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Comptes rendus
   

« Jaurès » et « Jaurès contemporain, 1914-2014 »

(Archives nationales, 5 mars – 7 juillet 2014 ; Panthéon, 25 juin – 11 novembre 2014)

Expositions | 11.09.2014 | Anne-Laure Anizan
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En raison de la difficulté à exposer des documents à la fois facilement décryptables, pertinents et séduisants, les expositions traitant de l’histoire politique ne sont pas les plus aisées à organiser et, de ce fait, peu fréquentes. Un nom connu étant susceptible de provoquer l’intérêt du grand public, l’histoire d’un homme permettant en outre d’utiliser des documents d’une grande variété, l’approche biographique est un angle fructueux pour assurer le succès de l’expérience. Elle est par ailleurs l’occasion de mettre en scène, au-delà de l’histoire d’un individu, le passé d’un pays, de son État, de ses partis, de ses syndicats, de son Parlement, de sa presse, des liens entre culture et politique, ou encore de questionner la place de la mémoire. En 2013, trois expositions, toutes réussies, avaient confirmé l’intérêt de la démarche et montré les liens étroits entre les arts et la politique à l’époque contemporaine. La Maison de Victor Hugo avait présenté un « Hugo politique » qui conduisait à une longue traversée politique et culturelle du XIXe siècle. Grâce à « Dalou, le sculpteur de la République », le Petit Palais nous avait plongés dans une autre histoire artistique et politique, portant sur le monde de la sculpture des années 1860 à la Belle Époque. Le Musée du général Leclerc de Hauteclocque avait lui choisi de dédier une exposition à Jean Moulin, amateur d’art, au cours de laquelle le visiteur était confronté aux problématiques politiques de la première moitié du XXe siècle (prolongée jusqu’en août 2014). L’année Jaurès et le centenaire de la Grande Guerre sont, en 2014, l’occasion de présenter à Paris deux expositions consacrées au tribun. Elles invitent ensemble à parcourir près de 150 ans d’histoire de France. La première, « Jaurès », a été proposée par les Archives nationales à l’Hôtel de Soubise ; la seconde, « Jaurès contemporain, 1914-2014 », inaugurée le 25 juin, est visible au Panthéon jusqu’au 11 novembre. Toutes deux ont été pensées par des spécialistes du socialisme et du jaurésisme : Gilles Candar et Romain Ducoulombier pour l’exposition des Archives nationales, Vincent Duclert pour celle du Panthéon [1] . Elles ont le mérite de mettre à la portée de tous le meilleur de l’Histoire, de ses sources, de ses méthodes, de ses questionnements. L’exposition des Archives nationales ayant été prolongée jusqu’au 7 juillet 2014, il a, pendant quinze jours, été possible pour le visiteur chanceux de visiter les deux en parallèle : de fait, le propos s’avère très complémentaire.

L’exposition des Archives nationales fait débuter le parcours avec l’assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914, et les réactions qu’il provoqua en France (bien montrées au travers de photographies, de unes et d’articles de journaux), le tout présenté dans une petite pièce sombre, scénographie sans doute destinée à faire résonner l’émotion du visiteur avec celle qui toucha bien des Français. La lettre du président de la République, Raymond Poincaré, à Madame Jaurès, publiée dans L’Humanité du 1er août, retient tout particulièrement l’attention : « Madame, j’apprends l’abominable attentat dont votre mari a été la victime. Jaurès avait été souvent mon adversaire ; mais j’avais une grande admiration pour son talent et son caractère, et à une heure où l’union nationale est plus nécessaire que jamais, je tiens à vous exprimer les sentiments que j’avais pour lui. […] » Les funérailles, à Paris, le 4 août, première manifestation publique de l’Union sacrée, sont ensuite évoquées, notamment par des clichés montrant le cortège constitué d’anonymes, de délégations politiques et syndicales. Madame Jaurès y apparut au bras du président du Conseil, René Viviani. Les ténors du socialisme et du syndicalisme, en particulier Léon Jouhaux, soulignèrent à cette occasion la nécessité pour les ouvriers de participer à l’effort de guerre. La présentation est ensuite chronologique, initiant le récit avec les jeunes années de Jaurès et le concluant par sa panthéonisation, dix ans après son assassinat.

