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Comptes rendus
   

Claude Lévi-Strauss, « Chers tous deux », Lettres à ses parents, 1931-1942,

Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2015, 560 p.

Ouvrages | 03.11.2015 | Jeannine Verdès-Leroux
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Seuil, coll. "La librairie du XXIe siècle", 2015Les lettres de Claude Lévi-Strauss envoyées à ses parents et réunies dans cet ouvrage couvrent une très courte période : octobre 1931-juin 1933, une lettre de février 1935, avril 1941-septembre 1942. Ce document est passionnant. En 1993, Claude Lévi-Strauss publiait un livre, Regarder écouter lire[1] : en lisant cette correspondance, on voit de manière unique ce que « regarder » signifie. Qu’il fasse son service militaire à Strasbourg, qu’il enseigne à Mont-de-Marsan, qu’il soit « exilé », « de passage » à New York, Claude Lévi-Strauss montre des curiosités sans limites ; on ne saurait citer un livre portant plus loin l’acuité du regard et la description minutieuse de ce que ce regard a vu.

Claude Lévi-Strauss avait préfacé en 2002 les lettres écrites chaque semaine à ses parents, depuis son arrivée à La Martinique jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor qui, entraînant l’entrée en guerre des États-Unis, avait interrompu la correspondance avec la France. Il disait qu’un « contentement de soi » dans ses lettres pouvait déplaire, mais que ses quelques « vantardises » visaient à rassurer ses parents toujours anxieux sur son sort : ce qui est publié ne donne pas cette impression, il dévoile un regard aigu, une soif de connaissance extrême, une audace si tranquille qu’elle ne se pense pas de l’audace… Claude Lévi-Strauss n’avait pas prévu de publier les lettres écrites de 1931 à 1935 ; il ne les avait pas remises à la Bibliothèque nationale de France les jugeant « peu intéressantes ». Monique Lévi-Strauss les découvrit après sa mort avec « un plaisir étonné » ; dans sa préface, elle souhaite que l’homme soit connu car il était « réservé, si intimidant et mal connu ». L’ensemble de ces lettres donne en effet une perception nouvelle de Lévi-Strauss.

Ce qui retient d’abord l’attention, c’est le caractère concret de ses observations, on peut dire un regard parfois prosaïque. On s’attendait à ce que le jeune agrégé de philosophie manie les « idées », or il décrit longuement pour ses parents les paysages, le temps qu’il fait, les repas, les prix de restaurants, des rencontres, des promenades à bicyclette, une cueillette de champignons, son activité militante pendant la première période. Les lettres de 1931-1935 comme les lettres d’Amérique donnent une description remarquable de mondes effacés ; on apprend beaucoup sur cette province des années 1930, par exemple sur la foire bisannuelle de Mont-de-Marsan, (préfecture des Landes), sur un coin du Béarn où l’« on pratique encore le troc au lieu de se servir de monnaie » (décembre 1932), sur les militants socialistes, sur son activité et ses discours politiques. Le jeune professeur paraît gai, il est très vif, parlant d’un « déjeuner formidable, étourdissant » chez des amis (12 novembre 1932), d’un banquet de quatre-vingt-dix couverts « très prolétariens » qui dure presque quatre heures : « jamais je n’ai rien vu de pareil ni si bien mangé et bu », il donne un menu colossal , « plus délicieux et raffiné que dans les plus grands restaurants » ; il se dit « un peu abruti » quand  la parole lui a été donnée « dans une assemblée d’hommes saouls »: « Il paraît que c’était bien », on le compare à Pierre Laval… (6 février 1933). C’est un  militant ardent, il aime faire des discours (entre autres une causerie sur le marxisme), il multiplie les « tournées de propagande » (« je prévois du samedi 24 au jeudi 2, seize réunions dans les chefs-lieux de canton » (4 ? février 1933). Un peu plus tard, il proclame : « Je suis maintenant pratiquement le chef de la Fédération, puisque directeur de sa propagande. Cela va barder ! » (février-début mars 1933). Ses discours lui procurent une « popularité croissante », mots suivis tout de même  d’un point d’exclamation (février 1933). Il s’enthousiasme pour la prose de Léon Blum, admire le Voyage au bout de la nuit de Céline, « un chef-d’œuvre » (novembre-décembre 1932), l’Histoire de la Révolution de Trotsky, « véritable chef-d’œuvre » (14 décembre 1932), il attend « avec impatience » La Critique sociale (revue des idées et des livres dirigée par Souvarine, 1931-1934). Le lycée lui donne quelques déceptions : « cela marche toujours », « quant aux filles, leur stupidité passe d’imagination » mais il signale : « Il est vrai que sans doute je les intimide » (novembre-décembre1932) ; les quarante-cinq copies de bac à corriger sont « d’un niveau lamentable » (7 octobre 1932). Pourtant : « Oui Maman, mes cours sont sensationnels ». Ses explications de Baudelaire sont « particulièrement foudroyantes. Ce sont mes heures de récréation, à moi ! » écrit-il (octobre 1932).

