Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Pierre Chaine, Mémoires d’un rat, suivis des Commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées,

Paris, Tallandier, coll. « Texto », 2008, 238 p.

Ouvrages | 06.02.2009 | Damien Baldin
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© TallandierDans le flot des publications sur la Première Guerre mondiale en cette année commémorative, un témoignage semble avoir retenu l’attention [1] . Son succès n’est pas étonnant : un rat ironique, Ferdinand, raconte à la première personne le quotidien des tranchées en philosophant sur l’absurdité de la guerre. Lecteurs et public s’amusent et s’instruisent tout en acquiesçant en bonne conscience à ce message dénonciateur. Son auteur fait partie de la deuxième catégorie des témoins de Jean Norton Cru : autant dire qu’il est fiable... Cependant, au-delà de l’aspect documentaire du témoignage, Mémoires d’un rat est surtout un matériau inestimable pour une double historiographie : celle qui interroge les rapports complexes entre littérature, fiction et témoignage de guerre [2] et celle qui place au cœur de l’expérience combattante la question de l’animal [3] .

Le texte a été réédité par Tallandier dans la collection « Texto », ou plutôt réimprimé car il n’a été accompagné d’aucun appareil critique. Une telle absence est regrettable pour une collection d’histoire qui se doit d’éviter aux lecteurs les pièges de la décontextualisation et de l’anachronisme. Son auteur, Pierre Chaine, est un professionnel de l’écriture, auteur de théâtre dès avant sa mobilisation : il participe à la rédaction de drames sanglants dont Au rat mort, cabinet 6, en 1908. Il est mobilisé le 1er septembre 1914 , à l’âge de 32 ans, au 158e régiment d’infanterie et commence à écrire Mémoires d’un rat en 1915 alors qu’il est devenu lieutenant mitrailleur au 370e. Le texte paraît en feuilleton dans L’Œuvre en 1916 avant d’être édité en 1917 par la maison d’édition du journal. C’est un succès et en 1918, l’auteur lui donne une suite Les commentaires de Ferdinand aux éditions de l’Œuvre. En 1921, Payot réunit les deux textes en un seul volume [4] et c’est sous cette forme qu’ils ont été réédités en 2008.

Le choix du journal et de sa maison d’édition donne le ton peu belliciste du témoignage. L’Œuvre est un journal d’opposition de tendance radical-socialiste qui n’hésite pas – fait rare dans la presse de l’époque – à réclamer une paix rapide. Le témoignage de Chaine se fond donc à merveille dans la ligne éditoriale. La culture de guerre officielle est largement critiquée et tous les topoï de cette critique sont aimablement déclinés : l’impossible compréhension de l’arrière mal vécue par les soldats lors des permissions, les véritables souffrances des tranchées contre l’héroïsme vanté dans les journaux (« on ne retrouvera pas sous ma plume l’héroïsme souriant et bavard des "récits du front" », p. 15), la contrainte des officiers, la solidarité avec l’ennemi et le refus du spectacle sanglant. Cette déréalisation de la violence des corps est assumée par le rat-narrateur : « On peut donc affirmer hardiment que toute description de bataille, où l’auteur s’attache à pousser le côté macabre et répugnant du décor, ne répond pas à la vision qu’en a eue le soldat » (p. 17). S’il se refuse à décrire les « ventres ouverts, tripes au soleil, cervelles jaillissantes, cadavres grouillants et autres horreurs » (p. 16), ce n’est pas que ces scènes ne correspondent à aucune réalité mais que leur impression sur le soldat n’est pas celle du lecteur : « ce qu’on peut reprocher de plus grave à ces terribles évocations c’est qu’elles sont psychologiquement fausses. » Pourtant, alors qu’il « espère ne pas tomber dans cette faute », la peur ressentie à Verdun livre un inconscient bien macabre : « Je me voyais étendu raide, le ventre au soleil, les pattes en l’air, en proie aux vers et aux fourmis, et ce qui m’affligeait le plus c’était la continuation de la vie autour de mon cadavre » (p. 83). Cette obsession de la décomposition du cadavre donne tout son sens au choix de l’animal-narrateur, grand anthropophage des champs de bataille de la Grande Guerre.

Le rat – ennemi fondamental des poilus – est pourtant fort sympathique a contrario du Ronge-Maille de Lucien Descaves, une dénonciation antimilitariste de la guerre à travers le témoignage de rats nécrophages et cyniques, entièrement censurée en 1917. C’est qu’ici la vie du rat Ferdinand sert plutôt à mimer celle des soldats et à rappeler l’animalité du monde combattant. Ses souterrains et ses tunnels ne sont que des tranchées, des boyaux et des cagnas. Le poilu est un rat. Cette proximité n’est pas seulement métaphorique et le témoignage reste très attentif aux relations que les combattants entretiennent avec les animaux. Ferdinand est la mascotte protectrice du régiment, un animal devenu combattant à part entière, barbouillé de bleu et du numéro en noir du régiment. La fiction renvoie ici à une réalité des armées occidentales en guerre en 14-18 : celle des mascottes animales auxquelles les combattants sont très attachées. Compagnons de combat à l’égal des camarades, elles personnifient l’identité du groupe combattant à l’image d’un totem. Les aventures de Ferdinand sont donc aussi à lire, au-delà de l’artifice littéraire de l’animal-narrateur, comme un témoignage précieux des relations hommes/animaux en temps de guerre.

Acteur de la Grande Guerre, l’animal peut donc en toute logique témoigner. La chose n’est pas rare dans la littérature de la Grande Guerre et Luc Rasson a raison de signaler que « l’animal en guerre suscite la fonction testimoniale [5]  ». Mais est-ce pour prendre le ton et la forme d’une fable comique [6] en usant des animaux comme d’un bestiaire classique ? Ou bien est-ce pour dire, plus encore, les mutations d’une société du XXe siècle qui transforme ses animaux en véritables sujets ?

Notes :

[1] Le livre a fait l’objet d’une adaptation théâtrale mise en scène par Christine Bussière et d’un compte rendu « La guerre d’en bas » paru dans Le Monde des livres du 24 octobre 2008.

[2] Voir à ce propos Leonard V. Smith, The embattled self : French soldiers’ testimony of the Great War, Ithaca, Cornell University Press, 2007 et Pierre Schoentjes (dir.), La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008.

[3] Voir à ce propos Damien Baldin (dir.), La guerre des animaux, 1914-1918, Paris/Péronne, Artlys/Historial de la Grande Guerre, 2007 et Luc Rasson, « 14-18 : le point de vue de l’animal », dans Pierre Schoentjes (dir.), La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, p. 151-163.

[4] Ces informations biographiques se trouvent à la fois chez Jean Norton Cru, Témoins, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2006 (1929), p. 424 et chez Michel Bertrand, « De la Grande Guerre : ut fabula sit. Les Mémoires d’un rat de Pierre Chaine », dans Pierre Schoentjes (dir.), La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, p. 165-182.

[5] Luc Rasson, « 14-18 : le point de vue de l’animal », dans Pierre Schoentjes (dir.), La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, p. 162.

[6] Voir à ce propos Michel Bertrand, « De la Grande Guerre : ut fabula sit. Les Mémoires d’un rat de Pierre Chaine », dans Pierre Schoentjes (dir.), La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, p. 165-182.

Damien Baldin

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670