Sont d’abord présentés le milieu familial, le parcours scolaire puis celui de l’étudiant (illustrés notamment par un arbre généalogique, des photographies ou des lettres familiales). Jaurès est « un cas emblématique de la méritocratie républicaine ». Issu d’une famille bourgeoise déclassée implantée en milieu rural, le jeune Jean fut repéré par un inspecteur général qui lui permit d’intégrer une classe préparatoire à Louis-le-Grand. Reçu premier au concours de l’ÉNS en 1878, il y demeura un grand travailleur, rivalisant avec son camarade Henri Bergson. Agrégé de philosophie en 1881, il choisit d’enseigner dans sa région natale. D’abord en poste au lycée d’Albi, il fut rapidement chargé de conférences à la faculté de Toulouse. En 1885, il débuta une carrière politique lorsqu’il fut élu député républicain. Réinstallé à Paris pour exercer son mandat, Jaurès se maria, et bientôt naquirent ses enfants. Battu dans la circonscription de Castres en 1889, il reprit son enseignement à la faculté de Toulouse. Son intérêt pour la politique comme ses engagements lui permirent d’être rapidement élu député de Carmaux. Au début des années 1890, il se « convertit » au socialisme et devint un journaliste influent écrivant notamment dans Le Matin (jusqu’en 1897), La Lanterne, populaire et anticlérical, ou La Petite République, référence des socialistes dans la capitale. À partir de 1898, il devint directeur politique de ce dernier titre (cf. la belle affiche de La Petite République montrant Jaurès en semeur fécondant les sillons de la République), très engagé désormais dans le combat dreyfusard. La participation de Jaurès à l’Affaire est traitée plus loin, notamment par le biais de caricatures, à commencer par « L’éléphant du Jourdain » prenant place dans la célèbre série de Victor Lenepveu « Le Musée des horreurs ». L’étape suivante de sa carrière, à la fois journalistique et politique, fut bien sûr la fondation de L’Humanité en 1904 (évoquée notamment par le manuscrit de son premier éditorial et un exemplaire du premier numéro).Le lancement réussi fut suivi d’une rapide baisse des ventes qui rendit nécessaire sa restructuration à l’heure où Jaurès s’éloignait de ceux qui allaient devenir les socialistes indépendants. L’entreprise de presse fut sauvée (cf. l’action de L’Humanité de 1906), s’enracina dans le paysage politique national et aida« à la constitution d’un langage socialiste commun », tandis qu’elle s’ouvrait aux syndicalistes, aux coopérateurs. Cette partie de l’exposition, au-delà de ce qu’elle illustre du parcours de Jaurès, s’avère particulièrement intéressante pour ce qu’elle dit de l’histoire de la presse à la Belle Époque, des conditions matérielles du journalisme comme de la relation étroite entre presse et politique. Dans la même section de l’exposition sont aussi évoqués la réunion des discours ou articles de Jaurès en brochures ou en livres et ses autres travaux de plume, notamment sa direction de L’Histoire socialiste de la France contemporaine (1789-1900) dont il écrit aussi des volumes (un exemplaire du tome 1 est ici présenté) ou le recueil L’armée nouvelle.

L’exposition fait évidemment la part belle au député, au ténor politique, qu’elle présente d’abord dans l’arène parlementaire. Les lectures théâtralisées de quelques discours du tribun permettent de l’entendre dans le débat sur la loi de séparation des Églises et de l’État ou la loi des trois ans. Le choix d’installer un mini hémicycle et de présenter des photographies, des croquis et des tableaux montrant Jaurès à la Chambre contribue à mettre le visiteur dans l’ambiance du débat parlementaire. D’autres photographies, parfois publiées sous forme de cartes postales, nous montrent ensuite Jaurès participant à des meetings socialistes, accompagnant des grévistes dans sa circonscription ou dans bien d’autres lieux de France. L’exposition interroge aussi « Le socialisme selon Jaurès », son rapport à la grève, à la République, à la Révolution. Plus difficile à illustrer, cette thématique l’est pourtant grâce à des extraits notamment de discours qu’il prononça lors de congrès de la SFIO.

Le combat de Jaurès pour le sauvetage de la paix en 1913-1914, sa participation à de nombreux meetings (dont celui du Pré-Saint-Gervais évoqué par l’une des photographies de Maurice Branger), la publication encore et toujours d’articles destinés à éveiller les consciences sur les dangers d’un embrasement de l’Europe, conduit à approcher le terminus ad quem de sa vie. Enfin, la toute fin de l’exposition évoque la panthéonisation, notamment grâce à un film sur le cortège et des pages de L’Illustration.

Les cartels situés à proximité des documents exposés tout comme les notices explicatives synthétiques montrent à la fois le haut niveau d’exigence scientifique et le souci pédagogique des concepteurs de l’exposition. La scénographie, la projection de documents, d’images animées, les lectures théâtralisées, contribuent à la rendre accessible à tout public.

