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Comptes rendus
   

Welcome in Vienna, réalisé par Alex Corti,

Éditions Montparnasse, 2011, coffret de 3 DVD.

Video | 22.01.2013 | Emmanuel Debono
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D.R.En 2012, les Éditions Montparnasse ont fait paraître en DVD la trilogie du réalisateur autrichien Alex Corti (1933-1993), Welcome in Vienna (trois volets sortis en 1981, 1985 et 1986). D’après un scénario de Georg Stefan Troller (né à Vienne en 1921), dont la vie a inspiré les trois parties, cette fresque de six heures dépeint le parcours dramatique, de 1938 à 1945, de juifs viennois condamnés à l’exil.

Le premier volet (« Dieu ne croit plus en nous », 1 h 51) raconte la tentative des persécutés de fuir l’Europe. Elle est appréhendée à travers l’expérience de Ferdinand Tobler, un jeune viennois de 17 ans dont le père est assassiné par les nazis lors de la Nuit de Cristal. Commence pour « Ferry » un long et difficile parcours pour échapper à l’étau nazi. D’abord quitter l’Autriche. Désormais seul, Ferry abandonne son domicile, fait sourire un compagnon quand il songe à couper le gaz, mais jette aux égouts, une fois dans la rue, les clés de l’appartement familial. Avec l’aide d’un passeur, il franchit la frontière tchécoslovaque en compagnie de « Gandhi », un résistant allemand, non juif, évadé de Dachau. Armée de la calme résignation de celui qui a déjà beaucoup enduré, cette figure paternelle l’aide à entrer dans la peau d’un exilé. À Prague, Ferry pourra acheter un visa pour l’Uruguay. « L’Uruguay… c’est loin », remarque Ferry. « Loin ? De quoi ? », répond avec réalisme son compagnon de route. Dans un centre d’aide aux réfugiés débordé par l’afflux des juifs des Sudètes, les deux hommes font la connaissance d’Alena qui porte assistance aux candidats au départ. Tous sont confrontés aux limites de la solidarité des nations, aux visas accordés trop parcimonieusement par des pays qui ferment leurs portes ou ne les ouvrent pas, malgré les circonstances. Enferré dans les principes du monde d’hier, Ferry accepte mal l’illégalité. Il est rappelé à l’ordre par Alena : « Un émigrant survit grâce à la négligence, pas grâce à la bonté. » En compagnie d’autres réfugiés, le groupe parvient à rejoindre Paris où l’on ne craint plus la persécution mais la rigueur des lois relatives au séjour des étrangers. La priorité pour ceux qui vivent dans la précarité, connaissent le travail au noir et l’angoisse de l’avenir est l’obtention d’un permis de séjour pour travailler sans risque et, surtout, éviter l’expulsion. Ils ne sont pas épargnés par la xénophobie de leur environnement. Les réfugiés apparaissent souvent aux yeux des Français comme des « sales boches » ou des obstacles à la paix avec Hitler. Ferry peine à comprendre : face aux menaces de guerre contre l’Allemagne, les réfugiés ne sont-ils pas du même côté que les Français ? Les mesures de sécurité prises par le gouvernement français au moment de la déclaration de guerre achève de démontrer que non : Ferry et Gandhi échouent, comme d’autres ressortissants du Reich, au camp de Saint-Just-en-Chaussée (Oise) où ils doivent attendre – en vain – le passage d’une commission de criblage. Certains expriment leur désespoir, d’autres leurs illusions, d’autres encore leur confiance en un État français qui a « tout prévu ». Ferry, lui, ressent le mal du pays. Gandhi le ramène sur terre : « Des conversations de barbelés ! » Le sentiment d’abandon gagne toutefois le jeune homme qui ne se mêle pas aux autres internés juifs lors de la prière. Au contraire, comme dans un mécanisme de transfert d’identité, Gandhi le non-juif rejoint le groupe, se couvre et reprend la litanie.

