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Le musée Stendhal de Grenoble

Musées | 26.09.2014 | Catherine Mariette
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Droits réservésLe musée Stendhal de Grenoble [1] a ouvert ses portes en septembre 2012, à l’occasion des journées du Patrimoine. Il succède à l’ancien musée Stendhal qui avait vu le jour le 5 mai 1934 [2] et au « musée-bibliothèque », conçu après le don de manuscrits et de documents stendhaliens que fit en 1860-1861 la veuve de Louis Crozet, ami et exécuteur testamentaire de Stendhal. C’est donc d’une longue tradition qu’hérite l’actuel musée. Mais il manquait une unité, une mise en scène et une visibilité à ces documents uniques : les manuscrits, archives, tableaux, objets étaient jusqu’alors offerts au public dans une présentation désuète, aléatoire et peu attrayante, les œuvres originales voisinant avec des reproductions de médiocre qualité, ce qui donnait à l’ensemble l’impression d’un amateurisme assez étonnant.

Outre la collection, l'appartement du docteur Gagnon, grand-père maternel d’Henri Beyle qui y vécut de la mort de sa mère en 1790 jusqu’à son départ pour Paris en 1799, est l'élément patrimonial essentiel de l’actuel musée. Ouvert sur la place Grenette et le Jardin de Ville dans le centre historique de Grenoble, cet espace est un lieu de mémoire où le visiteur peut se référer à des textes qui résonnent en lui au cours de sa déambulation. En effet, les lieux que l’on parcourt sont évoqués dans la Vie de Henry Brulard, autobiographie rédigée par Stendhal entre 1835 et 1836. C’est cette sensation de superposition des temps, c’est cet enchevêtrement du réel et de la littérature, qui donnent sans doute à cet endroit une « âme » et ne le réduisent pas à une simple succession de pièces que le regard contemple froidement : oui, Stendhal a habité cet endroit et il hante encore ces pièces, même si l’intention du maître d’ouvrage (Olivier Tomasini), des architectes (Cédric Avenier et Pierre-Antoine Rappa, du cabinet d’architectes Jean Bovier-Lapierre, Grenoble) et de la scénographe (Marianne Klapisch) n’a pas été de reconstituer les lieux de manière mimétique, mais de provoquer des échos renvoyant à la vie, à l’œuvre et à l’époque de l’écrivain, par fragments, par éclats. Ainsi, les quatre pièces de l’appartement racontent-elles quelque chose de la vie de Stendhal, mais aussi des mœurs et des pratiques de la fin du XVIIIe siècle. Le musée s’ouvre sur une pièce principale, salon de réception « à l’italienne » à l’époque de l’enfance de Stendhal, où sont exposés des tableaux présentant la famille et les amis ou maîtres d’Henri Beyle, ainsi que des portraits et sculptures de l’auteur (dont son buste en marbre par Pierre-Charles Lenoir). La spectaculaire galerie de regards donne au visiteur l’impression immédiate de pénétrer dans un espace intime où il est d’emblée « inclus ».

Le cabinet d’histoire naturelle qui prolonge le salon d’apparat, pièce typique des appartements de la bourgeoisie éclairée du XVIIIsiècle, a retrouvé sa fonction initiale d’exposition de minéraux, d’oiseaux, de coquillages. Un crocodile naturalisé, comme accroché au mur, rappelle la vocation des cabinets de curiosité à présenter les merveilles des mondes lointains et à faire le point sur les connaissances scientifiques de l’époque. L’ensemble, hétéroclite, comme le voulait la tradition, est issu de la collection du Muséum d’histoire naturelle de Grenoble. On a donc rassemblé dans cette petite pièce, à la fois un élément biographique (le grand-père de Stendhal fut à l’origine de la création d’un cabinet d’histoire naturelle public annexé à la bibliothèque de Grenoble et possédait, dans son propre cabinet, quelques spécimens rares, d’après ce que nous dit l’autobiographie), un rappel culturel et un ensemble dont la disposition agréable satisfait l’exigence esthétique. Dans le même esprit, un cabinet de lecture attenant présente des ouvrages dont la liste a été établie d’après l’inventaire après décès de Romain Gagnon, l’oncle de Stendhal. La chambre de celui-ci, où dormit le jeune Henri, est le lieu où se tiennent les expositions temporaires.

