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« Chandigarh : 50 ans après Le Corbusier. Le devenir indien d'une ville moderne »

Cité de l’architecture et du patrimoine, (Paris, 11 novembre 2015 – 29 février 2016)

Expositions | 19.02.2016 | Sylvie Dominique
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Cité de l'architecture et du patrimoine, 2015-2016Jusqu’au 29 février 2016 se tient, à la Cité de l’architecture et du patrimoine, l’exposition « Chandigarh : 50 ans après Le Corbusier » présentée par Enrico Chapel, Thierry Mandoul et Rémi Papillault. Ce dernier est également l’auteur de Chandigarh et Le Corbusier (Poësis, 2011) dont les grandes lignes sont reprises dans cette manifestation. Avec le concours de la Fondation Le Corbusier, ils nous proposent une réflexion peu commune sur la capitale du Punjab : comment la ville a-t-elle évolué et comment ses habitants se l’ont-ils appropriée cinquante ans après la mort de son architecte en chef, Charles Édouard Jeanneret dit Le Corbusier ?

Lorsque ce dernier reçoit l’appel de Nehru, New Delhi se trouve être le dernier centre politique construit ex nihilo par un architecte européen. Près de vingt ans séparent les deux projets. À l’aube de la partition des Indes, New Delhi devient la capitale nationale en 1948, mais c’est à travers Chandigarh que le Premier ministre souhaite incarner l’image d’une nouvelle Inde, moderne et prête à entrer sur la scène internationale. L’exposition le précise en s’appuyant sur un plan original mettant en contrepoint les plans des deux villes. Le Corbusier y déplore la tristesse de ses axes et de son arborisation permanente ; ailleurs, il dénonce la dictature des modèles occidentaux importés, qu’ils soient anglais avec Lutyens ou américain avec Mayer et Stein qui le précèdent sur le projet. Il refuse de reproduire le schéma : il s’entoure d’une équipe d’architectes indiens – il reprend celle de Mayer et Stein – et d’experts tels que le botaniste M.S. Randhawa – qui s’inspire à Chandigarh du principe de bio-aesthetic planning, britannique. L’ironie du sort veut qu’il retravaille le plan sectorisé de Mayer et Stein ; il ne s’encombre pas du tour de l’Inde proposé avec insistance par Nehru. P. Modhy, l’un de ses principaux junior architects, finit par reprocher au projet un manque d’indianité – une réflexion qui a encore une certaine résonance aujourd’hui en Inde chez certains architectes-conservateurs. Mais c’est là tout l’attrait de Chandigarh : la nouvelle capitale est avant tout une ville internationale proposant un urbanisme novateur, dans un contexte où l’Inde n’a de choix qu’entre l’hybridité désuète de l’indo-sarracénique du Public Work Department, la lourdeur néo-classique de Lutyens ou l’esthétique Moghole déchue.

L’approche proposée dans cette exposition est thématique et se divise en sept sections – « Vie domestique », « Nature », « Être mobile », « Secteur », « Informel », « Polis » et « Héritage ». En fond sonore se mêlent aboiements de chiens, piaillements d’oiseaux, cris d’enfants, klaxons, sonnettes de bicyclettes, cris de paons, trafic routier, musique populaire, cérémonie religieuse, orchestre de mariage… la cacophonie si caractéristique du quotidien des grands centres urbains indiens. Chaque thème retrace le projet de départ pensé par Le Corbusier et son équipe à travers les plans, croquis originaux et autres documents d’archives. Dans l’allée transversale voutée à l’ambiance de cloître, l’utopie du passé est immédiatement confrontée à la réalité du présent qui lui fait face, projetée sur grands écrans. Chaque film n’est pas tant un portrait de la ville que de ses habitants dans l’intimité ; de leur présence et de la manière dont ils vivent l’espace et l’occupent. Entre ces deux espaces, des maquettes, spécialement réalisées pour l’exposition, donnent un aperçu matériel des éléments difficiles à envisager sur plan et à peine perceptible dans leur ensemble dans les projections.

