Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Giovanni Mario Ceci, Il terrorismo italiano. Storia di un dibattito,

Rome, Carocci, 2013, 342 p.

Ouvrages | 25.09.2014 | Grégoire Le Quang
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Carocci editoreContrairement à ce qui est souvent écrit, l'histoire des ''années de plomb'' n'est pas encore entièrement à écrire » (p. 325). Il terrorismo italiano. Storia di un dibattito, que publie Giovanni Mario Ceci, jeune chercheur à l'université de La Tuscia (Viterbe), justifie pleinement l'affirmation un rien polémique de son auteur. L'ouvrage est pensé comme une reconstitution minutieuse de l'historiographie du terrorisme italien, depuis les réactions « à chaud » jusqu'aux nouvelles perspectives qui s'ouvrent aujourd'hui aux chercheurs. L'auteur prend en compte non seulement les publications historiques, mais aussi celles de toutes les sciences sociales (sociologie, science politique, psychologie), allant jusqu'à aborder les travaux du philosophe Emanuele Severino ! L'ambition est immense puisque sont analysés à la fois les travaux des scientifiques italiens et les principales études menées à l'étranger (en réalité surtout l'imposante bibliographie américaine, aux côtés de laquelle apparaissent quelques titres français et allemands).

L'ouvrage a le mérite d'affronter le foisonnement des publications dans une perspective à la fois diachronique et thématique qui présente chaque ouvrage au sein d'un questionnement soigneusement reconstitué. Loin de présenter un catalogue bibliographique commenté, Giovanni Mario Ceci restitue la manière dont le débat scientifique a pris forme au sein des parcours de recherche et des controverses, et l'historiographie apparaît elle-même comme un fascinant objet d'étude, démarche qui n'est pas sans rappeler l'histoire intellectuelle défendue, entre autres, par François Dosse. 

Une des lignes de force qui émerge de ce panorama est la diversification progressive des champs de recherche. La première saison d'études menées ''à chaud'' est ainsi principalement guidée par la recherche des causes de la violence politique en Italie, caractérisée par une durée et une intensité sans équivalent dans les sociétés occidentales. Deux lignes explicatives se dessinent dans un premier temps, aux colorations idéologiques opposées : la première individualise comme cause initiale de la révolte un « blocage du système », incapable d'alternance et de renouvellement sur le plan politique et impuissant à mettre en œuvre une série de réformes sociales capables d'endiguer les mouvements de protestation. Cette dimension est soulignée dès la fin des années 1970 par les travaux de Luigi Bonanate [1] et reprise ensuite, notamment par Nicola Tranfaglia [2] . La violence est alors vue plutôt comme une dégénérescence d'un mouvement collectif qui n'a pas pu trouver de débouché concret à cause de la surdité d'une classe politique fermée sur elle-même – le rôle du PCI étant du reste souvent critiqué pour n'avoir pas pu servir de médiateur. De l'autre côté, une autre ligne explicative pointe les facteurs « endogènes » de la violence, notamment la virulence de la tradition marxiste et révolutionnaire en Italie [3] et le rôle joué par un nouveau prolétariat constitué de jeunes précaires peu liés aux partis politiques traditionnels [4] .

La reconstitution des faits et des logiques de radicalisation a été largement entreprise dans les années 1980-1990 par l'Istituto Cattaneo, qui, dans un programme de recherche financé par la ville de Bologne et la région Emilia-Romagna, a produit plusieurs synthèses incontournables. L'auteur accorde une place notable aux travaux de la sociologue Donatella della Porta, dont le rôle incontournable est également souligné par Giovanni Mario Ceci dans un article [5] largement repris dans cette publication. L'étude des logiques de radicalisation, à la fois sur le plan personnel avec l'utilisation pionnière de récits autobiographiques de militants passés ou non à la clandestinité, mais aussi grâce à l'analyse de données statistiques [6] , l'approche comparative des terrorismes « rouge » et « noir » renouvellent la compréhension de la violence politique italienne. Toutefois, la question des « mystères » qui entourent les « années de plomb » reste un point de débat et d'obscurité qui marque cette historiographie. Les collusions seulement partiellement prouvées entre terroristes néofascistes mais aussi entre brigadistes et services secrets italiens et internationaux font l'objet d'une vaste littérature, dont une bonne partie relève de l'exercice italien de la « diétrologie [7]  ». La polémique reste ouverte autour des « mystères » et des « faux mystères [8]  », comme en témoigne la littérature pléthorique à propos de « l'affaire Moro », même si, au-delà d'une posture conspirationniste qui n'est plus partagée par beaucoup d'historiens, le manque de sources constitue un obstacle majeur pour dissoudre ce qui reste un problème historiographique central.

Enfin, les travaux actuels élargissent les champs de recherche et tentent de cerner des aspects négligés ou sous-estimés, en tentant notamment d'inscrire le « phénomène terroriste » dans un paradigme explicatif global qui prend en compte les conséquences dans l'équilibre politique, social, culturel italien. À ce propos, l'auteur arrive à une conclusion qui contredit en partie son postulat : si l'histoire des « années de plomb » n'est pas une page vierge qui reste encore totalement à écrire, Giovanni Mario Ceci relève in fine le déficit d'études historiques par rapport à la production des sciences politiques ou sociales (p. 309 et 325), qui constituent toujours la base incontournable pour toute recherche.

