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Comptes rendus
   

Nicolas Beaupré, Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne, 1914-1920,

Paris, CNRS Éditions, 2006

Ouvrages | 18.10.2007 | Guillaume Piketty
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Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, spécialiste de la Grande Guerre et de l’histoire franco-allemande, Nicolas Beaupré livre un fort intéressant « essai d’histoire culturelle comparée du premier conflit mondial » tiré de sa thèse de doctorat. Après avoir rappelé que, dès les premiers jours du conflit, ils furent des centaines à entreprendre d’écrire la guerre au moyen de poèmes, de correspondances et de journaux intimes, de récits, de nouvelles et de romans, ou encore d’essais, l’historien se donne pour objectif d’étudier la production littéraire des écrivains Allemands et Français qui combattirent sur le front occidental entre 1914 et 1918. Son approche consiste à analyser « le “champ de représentations” (Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau), de valeurs, d’imaginaires, mais aussi de pratiques spécifiquement liées à la période », en s’intéressant moins à « la vérité des faits rapportés par les récits et poèmes de guerre » qu’à « la réalité des représentations qu’ils véhiculent » (p. 17). Pour ce faire, il a constitué un corpus de 181 écrivains Allemands et 239 Français répondant à au moins un des critères suivants : « Avoir écrit sur la guerre, avoir porté l’uniforme et avoir combattu, avoir été tué au combat, avoir été officier, avoir été engagé volontaire, avoir publié entre 1914 et 1920 », à l’exclusion des auteurs n’ayant rédigé que des articles. Afin de prendre en compte les œuvres écrites pendant le conflit mais dont la publication fut retardée, afin également d’aborder la problématique de « sortie de guerre », il a inclus l’immédiat après-guerre dans son cadre chronologique. Soulignons enfin son choix de l’étiquette d’« écrivain combattant » pour désigner les auteurs qu’il étudie. À ses yeux, « ce choix obéit à une logique historique et historiographique, mais correspond tout autant à un choix heuristique répondant à un critère d’efficience scientifique » (p. 10) et destiné à distinguer l’« écrivain combattant » du « témoin », ce dernier ayant été popularisé, rappelons-le, par Jean Norton Cru dans l’entre-deux-guerres afin d’associer l’écriture de et sur la guerre au souci d’objectivité historique.

Nicolas Beaupré organise son propos en trois temps : pratiques ; représentations ; justifications et interprétations. En premier lieu, donc, il envisage les écrivains combattants comme des auteurs d’œuvres littéraires. Il examine ce que furent leurs premiers jours de guerre, qu’ils aient été mobilisés ou qu’ils se soient engagés (entre 1914 et 1918, près de 15% des écrivains combattants Français et Allemands s’engagèrent volontairement). De ces engagements volontaires, il analyse les raisons et les représentations, soulignant combien ces dernières purent varier dans le temps. Il montre ensuite l’adaptation progressive des milieux littéraires (rapports entre éditeurs et auteurs, tirages, prix littéraires, succès éditoriaux, etc.) confrontés à une forte demande sociale de compréhension de l’événement guerrier et au surgissement d’un nouveau type d’auteur : l’écrivain combattant. Après avoir décrit la réaction des autorités militaires et des censures vis-à-vis de la littérature de guerre, il constate que si elle était crainte (voire même assimilée à une sorte de conseil de guerre), la censure était acceptée et, finalement, moins rude qu’on voulut bien le rapporter. Enfin, il analyse l’émergence du « récit de guerre », distinct du journal aussi bien que du roman, et appelé à se transformer progressivement en « un genre nouveau à l’intersection du récit, de l’essai et du roman ».

Dans un deuxième temps, Nicolas Beaupré se penche sur les représentations que cette littérature combattante fait apparaître : de l’acte de tuer (chapitre V) ; des souffrances physiques et psychiques supportées ou infligées, mais aussi du martyre et de la compassion (chapitre VI) ; de l’ennemi, dont la figure est progressivement élaborée, parfois jusqu’à l’animalisation, mais également, par un intéressant retour, de l’écrivain lui-même, situé quelque part entre héroïsme et dégradation (chapitre VII). Émanant d’un historien qui se réclame du paradigme de la « culture de guerre », ces développements sont stimulants, même si certains demeurent discutables. Ainsi, Nicolas Beaupré aurait-il gagné à nuancer ses conclusions sur la notion de « consentement » telle qu’elle transparaît des écrits qu’il étudie. Entrer corps et âme dans la guerre, s’immerger le cas échéant dans la violence guerrière ne fut pas nécessairement synonyme de « consentement » absolu, ni d’ailleurs, à l’inverse, de résignation face à une contrainte qui aurait été omniprésente. De même, pour la figure de l’ennemi qui ne fut pas toujours et partout uniment réduit à un « barbare moderne » ou un « animal ».

La troisième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux « justifications et interprétations ». Elle s’ouvre sur un excellent chapitre (VIII) dédié à la « guerre défensive », chapitre lui-même organisé en deux temps : la mise en place des « stratégies littéraires » défensives (avec une très fine analyse de l’image littéraire de la tranchée) et l’érection des grandes batailles en « apogée de la défense de la patrie ». Après avoir étudié les représentations eschatologiques de la guerre, Nicolas Beaupré consacre un chapitre (X) à la mort telle qu’elle fut envisagée, anticipée, représentée et finalement justifiée à l’avance par les écrivains combattants. Il consacre son dernier chapitre à la « sortie de guerre » de ces derniers et, plus largement, de l’environnement éditorial mis en place autour de la littérature de guerre. Entre « première mort » de cette littérature, notamment liée à l’effondrement brutal de l’intérêt du public, et « éclatement de l’ordre guerrier », partiellement contrebattu, en France au moins, par la toute jeune Association des écrivains combattants (AEC, née le 29 juin 1919), il montre combien le processus de « démobilisation culturelle » (John Horne) fut difficile et douloureux et ne déboucha pas nécessairement sur l’apaisement des esprits.

Au final, un ouvrage dense et clair qui, en plaçant délibérément la focale sur le genre du « récit de guerre », nous dit beaucoup des représentations du phénomène guerrier progressivement construites puis transmises par les écrivains qui combattirent de part et d’autre du front ouest entre 1914 et 1918. Malgré quelques réserves notamment liées à la difficulté pour l’auteur de se concentrer sur les représentations sans plonger dans la réalité du conflit, cet Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne, 1914-1920 s’impose comme une contribution importante à la compréhension de la Grande Guerre.

Guillaume Piketty

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  • ISSN 1954-3670