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Comptes rendus
   

Fabrice Grenard, Une légende du Maquis. Georges Guingouin, du mythe à l’histoire,

Paris, Vendémiaire, 2014, cartes et cahier iconographique, 610 p.

Ouvrages | 20.01.2015 | Stéphane Courtois
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Vendémiaire, 2014La figure de Georges Guingouin a, depuis soixante-dix ans, fait couler beaucoup d’encre et suscité d’innombrables polémiques entre les tenants de la « légende noire » – l’abominable « préfet du maquis » terrorisant les populations de la Haute-Vienne en 1944-1945 –, les tenants de la légende bleu-blanc-rouge – le grand chef de la Résistance ayant quasiment sauvé du désastre le Débarquement du 6 juin 1944 en arrêtant provisoirement la division SS Das Reich qui remontait du sud de la France vers la Normandie –, sans oublier les tenants soixante-huitards de la légende rouge vif – le vrai et pur communiste, antifasciste, résistant et révolutionnaire, opposé à la direction « révisionniste » du PCF et qui refusa de s’emparer du pouvoir à la Libération. Ajoutons à cet imbroglio le comportement de Georges Guingouin lui-même qui ne manquait pas, au soir de sa vie, d’entretenir les traits du « mythe Guingouin » les plus gratifiants à ses yeux.

C’est donc ce formidable champ de bataille mémoriel et historique que Fabrice Grenard – agrégé et docteur en histoire – a décidé d’investir avec, disons-le d’emblée, une grande compétence et, in fine, une belle victoire du métier d’historien. Il s’appuie pour la première fois sur une imposante documentation comprenant toute la bibliographie, la presse et surtout les archives – municipales, départementales, nationales, des Renseignements généraux (RG), de l’armée et aussi du PCF. La structure de l’ouvrage renvoie à la chronologie de l’itinéraire de Guingouin, telle qu’elle était apparue dès les années 1950 : une première partie consacrée au jeune instituteur communiste des années 1930, devenu un hors-la-loi vivant dans les bois ; une seconde au chef de guérilla, devenu « préfet du maquis » et libérateur de Limoges ; une troisième sur ses tribulations après la Libération ; et la dernière, plus courte, consacrée à la mise en place d’une légende dorée.

Né le 2 février 1913 à Magnac-Laval, petite ville de la Haute-Vienne, Georges Guingouin est le fils unique d’un sous-officier de carrière, tué au feu en août 1914, et de l’institutrice de la commune, auprès de qui il va grandir comme pupille de la nation, dans le respect de la patrie, de l’Église – il a fait sa communion – et de l’École des hussards de la République, à laquelle il va consacrer dix années, de son entrée à l’École normale en 1931, à 1941, à la veille de son passage en clandestinité.

Après un an de service militaire à Paris, il est nommé pour son premier poste à Saint-Gilles-les-Forêts, village situé au cœur de la « montagne limousine », région rurale pauvre et marquée par un certain archaïsme. Comme dans nombre de villages, le jeune instituteur devient vite un personnage respecté de la population paysanne, admiré pour son savoir et son impeccable tenue morale, apprécié pour les services rendus comme secrétaire de mairie, et qui en outre impressionne en raison de sa haute taille – au maquis, ses hommes l’appelleront « Le Grand ».

Dans ces terres profondément pacifistes à la suite des hécatombes de 1914-1918, le PCF développe sa propagande antimilitariste et a même fait élire un député dans la circonscription d’Eymoutiers dont dépend Saint-Gilles. Fabrice Grenard retrace l’itinéraire exemplaire du communiste Guingouin : participant à la journée d’action antifasciste du 12 février 1934, il adhère au PCF, puis accomplit le cursus honorum du parfait militant au sein de l’appareil communiste. Très actif dans l’organisation des activités sociétales du parti – fêtes annuelles, bals, etc. –, engagé à fond dans les campagnes électorales – législatives de 1936, cantonales de 1937 –, il aurait lu en entier Le Capital de Marx, chose rare chez les militants de l’époque. Responsable de la section puis du rayon d’Eymoutiers, Guingouin « monte » au comité régional puis au bureau régional. Les articles qu’il publie dans Le Travailleur montrent que la direction lui fait confiance,  en raison de sa parfaite orthodoxie stalinienne : il justifie les procès de Moscou et relaie la propagande soviétique, tant à propos de « la vie qui y devient chaque jour plus heureuse et plus belle » – l’URSS sort à peine de la Grande Terreur de 1937-1938 –, qu’à la gloire de l’agronome Mitchourine « qui étonne le monde par ses réalisations extraordinaires » – monde qui sera bientôt stupéfait des supercheries de Mitchourine.