La nouvelle de l’invasion allemande en mai 1940 provoque une vive inquiétude suivie d’une franche panique à l’approche de la Wehrmacht. L’administration du camp refuse d’entendre les arguments de ceux qui ont déjà éprouvé la terreur nazie. Face à la menace qui pèse sur ces hommes, son incompréhension est totale. Le commandant du camp qui a reçu l’ordre de les garder leur annonce la « bonne nouvelle » : ils vont pouvoir retrouver leurs compatriotes... À la faveur du désordre ambiant, Ferry et Gandhi parviennent à s’échapper, rejoints par Alena, évacuée du camp d’Ambleteuse (Pas-de-Calais). Dans sa fuite éperdue vers le Sud, l’équipée perd Gandhi, fait prisonnier par des enfants qui l’ont pris pour un espion, livré par la police française aux autorités allemandes en vertu de l’article 19 de l’armistice.

Ferry et Alena atteignent Marseille d’où ils espèrent embarquer pour les États-Unis. Traqués comme les autres réfugiés, ils doivent échapper aux rafles, faire la queue devant les consulats en quête d’improbables visas. La chasse à l’homme sur le port de Marseille entraîne la séparation du couple ; elle clôt aussi la première partie de la trilogie.

Le deuxième volet (« Santa Fe », 1 h 58) évoque le destin de ces immigrés juifs qui ne parviennent pas à faire souche aux États-Unis. Ferdinand Tobler, qui a finalement réussi à embarquer sans visa dans un navire, se noie dans la baie de New York en tentant de porter secours à une passagère désespérée par les obstacles dressés cette fois par l’administration américaine. C’est le parcours de Freddy Wolff que nous suivons désormais et, à travers lui, celui des exilés considérés avec mépris puis hostilité après l’entrée en guerre des États-Unis. Le quotidien est précaire ici comme en France, et refaire sa vie s’avère bien compliqué : entre deux mondes, l’un entré dans le chaos, l’autre où ils sont indésirables, ces réfugiés ne défont pas leurs valises et demeurent en transit. Ils peinent à rompre avec la mère patrie qui les a rejetés et avec laquelle ils conservent des attaches profondes, matérielles ou spirituelles. Leur volonté de tourner la page européenne ne débouche souvent que sur d’amères illusions et ils sont constamment renvoyés à l’extrême fragilité de leur situation et à leur identité bouleversée, décidément bien encombrante. Il y a cet acteur qui attend en vain un appel d’Hollywood, ce photographe qui ne parvient pas à décrocher de contrat et qui guette une improbable lettre des siens, non-juifs, demeurés en Autriche, cette femme qui s’est construite une vie américaine imaginaire… Il y a aussi ce vieux poète, propriétaire d’une épicerie, qui a « perdu les mots », et enfin Freddy, qui s’est épris de la fille de ce dernier, Lissa, mais dont la liaison, porteuse d’espoirs et de renouveau, achoppe sur les affres omniprésents de l’exil et de la guerre. « Il ne faut pas se souvenir dès qu’on est heureux », déclare Lissa lors d’une soirée au cabaret où les deux amants feignent d’oublier leur isolement. Au Café Éclair, tout ce petit monde spectral vivote, s’illusionne et se désillusionne, loin de la « vraie » Amérique. La spectaculaire prestation d’un acteur imitant un nazi dans des accents goebbelsiens provoque l’admiration amusée de l’assemblée, stoppée nette par les hurlements de terreur de mademoiselle Marmorek, qui a perdu l’usage de la parole dans un camp de concentration. Ces exilés partagent une incapacité à revivre, marquée par ce terrible constat : « Là-bas on était rien, ici on est l’ennemi. » Idéaliste bousculé au sein de cet environnement tourmenté, Freddy se montre lui-même incapable de rejoindre Santa Fe, au Nouveau-Mexique, où il a projeté une nouvelle vie, et décide finalement de repartir pour l’Europe dans les rangs de l’armée américaine.