Les années qui suivent sont celles des découvertes au Brésil, puis de la guerre, de la défaite, de la fin de la foi militante, de l’exclusion de l’enseignement. En 1986, des phrases brèves expriment sa stupeur lorsque  le directeur des enseignements secondaires avait refusé de l’envoyer à Paris avec le nom qu’il portait : « J’ai toujours manqué d’imagination ; cela m’a aidé lors de mes expéditions : je ne me rendais pas compte du danger. Eh bien, c’était la même chose[2]. » En mai 1941, Claude Lévi-Strauss rejoint l’exil, sur un bateau « crasseux et bondé », séjour qui lui paraît pourtant « idyllique » après qu’il ait vu l’accueil réservé par « une soldatesque en proie à une forme collective de dérangement cérébral », à Fort-de-France, dira-t-il plus tard dans un livre plein de fureurs et de splendeurs, Tristes tropiques ; il commence là une autre vie. Il sait la vigilance de la censure britannique, et aussi parfois française et allemande. D’où l’usage dans ses lettres de circonlocutions, de pseudonymes (Pierre de Maille est – évidemment – Pierre Cot), le nom des Alliés est dissimulé : « les nouveaux associés se conduisent admirablement », c’est l’URSS (20 juillet 1941), le mari de Paulette, c’est l’URSS, (26 octobre 1941), l’amie de Paulette, c’est les États-Unis, (16 octobre 1941), le mari de Paulette, c’est Staline, dont les déclarations ont été « très gaillardes »…, (9 novembre 1941), etc. Le lecteur s’y habitue.

Lévi-Strauss doit désormais lire, parler, écrire l’anglais. Il devient aussitôt « amoureux » de New York, ainsi que l’écrit sa tante Aline Caro-Delvaille. « C’est prodigieusement beau » écrit-il dans sa première lettre envoyée de New York (30 mai 1941). Dans ses trente-deux lettres, longues, denses, très vivantes, il décrit les musées « si riches et si vastes que c’en est presque décourageant » (22 juin 1941), les campagnes, les bibliothèques, « la courtoisie du petit peuple » (15 juin 1941), ses nouveaux amis (belles évocations répétées d’Alfred Métraux et de Roman Jakobson, par exemple, de Patrick Waldberg), des rencontres avec Franz Boas, avec Robert Lowie, des dîners officiels, le bon marché des bases de la vie (nourriture, linge), la prodigalité des inventions « pour simplifier la vie » (12 juin 1941), son travail sur les systèmes de parenté, ses efforts pour se traduire (« un véritable martyre », 5 août 1941), ses cours, les restaurants qu’il découvre, son appartement à Greenwich Village, l’évocation de ce dont il ne peut parler (Pearl Harbor), les films « stupides » qu’il regarde pour se familiariser avec la langue mais aussi le Dictateur de Chaplin, « prodigieux », « extrêmement près de Molière, et construit comme un classique » (20 août 1941), une soirée dans le grand dancing de Harlem où il reste jusqu’à trois heures du matin (« une foule noire invraisemblable, qui dansait admirablement au son d’un orchestre magnifique (…) cela n’a commencé à devenir extraordinaire que vers deux heures du matin, par le concours de danse (…) une improvisation déchaînée et acrobatique »(5 août 1941). Il y a des rencontres, des week-ends (avec André Breton, Calder, André Masson, etc.).

