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Comptes rendus
   

Les émotions, au cœur du phénomène guerrier

Jesse Glenn Gray, Au combat. Réflexions sur les hommes à la guerre, introd. par Bruno Cabanes, préf. par Hannah Arendt, Paris, Tallandier, 2012, 297 p.

Ouvrages | 24.12.2012 | Galit Haddad
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Tallandier, 2012L’environnement guerrier constitue, quels que soient la période, le type de conflit ou d’armée, un champ d’investigation toujours riche et fascinant pour aborder la question des émotions. L’expérience du combat suscite chez les acteurs de la bataille une gamme d’affects surgis parfois simultanément : détresse, angoisse, peur, lassitude, haine, mais aussi affection ou amitié.

Comprendre l’essence de ce mélange, fruit de l’activité guerrière, constitue le cœur de Au combat : réflexions sur les hommes à la guerre [1] . Son auteur, Jesse Glenn Gray, est parti de son expérience personnelle en tant que combattant de l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Gray, âgé alors de 28 ans, reçut le 8 mai 1941, dans sa boîte aux lettres, deux documents : son diplôme de doctorat en philosophie de l’université de Columbia, et un appel d’incorporation immédiate dans l’armée américaine.

Officier dans l’infanterie, Jesse Glenn Gray a participé à plusieurs opérations militaires en Europe pendant le second conflit mondial : campagne d’Italie, débarquement en Provence, campagne d’Alsace, puis d’Allemagne. Tout en étant conscient de participer à une expérience historique exceptionnelle, le jeune philosophe prenait régulièrement des notes sur ses carnets dans lesquels il transcrivait impressions, réflexions et sentiments. Il y décrivit les batailles de la libération de l’Europe, les rapports avec les civils, et aussi la dénazification de l’Allemagne durant laquelle il servit comme sous-lieutenant au contre-espionnage. En octobre 1945, il était démobilisé.

À la fin des années 1950, alors qu’il était à nouveau à l’université, mais cette fois comme professeur de philosophie, Gray reprit ses carnets et entama la rédaction de son essai, paru en 1959. Or, l’ouvrage n’a guère suscité d’échos, au point de passer même inaperçu. En 1967, dans un contexte où les États-Unis se trouvaient profondément engagés dans la guerre du Vietnam, le livre se voit pourtant réédité, avec cette fois une préface d’Hannah Arendt. Le livre est paru en langue française pour la première fois en 2012, soit quarante-cinq ans après la sortie de la seconde édition, avec une belle préface de Bruno Cabanes.

Bien qu’il soit témoin et acteur dans la guerre, l’auteur privilégie la posture du philosophe pour analyser, avec le recul temporel, le cœur de l’expérience combattante. Son objectif ne vise pas à raconter son expérience personnelle dans la Seconde Guerre mondiale mais plutôt à la faire redécouvrir à travers les réactions et les comportements des acteurs du moment. Cet effort réflexif pour dire le combat explique peut-être la mince quantité d’extraits tirés de ses carnets intimes dans son texte, une constatation un peu décevante pour un lecteur qui préfèrerait sans doute aujourd’hui un discours plus direct, plus « en situation » en quelque sorte.

L’encadrement de la narration par une réflexion philosophique ne paraît pas forcément le meilleur outil pour saisir le sujet de l’ouvrage ; on peut même dire qu’il alourdit le récit, donnant parfois un tour artificiel à l’analyse. Autre faiblesse : les nombreuses redites dues à une classification des émotions en chapitres distincts, là où elles se croisent et recroisent en permanence.

Pour les historiens familiers du phénomène guerrier et des modalités de combat lors des conflits contemporains, l’ouvrage risque ainsi de paraître daté. Les affects que l’auteur tente d’évoquer à partir de son expérience propre – la haine de l’ennemi, la fraternité masculine, la peur de la mort ou la fascination pour les effets du combat – ont été amplement étudiés depuis les années 1970 [2] . Il faut donc toujours se rappeler que l’ouvrage fut pionnier dans l’analyse de l’expérience combattante [3] .

Chaque chapitre de l’ouvrage aborde une dimension de l’activité guerrière et s’interroge sur son impact psycho-émotionnel : on aborde ainsi les émotions suscitées par la fascination du spectacle du combat, l’angoisse de la mort, la haine de l’ennemi, la fraternité masculine ou l’amour en temps de guerre. Certes, on trouve ces réactions décrites déjà dans le vaste corpus du témoignage combattant ou dans la littérature de guerre produit des conflits militaires du XXsiècle. Mais le vétéran américain cherche moins à décrire qu’à analyser « ce que la pratique de la guerre totale pouvait faire à l’homme en tant qu’homme » (p. 33).

