Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

André Gounot, Denis Jallat et Benoît Caritey (dir.), Les Politiques au stade. Étude comparée des manifestations sportives du XIXe au XXe siècle,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2007, 230 p.

Ouvrages | 13.02.2009 | Stéphane Mourlane
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© PUR, 2007Les rapports entre le sport et la politique, tant au niveau national qu’international, ont donné lieu, depuis plusieurs années, à de nombreux travaux. Les ressorts et la résonance politiques des événements sportifs, en particulier les plus importants d’entre eux, les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football, ont particulièrement intéressé les historiens. Si le champ apparaît donc désormais bien balisé, il n’en est pas pour autant totalement défriché. L’attention portée à une plus grande variété de compétitions et de disciplines sportives, dans des contextes et des espaces géopolitiques différenciés, tout autant que les inflexions épistémologiques de l’histoire politique permettent, en effet, d’approfondir ou de creuser de nouveaux sillons.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’ouvrage collectif qui rassemble, autour d’André Gounot, Denis Jallat et Benoît Caritey, une dizaine d’auteurs. Ce sont tous des chercheurs confirmés issus des deux filières universitaires qui nourrissent l’histoire du sport : les sciences et techniques des activités physiques et sportives d’une part, et l’histoire d’autre part. Cette synergie mérite d’être soulignée au regard du malentendu qui a pu, pendant longtemps, gêner les collaborations. La cohérence de l’ensemble doit beaucoup aux instigateurs du projet qui ont, avant la publication, mené une série de rencontres et d’échanges entre les chercheurs impliqués.

Il en ressort un ensemble charpenté prenant appui sur deux piliers méthodologiques forts.

Il s’agit, tout d’abord, de bâtir la réflexion dans la lignée des travaux menés autour des fêtes révolutionnaires ou républicaines par Mona Ozouf, Alain Corbin ou encore Olivier Ihl. Les auteurs considèrent, en effet, les événements sportifs « comme des variantes particulières des fêtes publiques », objets de cette histoire politique renouvelée. Disons-le : on apprécie et on pourrait se contenter de cette mise en perspective historiographique sans l’appareillage critique puisé dans un corpus socio-anthropologique qui, dans certaines contributions, nous semble alourdir le propos, sans lui apporter de puissance démonstrative.

L’autre pilier sur lequel repose cet ouvrage et qui lui donne son originalité, est l’orientation résolument comparative choisie par les auteurs. Les directeurs de l’ouvrage ont distingué opportunément « trois figures de comparaisons » que nous reprendrons ici.

Une première comparaison porte sur deux manifestations, gymniques ou sportives, de type similaire ayant lieu dans des contextes nationaux différents. Dans tous les cas, les identités nationales sont mises en jeu.

Ainsi en est-il des fêtes nationales de gymnastique en Allemagne et en France entre 1860 et 1914. Benoît Caritey et Michaël Krüger démontrent que ces fêtes, tout en ayant des objectifs et des moyens comparables, se présentent de manière différente au regard de la distinction des principes nationalistes de part et d’autre du Rhin. D’un côté domine l’esprit militariste, tandis que de l’autre se manifestent les idéaux de la Révolution.

De même, les concours de ski, étudiés par Yves Morales, n’ont pas la même signification en France et en Suisse, au début du XXe siècle : les skieurs suisses privilégient la performance sportive tandis que leurs homologues français sont plus tournés vers l’affirmation d’un sentiment national et patriotique.

Le sport français se structure d’ailleurs, à cette époque, très largement dans le rapport à l’altérité et plus précisément au regard du modèle anglais, précurseur et dominant. Il se détermine parfois dans le rejet d’une domination qui dépasse le cadre sportif. Le milieu de la voile, dont Denis Jallat est un fin connaisseur, fournit un exemple révélateur de ce type d’anglophobie : en modifiant les règles des compétitions et en prenant modèle sur la Coupe de l’America où les Anglais sont dominés par les Américains, les organisateurs de la Coupe internationale du Cercle de la voile de Paris entendent ainsi surclasser leur voisins d’outre-Manche. Le football français se développe au contraire dans le cadre d’une anglomanie sportive héritée du baron Pierre de Coubertin. Mais, Paul Dietschy, dans une riche analyse sur les premiers temps de la Coupe de France de football, montre que si le modèle est la très populaire Coupe d’Angleterre, la « fête nationale du football français » est fortement imprégnée de la culture politique républicaine.

