait servir la propagande des nazis. Jusqu’en 1944, il a travaillé exclusivement pour ce magazine. Germanophile, il ne fut pas collaborationniste ; il s’accommoda fort bien de la présence allemande continuant à exercer sa passion pour la photographie. En octobre 1944, il a été poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’Etat dans le cadre des ses activités au sein de Signal. Bénéficiant sans doute de protections, son dossier a été classé sans suite ; menacé de poursuites par les chambres civiques au moment de l’épuration, il a quitté la capitale sous un nom d’emprunt.

De mars à avril 2008, rien dans l’exposition ne rappelait donc que Paris sous l’occupation, c’était aussi la torture dans les locaux de la Gestapo et de la Préfecture de police de Paris, les prisons parisiennes, les départs pour les camps de la mort, des procès injustes à grand spectacle au Palais-Bourbon et à la Maison de la Chimie au printemps 1942, le port de l’étoile jaune – on en aperçoit tout de même sur deux clichés grâce à la technique Agfacolor –, les rafles de juifs, les milliers d’heures d’attente devant les magasins souvent vides au moment de franchir le seuil de la porte, le froid intenable dans les maisons, la faim, etc. Paris ne fut pas que le centre d’une vie insouciante, faite de légèreté et de vie paisible sur les terrasses des cafés ou dans les lieux de spectacles. Pour ne pas fermer ses portes, l’exposition a donc dû encadrer le regard de ses visiteurs. Ce fut fait après bien des atermoiements : Jean-Pierre Bertin-Maghit et Françoise Dunoyelle, deux historiens spécialistes de la propagande photographique et cinématographique sous l’Occupation, dans une lettre au maire de Paris, ont été les premiers à dénoncer officiellement le malaise ressenti devant une exposition lancée sans aucun avertissement au public. Près de 11 000 visiteurs avaient déjà vu l’exposition en un mois. Bertrand Delanoë a entendu l’alerte historienne en maintenant l’exposition, mais cette fois-ci avec l’organisation de débats d’historiens, et surtout avec le changement du titre et l’avertissement ajouté à l’entrée sur la nature des clichés, les choix du photographe et sa biographie. L’information au public a été renforcée par la distribution d’un texte de Jean-Pierre Azéma complétant celui qu’il avait écrit pour la préface du catalogue où il a insisté davantage sur le parcours de A. Zucca. Du reste, cela permit de fortement nuancer le propos de Jean Baronnet (cinéaste qui a rédigé l’introduction du catalogue) lequel a tendance à banaliser un peu trop l’attitude du photographe qu’il a exposé. Il affirme que Zucca n’a pas été le seul à travailler de la sorte. Cela doit-il rendre Zucca irréprochable et occulter la réalité de son activité ?

Ce disant, venons-en au contenu même de l’exposition. Sous l’œil de A. Zucca, le visiteur pouvait observer, autour de cinq parcours et d’une série d’images sur la Libération de la capitale, la vie des beaux quartiers de Paris. Pour ces clichés non publiés, comme pour tant d’autres choisis pour parution, le photographe a répondu au cahier des charges imposé par Signal. S’adressant à un public acquis aux desseins idéologiques et territoriaux du Troisième Reich, convaincu de la victoire allemande, mais aussi à des visiteurs étrangers, il montre des jeunes femmes à la mode essayant les dernières lunettes de soleil, des élégantes aux champs de courses à Longchamp, les Halles pleines de victuailles – du moins Zucca est ingénieux à cadrer uniquement les charrettes remplies de légumes, sans montrer les longues files d’attente quelques mètres plus loin –, Paris vu du Pavillon de Flore, les promeneurs du Jardin du Luxembourg, les enfants qui jouent avec leurs maquettes de bateau sur le bassin du Luxembourg, les terrasses de café bondées, etc.

Mais le Paris de Zucca, c’est aussi les « petits gars » des Chantiers de Jeunesse, les oriflammes nazis sur les bâtiments officiels, la Kommandantur, les Parisiens à vélo, les conducteurs en voitures à gazogène, les habitants en bus et dans les tandem-taxi ou les carrosses, ressortis des garages, tirés par des chevaux le long du boulevard de la Madeleine, les vélos-taxi de la Porte Maillot ; Paris n’a presque plus d’essence ; le monde fixé sur la pellicule par Zucca, ce sont encore les Allemands visitant la Tombe du Soldat Inconnu en 1942, les affiches fustigeant des Alliés présentés comme des lâches par la propagande de l’occupant, l’immense panneau indiquant l’entrée toute proche de l’exposition « le Bolchevisme contre l’Europe » rue de Wagram, les affiches de cinéma qui appellent à venir voir le Président Krüger ; ce sont enfin les enfants qui regardent un spectacle de Guignol aux Champs-Élysées (sur le côté, on peut lire, écrit à la craie, « Abri dans les Jardins »), une vitrine de chaussures pour femmes, en vente libre, entourant un portrait du Maréchal Pétain – au moment où les Français peinent à s’offrir des Smelflex en bois, très difficiles à porter –, etc. Mais il n’y a que trop peu de plans sur la réalité dure vécue par les Parisiens.

Au final, nous retiendrons que toute exposition historique ne doit jamais omettre son but ultime : donner du sens à ce qui n’en a pas ou pas assez et travailler au maximum à la vertu pédagogique de ce que l’on veut démontrer. Il est impératif d’aider les visiteurs à déchiffrer une période qu’ils connaissent parfois peu et mal. Cette exposition aura eu deux mérites : faire observer un Paris sous un autre jour et rappeler que faire de l’histoire exige une rigueur permanente doublé d’un sens critique aiguisé. L’image doit toujours être présentée avec d’infinies précautions, afin d’éviter toute manipulation et tout malentendu.

Notes :

[1] Jean Baronnet, Les Parisiens sous l’Occupation, Photographies en couleurs d’André Zucca,  préface de Jean-Pierre Azéma, Paris, Gallimard, collection « Paris Bibliothèques », 2008, 175 p.

Eric Alary

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670