Pour Gray, dès qu’il endosse l’uniforme et entre dans le combat, l’individu se transforme en un autre qui devient « dans le vrai sens du terme, un combattant, un « homo furens », représentant d’« une sous-espèce du genre homo sapiens » (p. 71). Dans l’intensité du combat, comportements et émotions contradictoires s’entremêlent, au point que d’un instant à l’autre, l’« inhumaine cruauté peut laisser place à la suprême bienveillance » (p. 57). Rétrospectivement d’ailleurs, en consultant ses notes, le jeune universitaire admet être interloqué face à la relecture de ses pensées de guerre. Ainsi de son insensibilité aux autres, comme les civils ou les prisonniers ennemis.

L’environnement de la guerre industrielle constitue à ses yeux une expérience multi-sensorielle faite d’explosions d’obus, de bombardements aériens, du spectacle coloré de la destruction. À plusieurs reprises dans son texte, Gray revient sur l’envoûtement et les sensations de plaisir que suscite la scène des batailles. Frappant est à cet égard le glossaire érotique qu’emploie le philosophe afin de concrétiser l’intensité de ce plaisir qui envahit les hommes : « extase collective », « jouissance », « délivrance » (p. 71). Ces derniers se voient comme hypnotisés par les « charmes secrets » de la guerre, comme l’admet l’auteur pour lui-même lorsqu’il observait la dévastation causée par les bombardements : « Le spectacle était incontestablement magnifique. Je n’avais aucun mal à le regarder, et c’était même une tentation à laquelle on pouvait difficilement résister ; j’étais complètement absorbé, envoûté, indifférent à ce que l’avenir immédiat nous apporterait » (p. 76-77).

Reste l’autre volet : la mort. Parmi les scènes les plus traumatisantes de l’expérience combattante, se trouve la manière de mourir, à travers l’impact sur les corps des armements modernes. La laideur des cadavres provoque une secousse psychique du fait de leur forme déshumanisée : « Les soldats tombent et meurent en adoptant généralement des postures si tordues et contre nature que même leurs camarades ont peine à croire qu’ils étaient vivants l’instant avant » (p. 150). Affronter la mort d’autrui représente l’instant où celle-ci se concrétise, en poussant l’homme à réfléchir sur l’éventualité de sa propre mort en combat.

Quant à la fraternité entre les hommes, elle constitue une composante inhérente à l’expérience combattante, que de nombreuses recherches socio-psychologiques sur les groupes primaires ont bien analysée dès la période de guerre elle-même [4] . Une de ses conditions est l’existence d’un but commun supprimant tous les « désirs individuels » (p. 87). Mais, le but collectif n’est pas suffisant : c’est le danger qui joue le rôle décisif de rapprochement des individus : « Dans le danger et le besoin extrêmes, on trouve indéniablement une satisfaction minimale dans le fait d’avoir à proximité de soi d’autres individus de son espèce » (p. 85). La fraternité en situation du combat revêt même à ses yeux une dimension fusionnelle, dont l’extrémité « prend la forme d’une extase » qui, en envahissant « les hommes en de pareils moments, prend sa source au-delà de leur seul union » (p. 90). Et une telle solidarité transforme les groupes combattants en l’équivalent de « cellules au sein d’un organisme militaire », en exécuteurs d’ordres « se comportant de façon presque aussi mécanique que les machines qu’ils manipulent » (p. 150).

Le chapitre sur l’amitié franchit quant à lui les frontières de la fraternité militaire masculine en abordant l’amour et le désir entre les sexes. L’auteur constate que dans l’ambiance de guerre, les deux sexes manifestent l’un envers l’autre « un intérêt bien plus passionné qu’en temps de paix » (p. 108). « Lorsque nous portions l’uniforme, constate-t-il, presque toutes les femmes, pourvu qu’elles fussent vaguement séduisantes, exerçaient sur nous un attrait érotique. Pour leur part, des millions de femmes éprouvent une forte attirance sexuelle pour l’uniforme militaire, particulièrement en temps de guerre » (p. 107). Gray trouve ainsi que « la passion sexuelle » et « la jouissance de la bataille » sont deux émotions fortement liées : l’une comme l’autre vise la conquête.