Le deuxième niveau de comparaison se situe sur le terrain des affinités idéologiques. André Gounot y évolue en spécialiste. Sa contribution sur l’Olympiade populaire qui se déroule à Barcelone, en 1936, souligne bien à quel point le mouvement sportif ouvrier s’est affirmé en contrepoint du mouvement olympique. La tenue des Jeux olympiques à Berlin sous les auspices du régime nazi renforce, à l’évidence, l’enjeu idéologique. Comme le rappelle Andréa Bruns, dans sa comparaison entre les Olympiades ouvrières de Francfort, en 1925, et les Jeux Olympiques de Paris, un an plus tôt, on met en scène plus globalement l’opposition entre sport travailliste et sport bourgeois. Il est à noter toutefois avec Bruns et Gounot les limites de la distinction : les activités sportives pratiques et les modes de présentation offrent bien des similitudes. Ainsi, le maintien des identifications nationales dans les compétitions du mouvement ouvrier est nettement souligné. Fabien Groeninger situe, lui aussi, sa réflexion sur les concours nationaux catholiques en France sur le mode comparatif avec les manifestations laïques. Il note que si l’intégration dans les manifestations des bénédictions et des messes fait que les catholiques proposent un modèle propre de fête gymnique, les passerelles existent avec le monde laïc, notamment sur le plan institutionnel.

Au troisième niveau de comparaison, les contributions portent sur des événements sportifs qui relèvent, a priori, de logiques sportives et participatives différentes mais qui présentent une similitude dans leur instrumentalisation par des régimes politiques. Daphné Bolz revient sur les cas connus des fascismes de l’entre-deux-guerres, en comparant la Coupe du monde organisée en 1934 par l’Italie mussolinienne et les Jeux olympiques de Berlin mettant en scène le régime nazi deux ans plus tard.

Plus originale est la contribution de Nicolas Bancel sur la semaine coloniale et la quinzaine impériale organisées par le régime de Vichy. Ces manifestations, l’une en métropole et l’autre dans les colonies, placent en leur centre les compétitions sportives afin de participer à la propagande coloniale, de mettre en scène la relation colonies-métropole et de diffuser les valeurs de la Révolution nationale.

Cette volonté de légitimation par le pouvoir politique se retrouve dans la Tunisie du président Ben Ali. Driss Abassi montre que les Jeux méditerranéens de 2001 et la Coupe d’Afrique des nations de 2004 ont été utilisés par l’homme fort du régime tunisien pour établir un consensus autour de son pouvoir par la mise en scène d’un discours identitaire fondé sur le triptyque Carthage-Afrique-Méditerranée.

La mise en scène du pouvoir constitue d’ailleurs l’une des trois catégories de manifestations  sportives retenues par les auteurs aux termes de ce programme de recherche collectif, aux côtés des « fêtes d’opposition » et des « fêtes d’influence ». À cette typologie, nous ajouterons l’intérêt que représente cet ouvrage pour la connaissance du fonctionnement des compétitions sportives au-delà des grands rendez-vous incontournables que sont les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football. En outre, les contributions proposées présentent l’intérêt de mobiliser une grande variété de sources avec un accent particulier mis sur la valeur heuristique de la presse. Il nous semble aussi qu’au fil de l’ouvrage se dévoile l’importance des animations organisées en marge des épreuves sportives du point de vue de leur signification politique. Les conférences, les réunions, les dîners qui accompagnent les compétitions de voile sont ainsi l’occasion d’affirmer des valeurs et des représentations propres au milieu des organisateurs. Les programmes culturels mis en place lors des compétitions du sport ouvrier fournissent un autre exemple de l’intégration de la manifestation sportive dans un cadre idéologique plus large. Enfin, il est à souligner qu’un certain nombre d’auteurs trouvent dans la démarche comparative une voie qui les conduit à soulever la question des transferts culturels. L’appropriation du modèle anglais de compétition par les instigateurs de la Coupe de France de football en constitue un exemple éclairant. On ne peut donc que se réjouir de lire, en conclusion de cet ouvrage stimulant, que l’étude des modalités de ces transferts culturels est considérée comme une piste féconde pour des recherches à venir. Sur ce terrain, déjà exploré par l’histoire des relations internationales, nul doute que l’histoire du sport trouvera matière à s’enrichir.

Stéphane Mourlane

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  • ISSN 1954-3670