C’est cette foi dans l’infaillibilité de Staline qui va permettre à Guingouin, mobilisé fin août 1939, de traverser sans se poser de question la période chaotique que connaît le PCF à partir de la fin du mois. Fabrice Grenard évacue d’ailleurs un peu vite le formidable traumatisme provoqué par la signature des deux pactes germano-soviétiques du 23 août et du 28 septembre 1939. En effet, entre ces deux dates, le PCF, qui comptait environ 250 000 adhérents en juillet, s’effondra complètement sous le triple effet de la mobilisation – qui dispersa ses adhérents en majorité de jeunes hommes –, de la répression – à partir du 26 septembre, le PCF est dissout par le gouvernement Daladier –, et de l’immense désillusion des adhérents venus au communisme à partir de 1934 et surtout de 1936 sur une ligne de front populaire, antifasciste et patriotique. Ainsi Guingouin appartient-il à la petite cohorte de quelques milliers de militants demeurés fidèles à l’URSS et à Staline, montrant par là une belle force de caractère et une orientation idéologique et politique qui allaient décider de la suite de son aventure. Car c’est bien d’une aventure dont il s’agit.

Blessé le 16 juin 1940 lors d’un bombardement et alors que son unité se replie sur Limoges, il rentre à Saint-Gilles. En l’absence des cadres communistes régionaux, arrêtés ou retirés de l’action, il diffuse sans attendre un « appel à la lutte » où il continue à approuver le pacte germano-soviétique, critique violemment les gouvernements français et n’incite en rien à résister à l’occupant, tout en conservant une note générale antifasciste. Il veut avant tout reconstituer l’organisation clandestine dont il devient l’un des responsables en Haute-Vienne, d’autant qu’il dispose d’une précieuse ronéo. Ayant repris son poste de secrétaire de mairie, il fournit bientôt l’appareil clandestin du PC en faux papiers, vite repérés par la police.

Le 11 février 1942, il manque d’être arrêté et décide de passer dans la clandestinité, pratique dont il va faire le dur apprentissage. Avec le soutien de quelques familles qui lui sont indéfectiblement fidèles, il se réfugie dans les bois et inaugure une vie d’errance continuelle entre les confins de la Haute-Vienne et de la Haute-Corrèze. Dans le cadre ultra-hiérarchisé du PCF clandestin, il suscite de fortes tensions avec ses supérieurs de l’appareil, dont il est souvent coupé en raison de la répression qui s’intensifie. Il est tenu pour un indiscipliné et Gabriel Roucaute, le responsable du PC pour tout le Sud-Ouest, le qualifie de « fou qui vit dans les bois » et le convoque fin avril 1942.

Le conflit est immédiat et fondamental : Roucaute lui demande de mener l’action dans les villes où se trouvent les principaux leviers de pouvoir dont le PCF devra s’emparer le jour de l’insurrection nationale. « Raoul » – Guingouin – répond que toutes les guerres de partisans se sont d’abord gagnées dans les campagnes. Les désaccords avec la direction se multiplient au point que la rumeur cour>t chez les militants que le parti a désigné un tueur chargé de liquider l’indiscipliné qui, bientôt coupé de l’appareil, rejoint la Haute-Vienne fin 1942 et y entame sa carrière de combattant, après l’invasion de la zone sud par l’occupant.

