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Comptes rendus
   

L’Europe en jugement

István Deák, Europe on trial. The story of Collaboration, Resistance and Retribution during World War II,Boulder, Westview Press, 257 p.

Ouvrages | 19.11.2015 | Sonia Combe
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Westview PressSynthèse d’une histoire qu’on pourrait dire totale de « la collaboration, de la résistance et du châtiment » pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le sous-titre l’indique, le dernier livre d’István Deák fait le point sur un jugement inachevé.

Ce recueil de textes est l’œuvre d’un historien américain d’origine hongroise passé par la Sorbonne sur la route de l’exil et qui trouva refuge aux États-Unis. Bien en prit à Columbia University à New York qui l’accueillit, car elle peut se targuer d’avoir l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de l’histoire militaire, puis de l’Europe centrale depuis le XIXe siècle. István Deák, soit dit en passant, ainsi qu’il l’évoque brièvement dans sa présentation, serait volontiers resté en France si le système des concours n’empêchait pas quiconque ne maîtrisant pas l’imparfait du subjonctif dans la langue de Voltaire de réussir les concours, et ce quelle que soit la discipline. Une telle exception bien française explique que de futures élites formées par la Sorbonne fassent parfois la fierté d’universités étrangères, américaines pour la plupart. On pourrait s’arrêter à ce constat si l’on ne devait pas ajouter qu’aucun ouvrage de Deák n’a été traduit en français. Plus que tout autre, ce dernier livre mériterait de l’être.

La France y occupe d’ailleurs une part importante, quoique Deák ne s’appuie sur quasiment aucun historien français. Son apport principal réside dans la réunion des thèmes généralement traités séparément par les historiens. Mais surtout, la collaboration, l’accommodement, la résistance et les châtiments infligés aux seuls coupables trop visibles, ne sont pas ici posés en termes moraux, − Deák est tout sauf un moralisateur (ce qui ne l’empêche pas d’avoir comme tout un chacun une morale) −, mais en termes stratégiques. En quoi, finalement, abattre un soldat allemand, ce qui aura pour conséquence l’exécution d’otages, aura-t-il contribué à la victoire sur le nazisme ? S’il note aussi le retard de la recherche sur la collaboration et l’accommodement dans des pays comme la Russie et la Biélorussie, ce qui ne surprend pas, c’est la perspective comparatiste qu’il adopte qui fait la force de ses thèses, dont l’une d’elles, et non la moindre, montre comment le nettoyage ethnique, à commencer par celui des juifs, fut un projet européen qui rencontra l’assentiment autant dans la partie orientale (qui le poursuivit après la guerre avec les déplacements de population et l’expulsion des Allemands des Sudètes et autres minorités) que dans la partie occidentale.

Particulièrement mis en valeur, le rôle des États-Unis dans le sauvetage de criminels nazis est étayé par des exemples moins connus que celui de Klaus Barbie. Ainsi le cas d’Otto Winkelmann, le SS le plus gradé et chef de la police générale en Hongrie en 1944 qui partagea la responsabilité de la déportation de près d’un demi-million de juifs hongrois. Capturé par les Américains, il fut remis aux Hongrois pour assister comme témoin au procès des criminels de guerre hongrois, lesquels furent pour la plupart pendus. Winkelmann allait subir le même sort lorsque les Américains exigèrent sa restitution. Il ne fut jamais jugé, mais rendu à l’Allemagne où il termina ses jours quelques décennies plus tard nanti de la confortable retraite de haut gradé de la police. Ou encore le cas du scientifique Werner von Braun, constructeur des fameuses fusées V2 qui épuisa les prisonniers condamnés à travailler jusqu’à ce que mort s’en suive dans des usines souterraines, à Dora et ailleurs. L’attitude des Américains s’expliquait par leur calcul selon lequel ces nazis convaincus devaient leur être utiles dans la guerre contre le communisme. Ils allaient même jusqu’à leur prêter « un savoir magique ». C’est la preuve, dit Deák, que la guerre froide avait commencé à peine la Seconde Guerre mondiale avait-elle été gagnée – et peut-être même avant. Bien plus que la Première Guerre mondiale, souligne-t-il encore, la guerre de 1939-1945 fut une guerre idéologique.

L’exercice de la synthèse entraîne inévitablement des jugements rapides ou laisse des angles morts. On en relèvera deux : le premier concerne le sauvetage des juifs bulgares ; le second, la naissance de la RDA. István Deák semble attribuer le sauvetage des juifs bulgares au refus du roi Boris, quoiqu’allié à l’Allemagne nazie, à livrer les citoyens juifs de la Bulgarie intérieure. Ceux de Thrace et de Macédoine, territoires remis à la Bulgarie en échange de son ralliement à l’Axe, avaient déjà été raflés avec, comme toujours, l’aide de la police locale et expédiés à Auschwitz. Le passage des trains de déportation à travers la Bulgarie avait alors suscité la peur de représentants de la communauté juive qui s’organisèrent pour réclamer de l’aide, l’indignation du clergé orthodoxe qui s’en ouvrit au roi et la réaction courageuse d’un député conservateur, Dimitar Pecev, qui fit circuler une pétition contre les exigences allemandes au sein du Parlement. Il faut aussi noter que les partisans, le plus souvent communistes et dont de nombreux étaient juifs, furent à l’origine d’une manifestation en mai 1943 contre les déportations et, qu’enfin, les cheminots s’opposèrent au départ des trains. Restés en Bulgarie, les juifs furent alors déportés dans des camps de travail auxquels ils survécurent. Il est vrai que, convoqué à Berlin en août 1943, vraisemblablement pour s’expliquer sur son manque de zèle quant à « la solution finale de la question juive », Boris en revint malade et mourut peu après. D’où les supputations. Mais en fin de compte, c’est la rencontre d’un ensemble de facteurs qui explique ce remarquable sauvetage de 50 000 juifs bulgares. Il ne devrait cependant en aucun cas faire oublier les plus de 12 000 juifs de Thrace et de Macédoine qui périrent à Auschwitz, avec la complicité du roi.

En ce qui concerne la création de la RDA, on regrettera que la relation ne soit pas faite entre la faiblesse de la dénazification dans les zones contrôlées par les Alliés occidentaux et le choix de la plupart des émigrés chassés par Hitler en faveur de l’Allemagne communiste pour ceux qui décidèrent de retourner dans leur pays d’origine. (Deák avance le chiffre d’un adulte sur vingt poursuivi pour participation aux crimes nazis dans l’ensemble des pays en guerre et occupés.) D’autres raisons étaient sans doute à l’œuvre, mais l’aura d’antifascistes des dirigeants de la RDA, tandis que peu à peu les anciens nazis reprenaient du service dans les institutions de l’Allemagne de Adenauer, y fut pour beaucoup.

En somme, la hauteur de vue de cet ouvrage, à relier à la position d’extériorité de l’auteur, un Européen de l’Est qui déplace son regard depuis l’Amérique, en fait un concentré d’histoire de la Seconde Guerre mondiale à mettre dans toutes les mains, du lycée à l’agrégation. Sans compter naturellement qu’il satisfera ceux qui veulent sortir du point de vue hexagonal.

 

Notes :

 

Sonia Combe

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  • ISSN 1954-3670