Un des intérêts principaux de l'ouvrage est de fournir une synthèse de la recherche américaine sur le terrorisme italien et de recoller les morceaux de deux historiographies qui, la plupart du temps, s'ignorent au lieu de se nourrir mutuellement. Les recherches sur le terrorisme constituent pourtant une véritable sous-spécialité des sciences sociales outre-Atlantique, à cheval entre science politique, sociologie et relations internationales, en particulier depuis les années 1980 autour notamment des deux revues spécialisées, Terrorism [9] (1977) et Terrorism and Political Violence (1989). L'intérêt pour le terrorisme italien, très vif depuis l'émergence du phénomène, prend un caractère brûlant avec l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et le renouveau d'un contexte de guerre froide, qui donne au terrorisme mondial un rôle de premier plan – ce que confirment les récentes recherches de Joanna Bourke [10] , qui montrent que le climat de « guerre contre la terreur » a une place centrale dans l'imaginaire américain bien avant le début des années 2000. Ces études et revues sont dépendantes de financements publics très importants et nombre de ces chercheurs sont aussi consultants auprès du gouvernement américain. Les études américaines se placent alors dans la perspective de comprendre le terrorisme et ses racines pour mieux pointer les meilleurs moyens de le « combattre », l'Italie représentant un cas d'école du « terrorisme idéologique ». Les chercheurs américains posent la plupart du temps un regard critique sur l’État italien accusé d'être faible et corrompu, incapable de mettre en chantier des réformes effectives dans le cadre d'une « crise italienne » d'assez longue durée [11] . Dans le contexte de guerre froide renouvelée, c'est aussi l'Union soviétique qui est accusée de manipuler les terroristes à des fins de déstabilisation : ceux-ci sont vus comme un relai des manœuvres soviétiques, alors que le PCI fait montre d'une volonté d'indépendance grandissante. Au fil des années 1980, l’intérêt ne faiblit pas outre-Atlantique pour le cas italien, mais la perspective évolue radicalement : avec le déclin de la violence armée, c'est au contraire l'efficacité de la répression qui est soulignée, et le cas italien devient exemplaire de la possibilité de gagner la « guerre contre la terreur [12]  ». Néanmoins, à propos de l'utilisation du concept de « terrorisme », utilisé dans la littérature anglo-saxonne comme une catégorie dont la cohérence est indiscutable, il est dommage que l'auteur ait négligé de questionner le terme, dont la conceptualisation fait débat, certains allant même jusqu'à lui dénier toute valeur scientifique [13] .

S'attaquer à l'intégralité de la littérature scientifique sur le « terrorisme » en Italie depuis l'émergence du phénomène dans les années 1970 n'est pas chose aisée. Giovanni Mario Ceci relève le défi en proposant une recherche à la fois synthétique et minutieuse, même si le format relativement modeste du livre pousse à résumer, gommant ainsi parfois la complexité des analyses. Même s'il est regrettable qu'un outil aussi utile qu'une bibliographie générale ait été négligé, cet ouvrage constitue donc un manuel indispensable pour servir de boussole dans une historiographie foisonnante, en particulier italo-américaine, qui n'a pas attendu la dernière décennie pour s'épanouir.

Notes :

[1] Luigi Bonanate (dir.), Dimensioni del terrorismo politico, Milan, Franco Angeli, 1979.

[2] Nicola Tranfaglia, « Radici storiche e contraddizioni recenti nella crisi italiana », dans Gustavo Guizzardi, Severino Sterpi (dir.), La società italiana. Crisi di un sistema, Milan, Franco Angeli, 1981.

[3] Richard Drake, The Revolutionary Mystique and Terrorism in Contemporary Italy, Bloomington-Indianapolis, Indiana University Press, 1989.

[4] Franco Ferraroti, Alle radici della violenza, Milan, Rizzoli, 1979.

[5] Giovanni Mario Ceci, « Terrorismo italiano e movimenti sociali: l'analisi di Donatella della Porta », in Storiografia, n°16, 2012, p. 93-117.

[6] Donatella Della Porta, Maurizio Rossi, Cifre crudeli, bilancio dei terrorismi italiani, Bologne, Istitutto Cattaneo, 1984.

[7] « Diétrologie », de l'italien « dietro » : derrière. Tendance historiographique à chercher principalement à « dévoiler » une vérité occultée, pouvant aller jusqu'au complotisme. À propos de cette perspective dans l'historiographie italienne, voir l''introduction de Marc Lazar, Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie des années de plomb, Paris, Autrement, 2010.

[8] Vladimiro Satta, Il caso Moro e i suoi falsi misteri, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2006.

[9] La revue Terrorism naît en 1977 et devient en 1992 Studies in Conflict and Terrorism.

[10] Joanna, Bourke, Fear: A Cultural History, Londres, Virago, 2006.

[11] Luigi Graziano, Sidney Tarrow, La crisi italiana, Turin, Einaudi, 1979.

[12] Leonard, Weinberg, « The Red Brigades », dans Robert J. Art, Louise Richardson (dir.), Democracy and Counterterrorism: Lessons from the Past, Washington, United States Institute of Peace Press, 2007, p. 25-62.

[13] Isabelle Sommier, Le terrorisme, Paris, Flammarion, 2000, p. 71.

Grégoire Le Quang

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  • ISSN 1954-3670