Le troisième volet (« Welcome in Vienna », 2 h 01) débute en 1944 avec la participation de Freddy Wolff aux combats contre la Wehrmacht. Ceux-ci nous mènent à la victoire des Alliés et au découpage de Vienne, à l’instar de Berlin, en quatre secteurs d’occupation. Freddy retrouve une ville qu’il a quittée quelques années auparavant, à présent ruinée et en proie aux trafics en tous genres. Il est confronté à une société autrichienne meurtrie par la guerre, qui minimise ses responsabilités et son adhésion au nazisme. L’idéalisme de Freddy et celui de son camarade Georges Adler, qui a suivi le même parcours que lui, sont mis à rude épreuve dans cette Autriche où tout est à reconstruire. Le pragmatisme de l’armée américaine qui récupère d’anciens nazis et où s’exprime l’antisémitisme bouleverse à nouveau l’horizon de ceux qui escomptaient renouer sur place avec leur identité. Freddy et Georges ne sont décidément chez eux nulle part, à moins qu’ils ne renoncent à leurs idéaux, pactisent avec ceux qui ont désiré leur perte, leur disparition, ce qui sera le cas du deuxième. Idéaliste jusqu’à la naïveté, Freddy continue de croire en la purification de la société autrichienne, par une authentique dénazification, comme il croit en la pureté de sa liaison avec la fille d’un nazi. Il s’interroge sans cesse sur la sincérité des sentiments de sa compagne : l’amour qu’elle lui porte serait-il le même si le jeune homme juif ne portait pas l’uniforme américain ? La jeune femme fait peu de cas de la tragédie personnelle de son compagnon et justifie le passé comme elle paraît justifier le présent : « L’important dans une guerre, c’est de survivre. » De fait, l’idéalisme de Freddy ne cesse de se fracasser sur le poids du passé, la sortie de guerre et les impératifs de la survie. Quand il ôte son uniforme de soldat américain pour des habits de civil, il est brutalement rappelé aux démons antijuifs d’une société que la défaite n’a pu, seule, laver de ses crimes. Après une infructueuse tentative de collaboration avec les Soviétiques, son camarade Adler bascule dans la désillusion, les compromissions et le nihilisme le plus complet. Quand Freddy interroge les ruines et ses semblables, Adler incarne le renoncement : « On peut vivre sans croire à rien. » Malmené par la réalité, bousculé dans son identité en miettes, Freddy semble se résigner à retourner aux États-Unis au terme de sa période militaire. Le camion qui le prend en auto-stop pour le mener à Gênes où il doit embarquer ne parcourt pourtant qu’une centaine de mètres avant de le redéposer à terre. Cette scène qui clôt la trilogie se lit davantage comme un ultime dérèglement des repères que comme le triomphe de la volonté.

Sous bien des aspects, la trilogie Welcome in Vienna a des allures d’œuvre totale. Dans sa grande noirceur, en écho à des romans comme Transit d’Anna Seghers, Ombres sur l’Hudson d’Isaac Bashevis Singer ou aux ouvrages de Robert Bober, elle apporte un éclairage lumineux sur les problématiques cruciales de l’exil et de l’identité. Au-delà de ses grandes qualités esthétiques, du réalisme subjuguant de sa mise en scène, elle constitue une œuvre historique et philosophique dont la portée pédagogique est également indéniable. Outre les images d’archives qui entrecoupent les films, il faut souligner la valeur des scènes où des groupes de réfugiés conversent, relevant du mode théâtral, qui contribuent à structurer solidement le propos. La trilogie parvient avec une grande intelligence à lier histoire individuelle et histoire collective, sans avoir recours à de quelconques artifices : le réalisme, la sobriété et la pudeur qui caractérisent chacun des volets de l’œuvre insuffle la grande force émotionnelle de l’ensemble. À cet égard, on notera que la Shoah, à peine effleurée, n’est à aucun moment placée au cœur du propos : le drame central est précisément celui de ceux qui ont échappé aux mailles du filet nazi, au prix d’un sérieux ébranlement de leur identité. Identité contestée, perdue, révisée… Comment se reconstruire en tant qu’indésirable mais aussi quand et où ? Bien que vécu ici collectivement, l’exil est une expérience individuelle qui plonge les hommes dans le doute, l’interrogation, la démence et un désespoir qui mène aussi au suicide. Il est, en dépit des sociabilités qui se reconstituent au gré de ses étapes, une plongée dans l’isolement le plus profond. Ces destinées mouvementées provoquent un tourbillon de sentiments et de questionnements humanistes où idéalisme et réalisme s’entrecroisent sans répit. Il n’épargne pas le spectateur.

Emmanuel Debono

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  • ISSN 1954-3670