Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn (dir.), De Balfour à Ben Gourion. Les puissances européennes et la Palestine, 1917-1948,

Paris, CNRS Editions, coll. « Mélanges du Centre de recherche français de Jérusalem », 520 p.

Ouvrages | 19.12.2008 | Catherine Nicault
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© CNRS EditionsIl faut se réjouir de voir se garnir, avec la publication de ce gros volume (520 pages dont des cartes, des documents iconographiques, un index), la maigre bibliothèque francophone disponible sur l’histoire du mandat britannique en Palestine. Sa publication vient clore en fait un programme de recherche lancé par le Centre de recherches français de Jérusalem sur les rapports entretenus par les pays européens avec la Palestine du début du XIXe siècle au milieu du suivant, avant que ne soit créé l’Etat d’Israël. Ce programme avait été inauguré au début de la décennie par un premier colloque, suivi de la parution en 2001 dans la même collection et chez le même éditeur, d’un premier ouvrage : De Bonaparte à Balfour – La France, l’Europe occidentale et la Palestine, 1799-1917. Celui-ci a été opportunément réédité pour l’occasion.

Comme le veut le genre, le présent ouvrage comporte, après une copieuse et utile introduction signée des deux maîtres d’œuvre de l’ensemble, dix-sept contributions de longueur inégale, plus ou moins pointues, d’un intérêt évidemment variable selon les intérêts des uns et des autres, ventilées entre cinq parties thématiques.

Ainsi recommanderons-nous dans la première partie intitulée « Religion et politique », qui regroupe des études relatives à l’impact de la conquête de la Palestine sur l’opinion britannique, celle d’Eytan Bar Yosef, reprise du Journal of Contemporary History, « La dernière Croisade ? La propagande britannique et la campagne de Palestine, 1917-1918 » (pp. 35-70) plutôt que celle de Sarah Kochav sur le « Mouvement du témoignage adventiste et la déclaration Balfour » (pp. 71-92), qui retiendra cependant l’attention des historiens du protestantisme millénariste. Eytan Bar Yosef soulève en effet, de façon particulièrement originale et éclairante, deux questions autour du thème de la « croisade » qu’aurait été aux yeux de ses participants l’offensive d’Allenby en Palestine, à en croire les relations auxquelles la campagne a donné lieu : celle de l’orchestration complexe et ambiguë, avant et pendant l’offensive, de la propagande britannique ; celle de la réalité du sentiment de croisade dans le public, en distinguant entre les officiers, les soldats du rang et l’opinion publique en général, qui n’ont pas exactement en partage la même culture romantique et biblique.

Parmi les six contributions de la seconde partie groupées sous le titre « L’empreinte de la puissance britannique » - empreinte matérielle d’abord sur les paysages et surtout le paysage urbain, empreinte sur les corps et les esprits ensuite -, nous laisserons de côté le papier quelque peu anecdotique que Ron Fuchs consacre à l’architecte et restaurateur William Harvey, pour nous pencher davantage sur les contributions des représentants de l’école de géographie historique israélienne – Yehoshua Ben Arieh (« Les étapes du développement de Jérusalem pendant la période mandataire britannique », pp. 93-114), Gideon Biger (« Idéologie, colonialisme et le paysage de la Palestine britannique, 1918-1929 », pp. 139-168) et Yossi Ben Artzi (« La particularité de Haïfa et son développement pendant le mandat britannique », pp. 169-186). Leur intérêt est de fournir aux lecteurs francophones une information solide et qui leur semblera souvent inédite sur les développements de l’urbanisme de Jérusalem et de Haïfa, ainsi que sur les changements induits dans le paysage palestinien par l’action coloniale. Force cependant est de constater la nature très classique de ces papiers qui, comme tels, risquent de laisser sur leur faim les spécialistes actuels d’une histoire coloniale largement renouvelée par le courant « post-colonial », moins soucieux de la politique des colonisateurs que des interactions avec les colonisés. La structure et le contenu du papier de Gideon Biger sont à cet égard frappant, puisque, malgré l’ambition affichée - étudier le changement du paysage palestinien -, il traite successivement des frontières, des routes, etc. et jamais vraiment du paysage en tant que tel. Les illustrations cartographiques renforcent d’ailleurs cette impression. Quant aux papiers de Naomi Shepherd et d’Assaf Likhowski, consacrés pour le premier aux « problèmes de santé publique pendant le mandat » (pp. 187-200) et pour le second au « droit comme objet de conflit culturel anglo-français dans la Palestine mandataire » (pp. 201-220), les deux angles choisis offrent des perspectives inattendues et étonnamment éclairantes sur le fonctionnement – et les dysfonctionnements – de la politique mandataire, a priori bien intentionnée, confrontée à une société civile multiethnique, bien vite engagée dans un conflit féroce. Ils susciteront tout particulièrement l’intérêt des amateurs déjà avertis des réalités politiques du mandat.