Les panneaux regroupés dans l’une des branches du transept du Panthéon permettent eux d’éclairer la postérité de Jaurès en France et dans le monde, d’étudier donc Jaurès après Jaurès, son influence politique après sa mort, dans sa famille politique et au-delà, son émergence comme figure tutélaire de la République, la construction d’une forme de mythologie politique autour de sa personne, de ses idées, de ses idéaux et de ses combats, l’organisation de sa mémoire. La reproduction de documents très variés (peintures, photographies, cartes postales, dessins de presse, pages de journaux, couvertures de revues ou d’ouvrages, œuvres d’artistes contemporains), la mise en exergue de nombreuses citations extraites de discours ou d’écrits produits par Jaurès et, surtout, par ceux qui ont parlé de lui après sa mort, l’exposition dans des vitrines de quelques documents originaux, permettent à nouveau d’entrer en contact avec les sources de l’Histoire et de l’illustrer. Le visiteur est guidé par une approche à la fois thématique et chronologique très claire apportant une grande cohérence au propos. Les analyses synthétiques proposées sur chaque panneau assurent la lisibilité des multiples documents présentés.

Les panneaux « Jaurès et les arts » et « Au vif de Jaurès » peuvent être une bonne introduction au cheminement dans l’exposition. Ils évoquent Jaurès en pleine action, tel qu’il fut représenté par des artistes. On retrouve ici regroupés des incontournables présentés disséminés au fil du parcours chronologique à l’hôtel de Soubise. Au Panthéon, sont donc réunis côte à côte différents portraits picturaux, photographiques ou sculptés qui rendirent familiers à ses contemporains son visage, ses poses, le contexte de ses interventions. Jaurès fut photographié par de modestes opérateurs et par les plus grands photographes (Nadar, Henri Manuel, Maurice-Louis Branger) dont les clichés furent diffusés sous forme de cartes postales et plus tard dans les journaux. Les dessinateurs de presse popularisèrent sa silhouette « pour le meilleur et pour le pire », comme le montrent les reproductions des dessins « M. Jaurès chante La Carmagnole » de Charles Léandre, publié dans Le Rire le 7 novembre 1896, ou « La journée de Jean Jaurès » de André Helle, paru dans Je suis tout le 15 novembre 1911. La peinture, qu’aimait tout particulièrement Jaurès, immortalisa simplement ses traits, ou figea l’attitude du tribun (Pierre Sulmon inspiré de René-Achille Rousseau Decelle « Une séance à la Chambre des députés »).

La visite peut être poursuivie par les panneaux consacrés au dernier combat de Jaurès « La paix, l’Europe, la guerre 1910-1914 », « Dans la fabrique du mythe. Les clichés du Pré-Saint-Gervais » et « 31 juillet 1914, Jaurès foudroyé ». L’engagement du leader socialiste à tenter de sauver la paix, le choix constant de s’adresser directement aux masses (la postérité de l’une des photographies de Maurice-Louis Branger donne lieu à une très intéressante analyse de ce qui devient à partir de la fin des années 1970 une « image icône ») conduisit les nationalistes à le désigner comme un « traite » un « sans-patrie ». Pour Raoul Vilain, il était l’homme à abattre. Les reproductions de photographies montrent les obsèques de Jaurès le 4 août dans Paris en état de mobilisation générale. L’unité de la nation, bientôt transformée en Union sacrée, se concrétisa, on l’a vu, autour du défunt.

Si le début de l’exposition resitue nécessairement Jaurès dans son temps, pour permettre aux visiteurs qui n’auraient pas vu celle des Archives nationales de retrouver quelques éléments clefs de son histoire, la suite développe la postérité de Jaurès et du jaurésisme. Le panneau « Le souvenir vivant du grand disparu. Jaurès dans la Grande Guerre » montre comment, dès les années 1914-1918, la mémoire du leader socialiste commença à être célébrée. Une première Société des amis vit le jour à l’initiative du philosophe Lucien Lévy-Bruhl, tandis que chaque 31 juillet devint pour la gauche « un rite commémoratif majeur ». Lorsqu’en mars 1919 l’assassin fut acquitté, les organisations socialistes et ouvrières, répondant à l’appel d’Anatole France, convièrent les Parisiens à défiler contre « le verdict infâme ». 300 000 personnes convergèrent le 6 avril vers la place Victor Hugo où s’élevait un buste de Jaurès au socle drapé de rouge. Dans les années 1920, Jaurès devint « une icône du pacifisme ». Les commémorations se multiplièrent, au Café du croissant chaque année, dans ses terres natales du Sud de la France, par des statues et des hommages, et bientôt par la décision du Cartel de le panthéoniser. Si l’idée avait été très tôt évoquée par des intellectuels ou des associations comme la Ligue des droits de l’Homme, le vote de la loi suscita bien des polémiques. Par exemple, les communistes dénoncèrent une honteuse récupération politique, un « deuxième assassinat de Jaurès », et appelèrent à un contre-défilé. Comme le montrent les clichés, la cérémonie officielle fut néanmoins marquée par une grande solennité que renforça la mise en scène, notamment la marche des mineurs de Carmaux poussant l’immense pavois entre des haies de soldats de la Grande Guerre. Au milieu des années 1930, dans le contexte de la lutte antifasciste, Jean Jaurès devint un emblème du Front Populaire, l’acmé de la fusion des gauches dans la commémoration étant peut-être leur réunion au Panthéon en 1936, pour l’anniversaire de sa mort.

