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Comptes rendus
   

Maryvonne Prévot, Catholicisme social et urbanisme. Maurice Ducreux (1924-1985) et la fabrique de la Cité,

Rennes, PUR, 2015, 314 p. (préface de Gabriel Dupuy)

Ouvrages | 18.02.2016 | Yvon Tranvouez
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PURIl faut lire ce livre important, malheureusement publié sous un titre maladroit. Catholicisme social, cela fait penser, au pire aux hommes d’œuvres ou aux dames patronnesses de la fin du XIXe siècle, au mieux à l’abbé Pierre ou au Secours catholique, toutes choses estimables au demeurant mais totalement désaccordées de ce dont il est ici question. Maurice Ducreux, prêtre de la Mission de France, relève de la nébuleuse du mouvement missionnaire et des chrétiens progressistes de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale : une gauche catholique proche du Parti communiste et symbolisée par l’expérience des prêtres-ouvriers. Ordonné prêtre en 1950, affecté ensuite dans des paroisses populaires (Colombes, puis Alfortville, plus tard Gennevilliers), lui-même n’a pas travaillé en usine mais il s’est trouvé en contact, dès ses années de séminaire, avec les milieux les plus avancés du catholicisme français, fréquentant notamment le mouvement Jeunesse de l’Église et côtoyant aussi, à Ivry-sur-Seine, Max Stern et Philippe Munck, tous deux – le premier surtout – fortement engagés dans l’aventure de La Quinzaine, le bimensuel emblématique du progressisme chrétien.

Tout cela, Maryvonne Prévot le rappelle dans un premier chapitre dont la construction thématique et la préoccupation (exagérément ?) théorique ne facilitent pas le suivi précis de son personnage, qui aurait peut-être gagné à une approche plus chronologique. L’essentiel est dit cependant, même si certaines subtilités de cette histoire religieuse échappent à l’auteur, qui en est d’autant plus excusable qu’elle est une spécialiste d’histoire de l’urbanisme, et que c’est précisément la suite qui constitue le cœur de son propos. La suite, c’est-à-dire l’entrée de Maurice Ducreux au Bureau d’études et de réalisations urbaines (BERU), fondé par Max Stern en 1957, puis  sa carrière de chargé d’études et de chercheur en sociologie urbaine en France, avec un intermède africain, à Kinshasa, entre 1967 et 1969. Son parcours est un excellent révélateur  du milieu des urbanistes en région parisienne et dans les grandes villes françaises des années 1950 à 1970. Maryvonne Prévot montre l’influence des réseaux cathos de gauche – la « galaxie chombartienne » constituée autour de Paul-Henry Chombart de Lauwe, ancien d’Uriage et de Jeunesse de l’Église – dans les opérations d’aménagement de l’espace, notamment en banlieue rouge où les municipalités communistes recourent volontiers aux services de ces anciens compagnons de route. L’ensemble est bien documenté et très instructif. On regrettera seulement, au passage, une écriture à la mode sociologique (multipliant dans les phrases les références entre parenthèses), un texte encombré de sigles pesants (mais c’est la loi des affaires) et un certain nombre de distractions de plume (qu’il faudrait, elles, corriger pour une éventuelle réédition).

Le plus passionnant tient sans doute à l’attention que l’auteur porte à Maurice Ducreux lui-même. Loin d’en faire le simple témoin du fonctionnement d’un milieu et d’une profession, Maryvonne Prévot s’intéresse aussi à son évolution personnelle, qu’elle peut d’autant mieux analyser qu’elle dispose de documents autobiographiques. C’est un trait commun à nombre de clercs qui se sont investis dans le mouvement missionnaire et qui, d’une manière ou d’une autre, s’en sont désinvestis, que cette propension durable à l’auto-analyse. L’histoire des prêtres-ouvriers est saturée de témoignages soigneusement produits, revus, corrigés et transmis à la postérité : tous font l’effet d’une forme obsessionnelle d’examen de conscience – ou de révision de vie, pour le dire à la manière de l’Action catholique – à ceci près qu’ils tournent le plus souvent à l’autojustification du sujet qui se sent incompris de l’institution qui le rejette ou dont il s’éloigne. L’un de ses collègues urbanistes décrit cruellement Ducreux comme quelqu’un préoccupé avant tout par « le fonctionnement de sa propre pensée » (p. 154). Il reste que ces matériaux constamment retravaillés sont très révélateurs. Comme beaucoup de ses camarades de la Mission de France, Maurice Ducreux s’est d’abord persuadé que le travail du prêtre était la condition d’une mission authentique : deux ans à Colombes avaient suffi à le convaincre que les paroisses missionnaires (soucieuses d’atteindre le public populaire mais toujours centrées sur le culte et les œuvres, selon le modèle préconisé et pratiqué au Petit-Colombes par l’abbé Michonneau) n’étaient pas une solution – « je me sentais étranger à cette idéologie », écrira-t-il vingt-cinq ans après (p. 53). L’arrêt de l’expérience des prêtres-ouvriers en 1954 fermait la voie au travail en usine, mais, étrangement, personne ne lui a reproché son embauche au BERU, ce qui montre bien que le point critique n’était pas la compatibilité du sacerdoce et du travail, mais le risque de contamination marxiste inhérent au salariat ouvrier.