Il parle aussi de l’exil : « On voit, hélas, mourir beaucoup de gens dans l’exil, comme s’ils n’arrivaient pas à surmonter le choc de la transplantation » (27 avril 1942). Lui-même a été accueilli d’une façon « vraiment magnifique » mais il ne se fait pas d’illusions : « je suis tout à fait résolu (…) à n’être qu’un passager » (16 février 1942). Il décrit avec sensualité des chaleurs, du vent, de grosses pluies, des orages. Il informe, de manière maquillée, de son nouveau rôle d’expert « pour certaines questions sud-américaines, auprès d’une grande firme dont le siège est à Washington », (= « FBI ou autre raison sociale dont j’ai oublié le sigle », C.L-S), service qu’il est « heureux de rendre », et dans la même lettre, il signale sa participation aux émissions de radio : « les chœurs à quatre voix », les dimanches, lundis et mardis (10 mai 1942). Bien sûr, dans ses lettres, il s’enquiert de ses parents : il voudrait les faire venir, il s’inquiète de la santé de son père, de leur inconfort dans les Cévennes. Il termine toutes les lettres par « je vous embrasse tendrement » témoignant d’un immense amour familial, d’attentions, de complicités – « tendresse » est le mot.

On est séduit par toutes ses activités, ses curiosités, son goût de la vie, on peut même dire son avidité de vivre, de regarder, d’écrire. Et en même temps, il écrit : « Je continue à mener la même existence calme et studieuse » (13 août 1941). Le 22 janvier 1942, il écrit: « J’ai peu de choses à raconter : comme vous le savez par expérience, il n’y a rien de tel que les expériences historiques pour paraître complètement vides à ceux qui y sont mêlés. » En fait, Claude Lévi-Strauss raconte beaucoup de choses, dans un style qui fascine avant tout par sa précision, par sa clarté. Attentif, très ouvert, il émet très rarement des jugements ironiques ; pourtant après une longue soirée chez Maritain, il écrit : «  C’est un personnage que je crois très faux, mais infiniment séduisant » (4 octobre 1941).

Cet épais ouvrage se lit (presque) comme un roman, par son ton, par sa profondeur, par sa liberté, et par une sorte d’absence de retenue – alors qu’en fait il y en a sur de sujets intimes par exemple. Claude Lévi-Strauss a l’air de parler de tout, ou de presque tout. On a de l’étonnement pour faire se rejoindre ce homme jeune, très actif, plein de vivacité, avec le professeur du Collège de France : la plupart des photos présentées dans la biographie minutieuse, s’appuyant sur un travail considérable qu’Emmanuelle Loyer vient de publier[4], le montrent distant, très rarement souriant, énigmatique. Dans un livre de mémoires, Emmanuel Le Roy Ladurie dit que « plus s’éloigne la mort, récente, de Claude Lévi-Strauss, et plus je suis fascinée par sa personnalité très élégante ». « C’était un homme très silencieux et pourtant très agréable dans la conversation, ou plutôt dans l’absence de conversation, en laquelle il excellait[5]. »

Document remarquable pour s’interroger sur la personnalité de Lévi-Strauss, ce livre est pour les historiens une source remarquable : il expose des faits, des descriptions et aussi des idées.

Notes :

[1] Claude Lévi-Strauss, Regarder, écouter, lire, Paris, Plon, 1993.

[2] Claude Lévi-Strauss, De près et de loin, avec Didier Éribon, Paris, Éditions Odile Jacob, 1988, p. 42.

[3] Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, (1955), édition 1959, p. 14-15.

[4] Emmanuelle Loyer, Claude Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, 910 p.

[5] Emmanuel Le Roy Ladurie, Une vie avec l’histoire, Paris, Tallandier, 2014, p. 84-85.

Jeannine Verdès-Leroux

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