Un des plus passionnants chapitres de l’ouvrage porte sur le sentiment de « culpabilité ». Celui-ci constitue une des émotions les plus délicates à aborder, à décrire et surtout à avouer. Le vétéran fait ici allusion aux tourments que certains actes peuvent entraîner après le combat, mais le plus intéressant a trait à la tentative du philosophe de s’interroger plutôt sur l’absence de culpabilité au sein des mondes combattants.

Dans la vie civile l’acte de tuer est considéré comme un crime entraînant condamnation et punition. En revanche, au combat, tuer n’est plus une transgression mais une composante inhérente à l’activité guerrière. À contre-courant d’une grande partie de la littérature sur le sujet, Gray constate que les soldats ne sont nullement « tourmentés par leur conscience » ; au contraire, ils « se sentent aisément délivrés de toute responsabilité après que les événements ont eu lieu » (p. 225). Un facteur de cette absence de culpabilité réside dans le fait que la guerre moderne se déroule à distance et que souvent les combattants ignorent les conséquences de l’usage de leurs armes. Mais il constate aussi que, dans ces conflits « automatisés » et « mécanisés », de nombreux soldats prennent plaisir à faire usage de ces mêmes armes : « Quelle que soit l’origine, l’amour de la machine – et plus il est compliqué et exigeant, plus l’amour est grand – est un élément important du combat moderne. »

Lorsqu’il s’agit de l’ennemi, l’acte de tuer devient plus « facile », puisque dès lors qu’il incarne le mal absolu, les combattants sont « délivrés de tout remords quant à leur acte » (p. 200). Assimiler l’adversaire au diable empêche en fait toute culpabilité à son égard. Autre élément facilitant l’acte de tuer : la présence d’autrui, car « aussi longtemps que le soldat se voit comme un élément parmi d’autres et s’identifie à son unité, à son arme […], il y a peu de chance que sa conscience pâtisse de ses actes » (p. 229).

Cette réflexion sur la culpabilité ouvre sur un autre questionnement auquel l’auteur fait allusion, mais sans l’aborder trop longuement : celui du refus combattant, motivé par ce même sentiment de culpabilité. Si un soldat suit sa conscience en refusant d’accomplir certaines missions, celui-ci « se retrouve seul et isolé sur les champs de bataille ». S’il pose des questions sur les actes de violence commis à l’encontre de l’ennemi, ou s’il se déclare « pacifiste », il se voit exclu du groupe combattant « puisque les positions extrémistes sont largement majoritaires en temps de guerre » (p. 214). Tout refus signifie « s’opposer aux autres et perdre d’un seul coup leur présence consolatrice. Cela implique d’être délivré de la sanction approbatrice que le supérieur hiérarchique donne à nos actes » ; brusquement le soldat « se sent abandonné et privé de toute sécurité. Sa conscience l’a isolé, elle dont la voix est un avertissement » (p. 237).

Avec le recul, Jesse Glenn Gray a constaté la détérioration des valeurs morales et humaines en temps de guerre, valeurs remplacées par d’autres permettant de justifier la violence. C’est dans la dernière partie de son livre que, curieusement, le philosophe revient à la question de la conscience et que l’on décèle sa répugnance pour la guerre, à travers ce qui se transforme en l’homme dans la routine combattante. Un dégoût de lui-même s’exprime alors, avec la conscience rétrospective d’une perte de sensibilité et d’une sclérose de la conscience : « Le soldat à la conscience éveillée, affirme Gray, sera porté à se dire en son for inférieur : ‘‘J’appartiens moi aussi à l’espèce humaine. J’ai honte non seulement de mes propres actions, ou de celles de mon pays, mais aussi des actions commises par l’humanité. J’ai honte d’être un homme’’» (p. 261).

Notes :

[1] Jesse Glann Gray, The Warriors, Reflections on Men in Battle, New York, Harcourt, 1959.

[2] On pense par exemple à Morris Janowitz & Roger W. Little, Sociology and the Military Establishment, Beverly Hills/London, Saga publications, coll. « Sage Series on Armed Forces and Society », 1974 (3éd.)

[3] Soulignons les recherches de l’historien britannique, John Keegan qui a été parmi les précurseurs dans le champ de l’histoire militaire ayant abordé l’expérience combattante vécue par les «simples » britanniques. Une étude qui combine l’histoire-bataille mais aussi l’expérience individuelle des hommes en combat. Son livre n’a pas été traduit en français. Voir John Keegan, The Face of Battle, London, Jonathan Cape, 1976.

[4] On pense par exemple à Morris Janowitz & Roger W. Little, Sociology and the Military Establishment, op. cit.

Galit Haddad

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  • ISSN 1954-3670