Prêtre au travail après 1954, dans l’indifférence générale, Maurice Ducreux s’est alors à la fois figé et transformé. Figé extérieurement, en ce sens qu’il est resté fidèle aux choix de sa jeunesse, toujours prêtre de la Mission de France et poussant même le paradoxe jusqu’à adhérer au Parti communiste en 1973, à une époque où la tendance était plutôt à le quitter – et où Max Stern avait rallié le camp libéral de son ami Albin Chalandon. En ce sens aussi que la nouvelle génération catholique contestataire, celle de Mai 68, le laisse indifférent : « La révolution dans l’Église ne m’intéressait pas », écrit-il en 1977 (p. 169). Mais Maurice Ducreux a changé d’horizon d’attente : il croit plus au quartier qu’à l’usine, à la rénovation urbaine qu’à la révolution prolétarienne, ce en quoi il partage l’évolution d’un imaginaire de gauche qui remplace le prolétaire par le banlieusard et mise sur la modernité des habitations à loyer modéré (HLM). Ce faisant, il épouse également la trajectoire qui mène plus d’un militant du communisme à la « technocratie », de même qu’un siècle plus tôt d’autres étaient passés du socialisme utopique à la révolution industrielle : « Nous sommes tous devenus plus ou moins saint-simoniens », assurait François Perroux en 1964 (p. 114). Mais ce transfert met Ducreux en porte-à-faux dans la Mission de France, accrochée à la doxa ouvriériste : « J’ai cherché à rejoindre la vie en m’attaquant à un problème de structure qui conditionnait la vie des travailleurs : le logement et l’urbanisme. Apparemment ce n’était pas l’option ouvrière, j’ai donc été marginalisé dans la MDF, alors que, professionnellement, syndicalement, politiquement, je me trouvais de plus en plus au centre des problèmes et dans les contradictions du système capitaliste » (p. 252). Bientôt, c’est l’attitude de rejet des immigrés par le communisme municipal qui l’éloigne du Parti communiste et le fait rejoindre le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP).

Maurice Ducreux s’est surtout profondément transformé de l’intérieur, comme le montre cet aveu étonnant qui exprime son deuil de l’illusion missionnaire : « Travaillant depuis 15 ans, je ne m’explique pas ma vie professionnelle comme un lieu où j’aurais une mission d’Église à remplir mais simplement comme une condition normale de la vie humaine. Et j’ai d’autant plus cherché à vivre comme tout le monde dans mon travail et dans mes relations que j’ai senti combien l’Église, dans sa traduction temporelle, était vraiment une affaire étrangère à la vie de mon milieu et un modèle de société et de relations humaines sans grand intérêt dans la construction des hommes. Je crois donc m’être déclergifié » (p. 168). Commentant ce texte et d’autres de la même veine, Maryvonne Prévot va plus loin et souligne fort justement la substitution des langages : non seulement l’inflation de « l’écriture du moi » traduit la « crise du langage religieux », mais la perte du discours croyant cherche à se compenser par l’adhésion au discours savant, au risque de transformer la science en nouvelle orthodoxie. Au milieu des années 1950, la sociologie urbaine a fourni opportunément à Maurice Ducreux une sortie par le haut de la crise progressiste : changer non parce que Rome condamne mais parce que la société se transforme. Mais vingt ans après, sa propension à idéologiser finit par le marginaliser aussi dans une profession de plus en plus guidée par le pragmatisme : la fin – difficile – de sa carrière coïncide avec ce moment historique qui voit l’épuisement de la génération industrielle et la disparition simultanée de l’usine, de la classe ouvrière et de la banlieue rouge.

Yvon Tranvouez

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  • ISSN 1954-3670