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Comptes rendus
   

Anne Simonin, Le déshonneur dans la République, une histoire de l’indignité, 1791-1958,

Paris, Grasset, 2008, 565 p. Index, bibliographie.

Ouvrages | 23.02.2009 | Odile Rudelle
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Avec ce livre immense, érudit autant qu’ambitieux, Anne Simonin propose une histoire de la fraternité à frais nouveaux. Partant du désenchantement né de l’épuration de la Libération, elle réinvente l’histoire politique : histoire du droit et de sa mémoire ; histoire du temps long d’un pays dont la culture n’a jamais respecté la Justice ; histoire de la difficile élaboration – entre Paris et Alger, entre François de Menthon et René Cassin – des deux ordonnances sur l’indignité nationale des 26 août et 26 décembre 1944, mais aussi de leur application dévoyée par des imprévus : rôle du commissaire du gouvernement, qui oriente vers les cours de justice ou les chambres civiques, ici seule étudiées ; de la Cour de cassation qui interprète l’indignité comme trahison extérieure en oubliant l’antisémitisme ; et enfin Assemblée nationale dont les lois ont ajouté tant d’exclusions que les petits commerçants ont été in fine les plus touchés. L’audace du livre est de mettre en miroir une histoire quantifiée – où se reconnaît l’influence du laboratoire de l’université Caen - et l’histoire littéraire chère à l’auteur. D’un côté, l’analyse sociologique des prévenus, les motifs d’une collaboration, cause de 100 000 comparutions et 45 000 acquittements, échelonnés jusqu’en 1951 ; et de l’autre, une opinion modelée par une littérature qui préfère son propre verdict. Car si l’arithmétique dit que l’excès a plutôt été du côté du nombre des acquittements, à l’époque c’est Marcel Aymé et La tête des autres qui sont applaudis. Si Baudelaire est réhabilité, l’édition de Sade reste interdite quand Marat n’a droit de cité que caché dans le Drôle de jeux de Roger Vailland. Ce moralisme fait question : à quoi la Libération a-t-elle présidé ? A la refondation d’une fraternité, lavée  du déshonneur où la République avait sombré ? Ou à la restauration d’un ordre public des « bonnes mœurs » hérité de 1835, dont les femmes sont victimes, puisque, au crime d’indignité, rompant « l’unité, la liberté et l’égalité des Français », a été substitué un « manque de dignité nationale », compris en termes sexuels, alors qu’aucune étude ne s’est jamais intéressée au « comportement sexuel » des Français en Allemagne…

 « Reprenons » comme l’écrit une plume qui ne ménage pas ses efforts pour faire pénétrer une pensée complexe où la mise en débat est fréquente. Car ce livre théorique repose sur une masse d’informations et de lectures, mobilisées au service d’un « esprit républicain », mélange de vertu et d’honneur, lié à ses origines aristocratiques. Négligé, il n’a pu présider à un « rétablissement  de la légalité républicaine » dont les sources seraient à chercher dans le régime de la Terreur, « état de siège civil » dont Anne Simonin retrouve la postérité dans le décret du 16 juin 1940, signé de Reynaud et Mandel, quelques heures avant leur démission. C’est André Philip, premier commissaire à l’Intérieur, rallié à l’idée de Michel Debré, de « commissaires régionaux de la République », réunissant pouvoirs civil et judiciaire, qui trouva ce fil de légalité républicaine, mettant la continuité du côté d’une France libre n’ayant jamais voulu autre chose que remettre la France en « état de guerre » réelle, alors que Vichy, signant l’armistice, ouvre le curieux temps d’un « état de guerre fictif » qui ne prend fin que pour faire la guerre contre les communistes ! Histoire d’un honneur soudant les « fils-frères » d’un même pays, la fraternité, inscrite dans le code pénal de 1791, le premier à être rédigé, est brisée par la « dégradation civique » d’abord du soldat qui refuse le serment civique et plus tard du fonctionnaire qui a failli, tandis que Napoléon et les Restaurations en transforment le sens en limitant l’honneur à l’obéissance, chantée par Vigny ! L’arrivée du suffrage universel suscite une crainte et, au nom de la « pureté des urnes », sera votée une « organisation », excluant successivement les non-résidents, les Communards et finalement les étrangers qui, extérieurs à la nationalité, arrivent en France, alors que la IIIe République donne forme aux premiers linéaments de la Solidarité. Avec Marat, « Hercule » du Droit qui distingue délation, à proscrire, et dénonciation, à pratiquer, avec Merlin de Douai, inventeur de « l’intelligence avec l’ennemi », et bien sûr avec Carnot, organisateur de la Victoire, la Révolution est vue ici comme la « boîte à outils » où les « juristes de la Résistance » seraient allés piocher les concepts permettant de penser l’indignité, comme un « crime », une mort civile, déshonorant sans toucher à la vie ou au droit de résider. Et le livre se termine avec une trentaine de tableaux qui font entrer dans la réalité judiciaire de ces chambres civiques, dont la première urgence était le retrait des droits civiques, avant les grandes consultations de 1945-1946. Et c’est ainsi qu’en dépit des erreurs héritées des listes d’adhérents aux mouvements condamnés, on peut évaluer le poids de la collaboration militaire des 30 % d’ouvriers, civile des 25 % de femmes, employées des services ou des 4 % des couches supérieures…

Mais il faut dire que le parallèle entre la Terreur et le GPRF, entre Carnot et de Gaulle fera débat, même si la « Centralité  exécutive » – celle qui s’effondre tout comme celle qui fait retour – est la condition d’une Fraternité qui ne peut exister sans Loi. Maintes fois citées, Mona Ozouf a montré combien la libre Fraternité de la Révolution heureuse était le contraire de la fraternisation forcée de 93. Les textes constitutionnels le disent à leur façon : si la Déclaration de 1789 est muette, c’est que la vieille fraternité patriarcale règne encore ; mais Varennes ayant tout gâché, la Constitution de 1791 demande des fêtes pour « entretenir la fraternité ». « Ethocratique » ou théocratique, la Terreur installe un silence de cinquante ans. Et si 1848 marque un retour, il ne survit pas aux journées de juin, encore moins au 2 décembre et à la Commune. Il faudra donc attendre 1946, « au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes ayant tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine », pour retrouver la Fraternité mise en devise constitutionnelle. Redevenue nationale et civique, elle est à nouveau la mémoire d’un honneur partagé, vécu entre « concitoyens », comme l’écrit fort bien Anne Simonin, dont le goût pour l’archéologie lui permettra facilement de remonter le Temps, jusqu’à l’Edit de Nantes. Plaidé par un roi victorieux devant son Parlement de Justice, il implorait ses « sujets » de se comporter en « frères, amis et concitoyens ». Telle est l’origine de la vieille fraternité civique des Français : un sens qu’Anne Simonin aide à retrouver en la distinguant de la solidarité sociale et en lui restituant son sens vrai de concitoyenneté civique et patriote, transcendant les convictions religieuses.

Odile Rudelle

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  • ISSN 1954-3670