Le 12 décembre 1942, il fait sauter, à Eymoutiers, la botteleuse installée par le pouvoir de Vichy comme dans chaque commune du département, et destinée à remplir les quotas de réquisition obligatoires de foin, ce qui ne peut que satisfaire les paysans. Puis, début avril 1943, il crée son premier maquis, en même temps que se développe cette forme de résistance provoquée par le refus des jeunes hommes de partir au STO (Service du travail obligatoire) en Allemagne. À partir de cette nouvelle base, itinérante par obligation de sécurité, Guingouin multiplie les actions que Fabrice Grenard évoque en détail : enlèvement de dynamite, sabotage d’une usine de caoutchouc travaillant pour les Allemands, rencontre mortelle avec les gendarmes, sabotage de câbles téléphoniques stratégiques de la Wehrmacht, attaques de gendarmeries, assassinat de mouchards et de collaborateurs, etc. À partir de septembre 1943, l’afflux de réfractaires au STO oblige Guingouin à former plusieurs maquis, ce qui pose de nombreux problèmes : ravitaillement, habillement pour l’hiver, logements, et surtout armement. Or, le 18 août 1943, grâce à un contact avec le SOE (Special Operations Executive, « Direction des opérations spéciales ») britannique, il a obtenu son premier parachutage qui va lui permettre d’armer sa centaine d’hommes de fusils, de pistolets et de mitraillettes.

Grâce à cette puissance de feu, Guingouin décide, à l’automne 1943, de s’opposer à la politique du ravitaillement mise en place par Vichy, qui impose aux paysans des quotas obligatoires de livraison et des prix fixés par l’administration. S’intitulant « préfet du maquis », il fait apposer dans les villages des affiches portant « arrêtés », qui indiquent les prix de vente pour le paysan et les prix d’achat par le consommateur des produits de première nécessité (pommes de terre, blé, etc.). Le tout assorti des menaces les plus lourdes : amendes au profit du maquis, saisie des bêtes, destruction des véhicules, incendie des fermes, peine de mort. Ainsi vise-t-il à la fois à doubler – au bénéfice des paysans – les prix de vente imposés par l’administration et à interdire – au bénéfice des consommateurs – les prix de marché noir pratiqués par certains paysans.

Cependant, fin mars-début avril 1944, Guingouin est confronté à l’irruption en Dordogne, en Corrèze et en Haute-Vienne de la division Brehmer chargée de liquider les « partisans » en terrorisant la population. Face à une telle force de 8 000 hommes, armée de blindés et d’artillerie, il doit replier ses forces. Mais dès le départ de la division, le maquis contrôle à nouveau la région. Et le débarquement du 6 juin 1944 va le renforcer, avec le parachutage d’un commando du SOE, au moment même où Guingouin, qui jusque-là avait maintenu sa totale indépendance d’action, décide de se rattacher officiellement aux FTP contrôlés par le PCF.

Avec la perspective d’une proche libération et de combats décisifs, on assiste à une « ruée vers les bois » de centaines de jeunes qui gonflent les maquis, et à un accroissement notable du niveau de la violence. Cette dernière est exacerbée par les réactions furieuses de la Milice et des collaborateurs les plus acharnés, et par les parachutages massifs d’armes même si, grâce à la discipline de fer qu’il impose, Guingouin parvient à contrôler ses troupes. Il est bientôt confronté à deux problèmes brûlants : l’arrivée de la division blindée SS Das Reich, qui écrase tout sur son passage, et la libération de Limoges, la capitales régionale, tenue par 3 000 Allemands.

Nommé chef de tous les FTP de Haute-Vienne, puis bientôt de l’ensemble des FFI – qui regroupent toutes les formations armées de la Résistance et qui compteront 8 000 hommes à la mi-août –, Guingouin est confronté à la division SS Das Reich, basée à Montauban et chargée de liquider les maquis en remontant jusqu’en Haute-Vienne. Il donne l’ordre de refuser le combat, mais le 9 juin un groupe de FTP capture le major Kämpfe, ami intime du général Lammerding qui commande la division, et le remet à Guingouin. Apprenant que Kämpfe a fait, la veille, assassiner dans des conditions atroces 29 maquisards, il le fait fusiller le 11 juin. Contrairement à de nombreuses affirmations, Fabrice Grenard montre, d’une part, après une étude minutieuse de la chronologie, que cette exécution n’a pas de relation avec le massacre d’Oradour-sur-Glane par cette même Das Reich le 10 juin ; et d’autre part, que la division Das Reich n’avait pas, à ce moment-là, l’ordre de remonter vers la Normandie (p. 238-243).