La première section « Vie Domestique » fait état de la recherche approfondie menée sur les conditions climatiques et le mode de vie des habitants pour le projet de la maison des péons, une habitation destinée aux classes les plus modestes. La polyvalence de l’espace incarnée par le charpoy (un mobilier traditionnel de l’Inde qui trouve son équivalence en Europe dans le lit de camp), que les occupants déplacent à leur convenance de l’intérieur sur le toit ou dans la cour de leur demeure pour s’y relaxer, fascine Le Corbusier. C’est d’ailleurs le charpoy qui a été choisi, dans sa version luxueuse, pour accommoder le visiteur de l’exposition devant chaque écran de projection. Pour concevoir l’habitat, Le Corbusier observe la vie rurale ; l’architecture savante, anglaise ou indienne, ne l’intéresse pas comme l’explique la section « Informel ». Il fait un retour aux sources. La maison des péons qu’il dessine et que le jeune architecte B.V. Doshi corrige n’est pas validée par l’équipe, mais est reprise dans ses grandes lignes par J. Drew comme on peut le constater dans le groupe de maquettes exposées comprenant également les modèles des différents « Types » de maisons conçus par M. Fry et Jeanneret. Sur chacune, l’accent est mis sur le contrôle de la chaleur par des dispositifs tels que le brise-soleil, une version modernisée de la véranda indienne et des traditionnelles jalis, le moucharabié indien, qui deviennent un élément récurrent de l’architecture urbaine de Chandigarh. Cinquante ans plus tard, ces mêmes maisons nécessitent l’ajout de climatiseurs et cheeks – des rideaux de bambous – mettant ainsi en évidence la faiblesse de ces dispositifs ; la tentation d’occuper toujours plus d’espace se manifeste par l’ajout de constructions de fortune ; et les maisons à loyer modeste sont prises d’assaut par la classe moyenne. On découvre plus loin, dans « Héritage », que les citadins rêvent d’une autre modernité, situées dans les hauteurs des immeubles de grand standing évoquant Noida ou Gurgaon.

L’exposition tend également à montrer que, dans le contexte des années 1950, Chandigarh n’est non pas futuriste mais moderne et pensée pour le bien-être de ses habitants. Dans le projet, ce n’est plus le bâtiment mais l’homme qui est placé au centre de la conception de la ville, son espace de vie. Au fil de ses séjours, Le Corbusier n’échappe pas à la tentation occidentale de trouver une justification mystique à sa réflexion : son Modulor trouve une résonance dans la culture indienne, plus particulièrement dans les observatoires du Maharaja de Jaipur Jai Singh II (1688-1743) qu’il sur-interprète comme désignant « la voie : relier les hommes au cosmos » (Le Corbusier livre une lecture purement ésotérique des observatoires, qui étaient au XVIIIe siècle également le fruit d’une curiosité scientifique ainsi que des outils politiques pour affirmer la puissance du souverain). Ainsi le Modulor sert d’unité de mesure dans la conception de la ville, y compris celle des secteurs. Dans ses observations anthropologiques mises en évidences dans « Informel », l’architecte en chef est intrigué par la relation que les Indiens entretiennent avec la nature, et concentre son attention sur le buffle représenté de manière presque obsessive dans ses carnets de croquis. C’est du moins tout ce que l’on peut observer de ces quelques carnets exposés, dans lesquels les annotations décrites comme spontanées demeurent illisibles sans retranscription – comme cela a pu être fait pour Voyage d’Orient (Électa, 1987).

La voierie et son arborisation telles qu’elles sont expliquées dans les sections « Nature » et « Être Mobile » sont des moyens de « mettre l’homme dans les vallons » au plus proche de la nature, à distance de l’automobile et du bâti. Le thème de la « Nature » donne à voir, sous forme de plans de circulation et d’un tableau de synthèse, la réflexion rigoureuse sur l’arborisation de chacune des voies de circulation. Pour mieux servir le bien-être des citadins une séparation radicale est opérée entre la voiture, les transports en commun, le piéton et la bicyclette – phénomène urbain nouveau pour lequel une huitième voie dut être ajoutée. Ce n’est qu’à « Être Mobile » qu’est offerte une approche, plutôt succincte – un survol – de la théorie des 7V (sept voies) : la modélisation des voies et de leur arborisation est un outil indispensable pour la compréhension de la ville. Aujourd’hui, le problème de la connexion entre la V2 et la V3 – deux voies rapides contournant les secteurs – reste irrésolu rendant, par conséquent, le passage entre deux secteurs dangereux. Malgré cela et l’invasion croissante de l’automobile, Chandigarh reste une des villes les plus agréables à vivre grâce notamment à son arborisation pensée, aux pistes cyclables et voies piétonnes préservées. À cela s’ajoute l’autonomie de ses secteurs.

