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« Écrire sous l'Occupation. Du non-consentement à la Résistance : France, Belgique, Pologne (1940-1945) »

Colloque international, Besançon, 13-15 octobre 2009

Colloques | 20.01.2010 | Cécile Vast
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Depuis 1981, année au cours de laquelle l’université de Reims accueillait le colloque « La littérature française sous l’Occupation », aucune manifestation scientifique d’ampleur n’avait été entièrement consacrée, en France, aux formes et fonctions de l’écriture sous l’Occupation nazie [1] . Conçu par Bruno Curatolo et François Marcot, professeurs de littérature et d’histoire contemporaine à l’université de Besançon, et organisé par le musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon (Centre d’histoire et de recherche sur la Résistance), l’université de Franche-Comté et la Fondation de la Résistance, le colloque international, « Écrire sous l’Occupation. Du non-consentement à la Résistance », entendait interroger les statuts, le rôle et le sens de l’écriture dans des situations contraintes par l’occupation allemande. Il s’agissait, notamment, de confronter des registres d’écriture spécifiques, publics ou privés – journaux intimes, presse clandestine, théâtre, poésie, romans, lettres de fusillés, poésie populaire et chants de maquis (Bruno Leroux à propos des « Jeux littéraires et chants du maquis »), épigraphie murale de Fresnes (Michel Schmitt sur « Les murs de Fresnes d’Henri Calet : une épigraphie tragique »), etc. – et de revenir sur la diversité des conduites face à la défaite de 1940, à la présence allemande, à Vichy, à la répression et aux persécutions. En quoi les attitudes de « non-consentement [2]  » ou les formes de résistance ont-elles influé sur les modes d’écritures ?

Sans prétendre épuiser l’ensemble des contributions, trois perspectives ont semblé émerger d’une rencontre marquée par un dialogue le plus souvent stimulant entre les préoccupations et les interprétations propres aux disciplines littéraire et historienne (textes, contextes et poids de l’événement) et éclairée par des comparaisons avec les conditions particulières d’occupation de la Belgique et de la Pologne. Communications et débats ont d’abord rappelé les situations spécifiques, l’évolution et la très grande diversité des comportements des écrivains ou « écrivants » sous l’occupation allemande. La réflexion a porté également sur les fonctions et les registres de l’écriture, en insistant sur la question du (des) sens et de la réception. Enfin, comme le laissait entendre le sous-titre du colloque, une bonne part des contributions a tenté de ré-interroger le rôle, la place, la perception et l’appréhension du phénomène de la Résistance dans les écrits des contemporains.

Face à l’événement : choix et conduites

Si certains milieux, souvent repliés sur leur pré carré, sont restés détachés des événements de la guerre – ainsi d’un théâtre puisant dans un registre mythologique éloigné de la réalité (Jean-Yves Guérin, « Écrire pour le théâtre ») –, la plupart des hommes de lettres n’ont pas échappé aux recompositions inhérentes à l’Occupation, dans leurs attitudes comme dans leurs écrits. Pour certains, l’expérience de la guerre devient une véritable matière littéraire – non sans fascination chez un Georges Bataille (Jean-François Louette au sujet du « Coupable de Georges Bataille ») – ; elle reconfigure, pour d’autres, l’écriture poétique – inadaptation du modèle surréaliste (Jean-Yves Debreuille sur « Poésie engagée et poésie dégagée »). Le rejet de l’occupation allemande ou le refus de la défaite cristallisent, par ailleurs, des engagements plus ou moins marqués : Jean Paulhan (évoqué par Bernard Baillaud dans sa communication, « L’un des premiers de l’équipe : Jean Paulhan ») ; Jean-Paul Sartre (Jacques Lecarme qui y voit un « collaborateur capital des Lettres françaises clandestines ») ; les écrivains belges (Bibiane Fréché et Cécile Vanderpelen-Diagre au sujet des « Écrivains dans la résistance en Belgique francophone ») ou polonais (Pawel Rodak sur « Les attitudes des écrivains polonais sous l’occupation nazie »). Outre le choix, très minoritaire dans le milieu littéraire, de la non-publication et du silence – René Char, Vercors ou Jean Guéhenno (Cécile Vast à propos des « Écrivains dans la Résistance en France ») –, la présence de la guerre nourrit parfois une véritable réflexion éthique qui transforme le rapport à l’écriture.