Ayant reçu en plein jour, le 13 juillet, un parachutage géant effectué par 35 forteresses volantes, Guingouin voit converger vers sa région une puissante force allemande de 3 000 hommes et de 500 véhicules. Il accepte la bataille qui va se dérouler autour du mont Gargan du 15 au 24 juillet et provoquer de lourdes pertes des deux côtés estimées à 250 morts et blessés chez les Allemands et à 92 pour les maquis. La colonne allemande n’a été ralentie que d’un jour ou deux dans sa remontée vers le nord, mais elle n’a pas réussi à détruire le maquis dont le prestige est à son comble.

Toute la région est désormais contrôlée par les FFI et le pouvoir de Vichy s’est désagrégé. Face à la garnison allemande fortement retranchée dans Limoges, Guingouin doit choisir : soit l’assaut, qui risque de tourner au carnage de la population civile, soit la négociation. Le 16 août, la grève générale se déclenche tandis que des combats intenses à la périphérie refoulent les Allemands dans la ville que 400 miliciens et leurs familles quittent en convoi. Le 20 août, ce sont les gardes mobiles et les GMR qui abandonnent Limoges pour se placer… sous les ordres de Guingouin. Par l’intermédiaire d’officiers alliés parachutés, une négociation s’engage avec le général allemand commandant la place, qui décide de la reddition. C’est sans compter avec un régiment SS qui l’arrête et quitte à son tour la ville dans un convoi très fortement armé contre lequel les FFI ne peuvent intervenir. Le 21 août vers 21 h, les FFI investissent la ville et les Allemands restés sur place se rendent. Fabrice Grenard conclut : « Limoges a été l’une des rares villes libérées par les seules forces du maquis, à dominante FTP, ce qui a créé une situation exceptionnelle, favorisant les pouvoirs locaux issus de la résistance, sans toutefois que la situation puisse y être objectivement qualifiée d’insurrectionnelle, en l’absence de soulèvement de masse à l’intérieur de la ville » (p. 273).

Quoique sous l’étroite surveillance des hommes nommés par de Gaulle – le commissaire de la République Boursicot et le préfet Jean Chaintron, cadre important du PCF –, Guingouin est maître de la situation et Fabrice Grenard souligne que « l’heure n’est nullement à l’anarchie, pas plus qu’il n’est question de laisser se développer une épuration incontrôlée » (p. 277). Il instaure à cet effet un tribunal militaire qui, du 24 août au 5 octobre, va prononcer 72 condamnations à mort – miliciens, agents français de la Gestapo, cadres des partis collaborationnistes PPF et RNP –, 7 aux travaux forcés, 12 à la prison et 80 relaxes.

Alors qu’il s’apprête à partir combattre avec ses FFI sur le front de Saint-Nazaire, Guingouin est victime, le 20 novembre, d’un grave accident de voiture – sans doute dû au sabotage de son véhicule – qui le met hors jeu pour plusieurs mois. Néanmoins, à 32 ans, auréolé d’un combat clandestin de trois ans, il est élu, en avril 1945, maire de Limoges – rare ville de plus de 100 000 habitants dirigée par un communiste –, après une dure campagne électorale contre le socialiste Jean Le Bail qui n’a pas fait de résistance et espérait récupérer les voix du MRP et de la droite. Au faîte des honneurs – promu chevalier de la Légion d’honneur en août, fait Compagnon de la Libération par le général de Gaulle en octobre –, Guingouin connaît un court état de grâce. Dès l’automne, en effet, il est battu aux élections cantonales, puis écarté par le PCF de la candidature à l’Assemblée constituante en octobre. Il est ensuite attaqué violemment et de manière mensongère lors de l’assemblée des élus communistes en novembre 1945, puis démis de ses fonctions de responsable à l’organisation de la fédération communiste de la Haute-Vienne en décembre. Il est clair que l’ancien maquisard n’a pas sa place dans la logique de l’appareil stalinien, lui qui a construit sa légitimité politique hors du contrôle du parti.