Mais le clou de ce petit musée qui se visite, somme toute, assez rapidement, se trouve à l’extrémité de l’appartement, sur la terrasse où Stendhal aimait regarder les étoiles, les soirs d’été, en compagnie de son grand-père. Destinée aux collections et à l’observation des espèces botaniques pour le grand-père de Stendhal, elle a gardé le charme d’un lieu hors du temps, moins apprêté que l’intérieur de l’appartement. On peut s’y asseoir, flâner, méditer, en lisant, peut-être, un des exemplaires des livres de Stendhal que le conservateur du musée, Olivier Tomasini, a généreusement laissés à l’intention des visiteurs. Et c’est là, sous cette treille ouverte à tous les vents, qu’on peut éprouver un véritable sentiment de présence…

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La porte-fenêtre du cabinet d'histoire naturelle donnant sur la treille du docteur Gagnon. Photographie Martin Stahl, 2014, © musée Stendhal

Le bâtiment XVIIIsiècle, situé 20 Grand Rue, appartient en partie à la Ville de Grenoble depuis son acquisition en 1983 et devient lors des célébrations du bicentenaire de la naissance de l’écrivain, sous l’impulsion de Victor Del Litto, la « Maison Stendhal ». Actuel lieu restauré de la partie « visible » du musée, il est désormais inscrit à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques (depuis 2000) et expose une sélection de la collection iconographique du « Musée Stendhal » qui a obtenu, en 2003, le label officiel de Musée de France. L'appartement a été également labellisé en 2011 Maisons des illustres par le ministère de la Culture.

Mais le Musée Stendhal n’est pas seulement un lieu géographique déterminé par ses murs, c’est aussi un itinéraire physique et virtuel, un concept, selon une certaine représentation novatrice de la muséographie contemporaine à laquelle ont souscrit les acteurs de ce projet de « musée en réseau ».

L’appartement du docteur Gagnon est en effet le maillon « matériel » le plus visible d’un plus grand ensemble dédié à la mémoire et à l’étude de l’œuvre de Stendhal : l’appartement natal, rue Jean-Jacques Rousseau, qui abrite actuellement les bureaux de Grenoble-ville-lecture, les collections Stendhal de la bibliothèque d’étude et d’information (manuscrits, ouvrages de et sur Stendhal, iconographie), la promenade littéraire dans le cœur ancien de la ville, marquée par des balises évoquant l’œuvre ou la vie de Stendhal, dont l’organisation a été confiée à l’office du tourisme de Grenoble.

De près, en se rendant à Grenoble sur les lieux stendhaliens, comme de loin, en consultant le site manuscrits-de-stendhal.org réalisé en collaboration avec la Bibliothèque municipale de Grenoble, on peut avoir accès au monde stendhalien que le musée Stendhal de Grenoble a mis à la disposition d’un public nombreux, amateur ou spécialiste de l’auteur du Rouge et le Noir.

Notes :

[1] Mes plus vifs remerciements à l’équipe du musée Stendhal de Grenoble, Olivier Tomasini et Catherine Billet.

[2] Catalogue du musée Stendhal, dressé par Louis Royer, (2e édition), Grenoble, 1934, p. 18. Louis Royer précise que ce musée s’est d’abord établi dans un ancien hôtel particulier, rue Hauquelin. En 1970, il prend la place de l’ancienne mairie, dans l’hôtel de Lesdiguières du Jardin de Ville, jusqu’à sa fermeture en 2004. Pour en savoir plus sur l’histoire du musée, voir Christine Carrier, « Il était une fois… le musée Stendhal », Devenir Stendhal, l’enfance d’un écrivain, Grenoble, PUG, 2014, p. 11-31.

Catherine Mariette

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  • ISSN 1954-3670