Le concept de secteur reposant sur la théorie des 7V, développé à Bogota et appliqué à la Ville Radieuse, est repris et améliorée à Chandigarh. La question de la paternité du secteur est brièvement évoquée dans l’exposition – sur le module interactif correspondant – mais il faut se référer à la publication de R. Papillault pour en avoir une analyse plus exhaustive et non dénuée d’intérêt. L’exposition se concentre plutôt sur l’élaboration du secteur prototype numéro 22 : Le Corbusier pense le secteur comme une unité d’habitations de 800 x 1200 m d’une capacité de 5 000 à 20 000 habitants ; il le voit comme socialement hétérogène et fluidifié par l’application de la théorie des 7V. Dans son plan, il ne laisse aucune place au désordre ; cette vision est revue et corrigée par son équipe indienne qui lui transmet sur blue print une version plus locale, moins rigide. Les maquettes et le plan du guide mis à disposition des visiteurs donnent à voir que le reste des secteurs présentent des formes et des organisations très diverses. L’habitation doit être contenue à l’intérieur de la ville, et la zone industrielle rigoureusement repoussée à l’extérieur, tels sont les principes exposés dans « Polis ». Les équipements publics de grande envergure – théâtre, cinéma, musée, universités… – chacun exposé en photos noir et blanc répondaient autrefois aux besoins civiques et culturels d’une modernité passée. Aujourd’hui, si les étudiants continuent à développer leur talent dans le jardin de l’École des Beaux-Arts, l’écran de « Héritage » nous montre un cinéma abandonné, et un théâtre restructuré en centre commercial.

Contrairement à ce que peut attendre le visiteur, il n’est nullement question dans « Héritage » de l’impact de Chandigarh sur les grands centres urbains indiens. Cette section aurait peut-être gagné à rendre compte du rayonnement d’une ville que Bijoy Jain décrit, à l’écran dans la dernière salle, comme « l’ADN des grands centres urbains de l’Inde moderne ». Les études de cas ne manquent pas : que ce soit Ahmedabad ou le Delhi Master Plan de 1962, entre autres. Initialement conçue pour une population de 500 000 habitants, Chandigarh en compte actuellement plus du double et est soumise, comme tant d’autres grandes villes en Inde, à la pression démographique et aux mutations que celle-ci engendre. Le maintien de sa sectorisation a permis jusqu’ici de contenir la surpopulation. Mais si l’équilibre spatial tient bon, l’équilibre social voulu par Le Corbusier relève aujourd’hui de l’utopie dans un pays ou la ségrégation sociale est garante du maintien de l’ordre moral. Tel est, en partie, le constat dressé dans « Héritage ». Les classes les plus précaires, oubliées ou non prises en compte dans une ville conçue essentiellement pour des fonctionnaires, défient l’unité du plan en négociant les espaces : les bidonvilles se multiplient et les activités précaires et éphémères exploitent la polyvalence de l’espace comme le montrent les écrans du thème « Informel ».

D’aucuns s’attendant à un portrait personnel de l’architecte ou une étude détaillée de son œuvre pourraient être quelque peu déçus. En introduction, à l’entrée de la salle, le visiteur est avisé par une photo de groupes de l’équipe de conception : Chandigarh fut avant tout un travail collectif réunissant l’équipe franco-suisse, les principaux junior architects, l’administration indienne et l’équipe anglaise ; un travail collectif incluant également et à juste titre la première équipe américaine de Stein et Mayer qui posèrent sur papier les bases de la ville. Par ailleurs, plus que Le Corbusier, ce sont les citadins et leur ville qui sont au cœur de cette exposition. L’accent est mis sur l’urbanisme, l’habitat, et les équipements, reléguant au second plan l’aspect monumental du Capitol qui n’est abordé que de manière succincte en fin de parcours. C’est là que réside la force de cette exposition : dépasser l’approche savante se concentrant sur Le Corbusier et son œuvre comme ce fut le cas dans plusieurs ouvrages et expositions récents, et replacer Chandigarh dans son contexte urbain en y plaçant au centre son élément essentiel : le citadin.

Notes :

 

Sylvie Dominique

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  • ISSN 1954-3670