Sans doute n’imaginait-il pas entamer un long chemin de croix. Un grand combattant n’est pas forcément un spécialiste de la gestion quotidienne, surtout dans un pays où l’administration – entre occupation, collaboration et résistance – a conservé tout son pouvoir et dans une région où il s’est fait beaucoup d’ennemis – chez les tenants du régime de Vichy, qui attendent l’heure de la revanche, chez les socialistes (pétainistes et/ou anticommunistes) à qui il a ravi une municipalité qu’ils contrôlaient depuis des décennies, et même chez les communistes dont la direction n’a ni oublié ni pardonné les incartades et les rebuffades de l’indiscipliné. Ses ennemis socialistes et de droite, le sachant lâché par le PCF, redoublent de campagnes de calomnies, d’autant que le maire pâtit des immenses difficultés qui ont suivi l’euphorie de la Libération : rationnement alimentaire, mal logement, etc. Lors des élections municipales d’octobre 1947, Guingouin est battu par Léon Bétoulle, 76 ans, ancien maire socialiste qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain et qui a fait alliance avec le MRP et le RPF.

À partir de là, il connaît une descente aux enfers. D’abord avec la direction de son parti à qui il demande des comptes sur la politique de 1939-1940. En 1949, il envoie un long rapport au secrétaire général Maurice Thorez dans lequel il justifie ses positions de 1942-1944, et note que « ceux qui ont été capables d’initiatives pendant la résistance font maintenant partie d’une secte d’intouchables » (p. 324). Autant dire que, volens nolens, il vise Thorez et sa femme, Jeannette Vermeersch, qui sont restés en URSS de novembre 1939 à novembre 1944. Crime de lèse-secrétaire général, impardonnable : après moult escarmouches que Fabrice Grenard relate en détail, et refusant toute autocritique, Guingouin, qui se réclame toujours du communisme, est de fait exclu du PCF le 2 octobre 1952, « démasqué » pour « guingouinisme » !

Au printemps 1953, le climat de haine à son encontre est tel qu’il se retire de la politique et rejoint, avec sa femme, un poste d’instituteur dans la banlieue de Troyes. C’est alors qu’il est convoqué à Tulle, le 24 décembre 1953, par un juge d’instruction qui, après quelques heures d’interrogatoire, le fait arrêter et inculper de complicité pour le meurtre de deux paysans en Corrèze fin 1945. La campagne de calomnies contre le chef de la Résistance se déchaîne, dans « un front qui va des socialistes les plus anticommunistes aux représentants de l’extrême droite nationaliste » (p. 355). En réalité le juge n’a aucun élément tangible et décide de le remettre en liberté quand, dans la nuit du 22 au 23 février 1954, il est violemment passé à tabac par des gardiens de la prison. Physiquement et psychiquement très traumatisé, il est expédié à l’hôpital psychiatrique de Toulouse où les médecins font des constatations inquiétantes.

Dès que la nouvelle se répand, un comité de défense se constitue, formé d’anciens résistants et de compagnons de la Libération, qui va renverser l’opinion. Son avocat est le jeune maître Roland Dumas, dont le père a été fusillé par les Allemands. Il découvre bientôt que les juges et les policiers impliqués dans l’inculpation de Guingouin avaient tous de forts contentieux avec lui en raison de leurs activités contre la résistance sous l’occupation. Néanmoins il faudra encore cinq années d’un marathon judiciaire pour qu’intervienne un non>-lieu définitif.

Une fois rétabli, Guingouin réintègre son poste d’instituteur et prendra sa retraite à Troyes où il meurt en 2005. Entre-temps, il aura continué à opposer son communisme idéal aux pratiques staliniennes de la direction du PCF, avant qu’en 1998 Robert Hue ne reconnaisse publiquement la fausseté des accusations portées par le parti contre lui. Il consacre également une partie de son énergie à témoigner de sa résistance dans deux ouvrages importants, et à honorer la mémoire de ses camarades tombés au combat, en particulier lors des commémorations annuelles au mont Gargan.

Fabrice Grenard nous offre donc un portrait très complet, fort bien replacé dans son contexte, de Georges Guigouin, cet homme que j’avais rencontré dans son petit pavillon en banlieue de Troyes à la fin des années 1970, et qui conservait une modestie et une dignité exemplaires, dont n’ont pas toujours fait preuve certains de ses camarades de Résistance. En ces temps où la techno-structure marginalise les hommes du peuple dans la vie du pays, la figure de Guingouin – celle d’un leader populaire écrasé par les forces conservatrices de tout bord – est aussi un exemple à méditer.

Stéphane Courtois

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  • ISSN 1954-3670