Dans l’après-guerre, la mémoire de Jaurès perdura aussi à l’étranger. Quelques figures qui s’y référèrent sont ici convoquées, Rosa Luxembourg (qui, bien qu’elle critiquât ses positions réformistes, reconnut son énergie dans le combat politique), Léon Trotsky, Stefan Zweig, etc. En France, à partir de la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale, la mémoire de Jean Jaurès, que certains assimilaient au pacifisme intégral, s’effaça. S’il ne fut pas une figure de la Résistance, des résistants se référèrent malgré tout à lui et espérèrent que le monde à renaître de la guerre serait plus conforme à ses aspirations. Au cours des années 1950, Jaurès redevint un symbole fort. Alors que disparaissaient les derniers survivants de son temps, il commença aussi à être un « objet de connaissance » auquel se consacrait en premier lieu la Société d’études jaurésiennes fondée en 1959. Sont ici évoquées quelques personnalités qui dédièrent leurs travaux universitaires à l’histoire de Jaurès et du socialisme, notamment Madeleine Rebérioux. Au fil de l’exposition, la présentation de reproductions de couvertures de revues ou d’ouvrages, la consultation en libre accès d’une partie de ceux qui sont encore édités, soulignent concrètement la vigueur éditoriale autour de Jaurès et du jaurésisme, qu’il s’agisse de la réédition d’écrits ou de discours de Jaurès ou de publications le concernant. Le panneau consacré au Jaurès des écrivains montrent autrement l’influence qu’il exerça sur une partie de l’intelligentsia française, directement ou indirectement, comme en témoignent les citations d’Anatole France, d’Anna de Noailles, ou de Roger Martin du Gard faisant de la mort de Jaurès un temps fort de son Été 14.

L’exposition s’achève sur la postérité de Jaurès à la fin du XXe siècle et au début du XXe siècle. Sont évoquées à la fois l’influence de Jaurès sur la gauche française et, plus largement, son empreinte sur la vie politique française contemporaine. Le goût des ténors d’aujourd’hui à citer encore Jaurès montre le magistère qu’il exerce toujours, qu’il soit convoqué pour fêter la mémoire de la gauche, l’inscription d’une action dans une longue tradition, ou, au contraire, qu’il soit « récupéré » hors de son camp politique par ceux qui souhaitent donner une résonnance plus forte à leur action ou élargir leur influence électorale.

Il est bien sûr impossible de rendre compte dans leur intégralité de la richesse de telles expositions, d’autant qu’au-delà de l’histoire d’un homme, elles réussissent toutes deux parfaitement à nous plonger plus généralement dans l’atmosphère politique et culturelle d’époques finalement très diverses. Le catalogue de l’exposition présentée aux Archives nationales [2] , à la fois très bien illustré [3] et comportant des textes de grande qualité, une chronologie et une bibliographie, permet, après la visite, de poursuivre la réflexion. Les conférences de spécialistes proposées aux Archives nationales comme au Panthéon ont offert, et offrent encore, la possibilité d’approfondir certains des thèmes traités [4] .

Notes :

[1] En lien avec leur actualité éditoriale, cf. Gilles Candar et Vincent Duclert, , Paris, Fayard, 2014, 680 p.

[2] Gilles Candar, Romain Ducoulombier et Magali Lacousse (dir.), Jaurès. Une vie pour l’humanité, Paris, Beaux-Arts Éditions, 2014, 176 p., 25 euros.

[3] Notamment, en pleine page des unes de L’humanité, de nombreuses photographies, des caricatures, des affiches, des cartes postales, des rapports de police, des télégrammes, des textes manuscrits de discours de Jaurès ou d’autres acteurs politiques, des tableaux, le tout très précisément légendé.

[4] Sur son site, la fondation Jean-Jaurès répertorie les différents événements organisés au cours de l’année Jaurès.

Anne-Laure Anizan

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  • ISSN 1954-3670