La troisième partie, « Influences et regards extérieurs », replace la Palestine mandataire dans le monde, par le biais des imaginaires et des rivalités occidentales. Nous avons lu avec grand intérêt la contribution très fouillée de Dominique Trimbur sur « L’Université hébraïque et les Puissances européennes dans l’entre-deux-guerres » (pp. 223-190), ainsi que celle de P. Pieraccini, « Le Patriarcat latin de Jérusalem et la France (1918-1940) ». Ces deux études de cas montrent bien que les jeux de rivalités auxquels se livraient les puissances à l’époque ottomane ne cessent pas à l’époque mandataire, tout en se cantonnant désormais à la sphère religieuse et culturelle. La Palestine a bel et bien été partie prenante d’une politique de rayonnement culturel résolument développée par les Puissances dans l’entre-deux-guerres, par l’Italie fasciste, comme l’Allemagne de Weimar et la France de Léon Blum. Certains de ces aspects ne manqueront pas de surprendre le lecteur. Axée sur la question des représentations, la contribution de Dominique Jarrassé (« Visions françaises de la Palestine de l’entre-deux-guerres : orientalisme, art colonial, sionisme », pp. 291-306) met en lumière un chiasme entre les textes des artistes-voyageurs faisant état de la modernisation sioniste de la Palestine et des images picturales qui la figent dans la perception traditionnelle d’un Orient immobile. L’article que Yehayahu A. Jelinek consacre à la « Visite d’un ami : le président tchécoslovaque Thomas G. Mazaryk en Palestine, avril 1927 », pp. 331-346) est d’un intérêt nettement plus anecdotique.

Objets de la quatrième partie, les « communautés arabes »  ne sont pas oubliées. « La vie culturelle arabe en Palestine pendant la période du mandat britannique » (pp. 347-356) de Qustandi Shomali offre un panorama assez sommaire du monde littéraire et journalistique arabe palestinienne, mais Anthony O’Mahony livre, avec ses « Chrétiens palestiniens : politique, droit et société, 1917-1948 » (pp. 357-404), une vaste synthèse, bourrée d’informations, qui sera d’un grand secours à tous ceux qui sont désireux de mieux comprendre les raisons du déclin de la présence chrétienne au Moyen-Orient.

Enfin trois dernières contributions, rassemblées sous le titre « 1945-1948 : la fin de la période mandataire », composent la dernière partie de l’ouvrage. Elles entrent dans le détail de certains aspects diplomatiques relatifs à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Il s’agit des articles de Tsilla Hershco (« Les institutions françaises en Palestine (1947-1949) : un facteur central dans l’établissement de la position française sur la question de la Terre Sainte », pp. 407-434), de Dan Bittan (« L’UNSCOP et l’internationalisation de Jérusalem en 1947 : un plan pour préserver l’hégémonie occidentale en Palestine ? », pp. 435-486) et d’Ilan Pappé, représentant de la « nouvelle historiographie israélienne » de tendance marxiste (« La dilapidation des dépouilles du mandat : la Palestine sans les Palestiniens », pp. 487-498), qui ferme le ban par un bilan résolument polémique du mandat britannique. Ilan Pappé adopte pour condamner la politique de Londres en général, et la gestion de son départ de Palestine en particulier, qui aurait finalement aidé à créer une Palestine désarabisée, une posture volontiers morale que l’on peut trouver hors de propos mais représentative d’une tendance (très minoritaire) de l’historiographie israélienne actuelle.

Au total donc, un ouvrage dont nous recommandons la lecture, sans cacher que c’est surtout un lectorat déjà bien averti de l’histoire de la Palestine mandataire qui sera le mieux en mesure d’y butiner et de faire son miel de la plupart des contributions originales réunies dans ce fort volume.

Notes :

 

Catherine Nicault

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  • ISSN 1954-3670