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Comptes rendus
   

Christa Hämmerle, Oswald Überegger et Birgitta Bader Zaar (eds.), Gender and the First World War,

Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2014, 280 p.

Ouvrages | 03.11.2015 | Mathilde Bernardet
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Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2014À l’heure du Centenaire de la Grande Guerre, dans un paysage historiographique saturé de parutions, l’ouvrage collectif Gender and the First World War, dirigé par Christa Hämmerl.e, Oswald Überegger et Birgitta Bader Zaar, croise études de genre et cultural studies afin de replacer le premier conflit mondial dans sa complexité et d’ouvrir de nouvelles perspectives.

L’ouvrage réunit quatorze articles issus d’une conférence donnée à Vienne en 2011 autour du thème : « The First World War in a Gender Context – Topics and Perspectives ». Publié en 2014, Gender and the First World War offre à ces contributions une résonnance nouvelle dans le cadre du Centenaire de la Grande Guerre. Il s’inscrit dans un champ historiographique en renouvellement depuis le début des années 2000, porté notamment par Susan R. Grayzel[1] et Alison S. Fell[2], qui ont contribué à cet ouvrage. Face à une historiographie qui réduit généralement le genre dans la Grande Guerre à l’étude des femmes à l’arrière, l’ensemble des articles tend à montrer le caractère fondamental des études de genre dans les travaux historiques sur la Première Guerre mondiale. Des zones de combats aux foyers de l’arrière, de la violence de guerre à l’élaboration de citoyennetés féminines après-guerre, des conséquences de la guerre sur les corps et sur les mentalités, l’ouvrage propose par le prisme du genre de replacer le premier conflit mondial dans toute sa complexité afin de renouveler les regards portés sur des sujets historiographiques traditionnels. La grande variété des cadres géographiques permet au lecteur de réintroduire la Grande Guerre dans sa réalité européenne en accordant une place importante aux pays du sud et de l’est de l’Europe. Le caractère relativement hétéroclite des articles doit permettre selon les auteurs d’adopter une perspective comparative visant à dépasser les spécificités nationales pour mettre en valeur des permanences au sein des sociétés européennes. Les contributions qui peuvent être lues de manière indépendante sont traversées par trois thématiques : les corrélations entre espaces de la guerre et espaces de genre, les liens entre genre et expériences de la violence en temps de guerre, et la relation entre participation des femmes à la guerre et citoyenneté après-guerre.

Les espaces de la Grande Guerre ont longtemps été construits par les historiens comme des espaces genrés. Au front, espace des combats, réservé aux hommes, s’oppose l’arrière, espace du féminin et du domestique. Les contributions de Matteo Ermacora et de Christa Hämmerle viennent nuancer cette distinction en montrant l’existence d’une certaine perméabilité entre les espaces de la guerre et de l’arrière. Dans son article Women Behind the Lines, Matteo Ermacora montre la présence d’Italiennes ravitaillant les soldats des régions alpines et constituant ainsi un intermédiaire entre l’arrière et le front. À cette perméabilité relative des espaces de la guerre correspondent des expériences communes de la violence, que les infirmières austro-hongroises étudiées par Christa Hämmerle partagent avec le monde combattant. Le choc ressenti par les infirmières confrontées à la violence de la guerre totale est comparable à celui des soldats qu’elles soignent mais les représentations attachées à l’infirmière et à la femme rendent plus difficile l’expression de leur expérience de guerre. Dans son analyse de la correspondance d’une famille berlinoise, Dorothee Wierling montre quant à elle l’élaboration d’un imaginaire de guerre et de représentations de la violence à travers les lettres échangées par un soldat avec ses proches. Une forme de compréhension de la Grande Guerre par les populations non combattantes se construit durant le conflit et résulte de la rencontre et de la confrontation des représentations de chacun, soldat et civils, sur la guerre et sur la virilité.

Les modifications brutales et profondes des pratiques de la guerre mettent à l’épreuve les identités de genre. La plupart des auteurs évoquent cette remise en cause de l’idéal du soldat viril par les modalités du combat et montrent une évolution des composantes genrées des identités pour répondre à la guerre. Jason Crouthamel, dans son article intitulé « Love in the Trenches » étudie l’évolution et la place de l’homosexualité chez les soldats allemands de la Grande Guerre. À l'encontre de l’image d’un guerrier viril hétérosexuel, les amitiés construites par les soldats allemands attestent l’existence de liens forts entre hommes, dont les composantes rappellent celles du couple, et qui permettent de supporter la vie au front. L’auteur montre également que la guerre permet aux homosexuels combattants d’entamer une réhabilitation dans la société par leur inscription dans l’idéal du guerrier viril et le rejet de l’image de l’homosexuel efféminé. La peur de la dévirilisation des hommes et des soldats, dans le cadre d’une guerre qui mutile les corps et bouleverse profondément la société d’avant-guerre, est omniprésente, comme le montre Julia Barbara Köhne dans son article sur la représentation cinématographique des névrosés de guerre. Si la guerre autorise certaines reconfigurations des identités de genre, les sociétés européennes semblent être marquées à la sortie de la guerre par un mouvement de réaffirmation des composantes traditionnelles de la féminité (« The Female Mourner: Gender and the Moral Economy of Grief During the First World War », Claudia Siebrecht).

Les renouvellements apportés à l’étude du féminisme en guerre et aux liens entre participation à l’effort de guerre et citoyenneté féminine occupent une part importante de l’ouvrage. À travers des articles étudiant le pacifisme au sein des mouvements féministes allemand (Ingrid Sharp), la participation des femmes à l’effort de guerre dans la Lituanie occupée (Virginija Jureniene) ou l’élaboration d’une citoyenneté des femmes slovènes après l’armistice (Tina Bahovec), les auteurs confirment le développement d’un nouveau pacifisme féminin durant la guerre reposant sur la maternité et réévaluent la place des expériences de guerre féminines dans la perspective de la création de citoyennetés féminines actives au lendemain de la guerre.

Ces quelques remarques n’enlèvent rien à la qualité générale de l’ouvrage qui dresse un tableau stimulant des apports des études de genre à l’étude de la Grande Guerre. Gender and the First World War réunit, par le prisme du genre et l’importance accordée à l’Europe orientale, deux perspectives majeures de renouvellement des travaux historiques sur la Première Guerre mondiale, un siècle après le début du conflit.

Notes :

[1] Susan R.Grayzel, Women’s Identities At War: Gender, Motherhood, And Politics In Britain And France During the First World War, États-Unis, Royaume-Uni, Chapel Hill, 1999, 333 p.

[2] Alison S.Fell, Ingrid Sharp (eds.), The Women’s movement in wartime: international perspectives 1914-19, Basingstoke, Royaume-Uni, Palgrave Macmillan, 2007, 272 p.

Mathilde Bernardet

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  • ISSN 1954-3670