Sens, fonctions et usages des écrits

Comme dans toute période troublée, le repli sur l’intime et sur l’entre soi traduit autant une tentative d’échapper aux difficultés du temps qu’un besoin de donner sens à des expériences hors du commun. Ainsi, face aux persécutions antisémites, le recours à l’écriture intime – journaux personnels (Philippe Lejeune, « Journaux intimes en temps de guerre », Michel Laffitte qui a proposé une « Étude comparative de journaux intimes de Juifs sous l’Occupation »), correspondance (Hélène Mouchard-Zay sur celle des « Juifs internés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande ») – aide à conserver intacte une identité personnelle malmenée, menacée voire niée. Véritable espace de liberté, le journal intime exprime le désarroi de l’été 1940 et constitue, pour les résistants, une sorte de « manuel de survie » (Guillaume Piketty au sujet de la « Résistance et l’écriture intime »). L’écriture du journal personnel met également en évidence la hiérarchie des préoccupations et la segmentation des centres d’intérêt ; à titre d’exemple, les écrits intimes de Paul Claudel, du pasteur Bœgner ou, de façon plus logique, de Raymond-Raoul Lambert, extrêmement vigilants sur l’antisémitisme d’État et le sort des Juifs, sont, le plus souvent, à distance des autres problèmes du temps [3] (Pierre Laborie sur « L’écriture du journal intime et la Résistance », Bruno Curatolo à propos des « Journaux intimes des écrivains français »). Dans un tout autre registre, par ailleurs sujet de nombreuses et précoces études, la rhétorique et les usages de la presse clandestine ont fait l’objet de trois communications portant sur la France (Laurent Douzou sur les « Usages de la presse clandestine dans la Résistance française »), la Belgique (José Gotovitch à propos de « La presse clandestine dans la Résistance belge ») et la Pologne (Waldemar Grabowski qui a fait un panorama de « La presse clandestine dans la Résistance polonaise »). Elles ont rappelé les multiples fonctions de la contre-propagande de la Résistance : informer, inciter à agir, recruter, mais aussi témoigner publiquement d’une présence face à l’inéluctable.

Du « non-consentement » à la Résistance : un phénomène singulier difficile à appréhender

C’est sans doute sur la perception vague et incertaine par les contemporains du phénomène de la Résistance que les interrogations ont été en partie reconsidérées. Dans la presse clandestine jusqu’en 1942, dans les nouvelles de la littérature clandestine ou, de façon bien plus tardive encore, dans les écrits intimes qui évoquent davantage de petits gestes quotidiens de refus et de dignité, comme dans les lettres de fusillés où l’emporte l’expression lyrique des sentiments personnels, l’idée de Résistance reste lointaine et parfois absente (François Marcot sur les « Lettres de fusillés de France », Fabrice Maerten et Emmanuel Debruyne avec une approche comparative sur « Les dernières lettres des résistants de Belgique exécutés lors des deux conflits mondiaux »). La difficulté à appréhender le phénomène, ou même à le nommer, perdure longtemps, jusqu’en 1943-1944 ; parmi d’autres formes d’écriture, le recours à la fiction (Anne Simonin à propos d’une « Résistance sans fiction ? L’Armée des ombres, 1943 ») a pu aider à en dire la singularité comme la dimension morale et politique.

Ce survol rapide ne rend compte que partiellement d’un colloque qui a su entrecroiser avec succès deux disciplines – l’histoire et la littérature – aux approches spécifiques qui, à l’usage, se sont révélées complémentaires. La publication rapide des actes permettra aux spécialistes, comme aux curieux, d’apprécier la richesse des communications et des échanges.

Notes :

[1] On signalera, sur un thème approchant, le colloque tout récent organisé en Grande-Bretagne par l’université de Leeds les 14-16 septembre 2009, « Framing Narratives of the Second World War and Occupation in France. 1939-2009 ». 

[2] Selon l’expression de Pierre Laborie.

[3] Ce qui ne préjuge en rien de leurs convictions personnelles.

Cécile Vast

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  • ISSN 1954-3670