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Comptes rendus
   

Malika Rahal, Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne, biographie,

Paris, Les Belles Lettres, 2010, 295 p.

Ouvrages | 10.06.2011 | Julie Champrenault
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© Les Belles Lettres, 2010

En mars 1957, en pleine « bataille d’Alger », la presse algéroise annonce le suicide d’un avocat, Ali Boumendjel, militant de l’UDMA [1] , l’organisation de Ferhat Abbas. C'est le début d’une « affaire » qui, en métropole comme en Algérie, mobilise journalistes, intellectuels et hommes politiques sur le thème de la torture pratiquée par l’armée française sur le sol algérien. Très vite, l’hypothèse de l’assassinat politique est avérée. Les dernières zones d’ombre sont levées en 2001 par les propos méprisants du général Aussaresses qui endosse la responsabilité de la mort de l’avocat et décrit les pratiques de torture utilisées contre les nationalistes pendant la guerre d’indépendance [2] . Le nom d’Ali Boumendjel est donc revenu, plus de quarante ans après les débuts de l’affaire, sur les devants de la scène publique et médiatique ; les multiples débats et controverses qui se sont depuis déployés appelaient une synthèse historique que nous proposent aujourd’hui les éditions des Belles Lettres.

Répondant aux exigences de la collection L’histoire de profil, dont l’ambition est, dans un contexte de « célébration des vies privées », de « rétablir, au cœur des personnes, le collectif et la vie de la cité », Malika Rahal ne s’est pas laissée « effrayer par l’illusion biographique ». Bien au contraire, consciente à la fois des défis que la mémoire pose aujourd'hui à l’histoire et de la richesse des possibilités de rencontres que le contemporain offre aux historiens, elle nous propose aujourd’hui une biographie d’Ali Boumendjel présentée et assumée comme le résultat d’un « pari d’historienne ».

Ce pari biographique est issu d’un autre pari, mené lui à l’échelle d’une thèse de doctorat, dirigée par Benjamin Stora et soutenue en 2007 à l’INALCO, L’Union démocratique du Manifeste algérien (1946-1956). Histoire d’un parti politique. L’autre nationalisme algérien [3] . Ce pari était le suivant : faire l’histoire d’un parti dont les archives internes sont introuvables et qui a été dépouillé d’une grande partie de sa mémoire, « perdue », déformée, minimisée, et même emprisonnée par la mémoire omniprésente et unique du FLN qui s’est imposée après l’indépendance. Pari repris, dans toutes ses implications, dans cette biographie.

Dès l’introduction, la biographie se déleste du qualificatif réducteur de politique – la vie personnelle d’Ali Boumendjel y occupe en effet une large place – mais, dans ce refus de la simplification, l’auteur revendique en réalité une autre vision du politique, un renouvellement du genre de la biographie politique. Elle souligne ainsi l’importance des liens qui unissent les sociabilités familiales et professionnelles et les pratiques personnelles et politiques et le rôle primordial de ces liens dans la construction d’un engagement partisan.

Cet ouvrage est l’aboutissement d’une étude menée sur les huit dernières années. Nourrie par les réflexions historiographiques multiples qui animent actuellement les recherches sur l’Algérie [4] , elle s’appuie sur un fonds documentaire large et varié. Plus d’une vingtaine de témoins, proches d’Ali Boumendjel, acteurs ou analystes de l’affaire, ont accepté de participer à des entretiens. Une analyse exhaustive des archives officielles et privées et une consultation systématique des archives de presse ont par ailleurs permis à l’auteur, non seulement de produire un travail historique, mais également d’interroger les rapports entre histoire et mémoire et les enjeux parfois convergents mais souvent opposés de la démarche mémorielle et de la pratique historienne.

Le livre s’articule autour de quatre chapitres : le premier s’apparente à un prologue et souligne avec une grande lucidité les enjeux et les contraintes de l’exercice biographique, en décryptant le contexte particulier de la mythologie du nationalisme algérien et de son corollaire hagiographique. Mais c'est justement en définissant ces espaces de contrainte, en osant la confrontation directe avec ces obstacles et en les déconstruisant, que Malika Rahal parvient à les maitriser et à mettre au jour les espaces de liberté que la biographie offre à l’histoire. Les trois chapitres suivants se succèdent selon une logique chronologique et reviennent tour à tour sur la jeunesse et les années de formation d’Ali Boumendjel, sur son activité d’avocat au service de la république algérienne et sur son militantisme au sein de l’UDMA, enfin, sur « l’Affaire Boumendjel », dont la chronologie interne enveloppe les quarante-trois jours d’emprisonnement de l’avocat, son assassinat et les répercussions politiques et sociales de cet événement, de 1957 à nos jours.

La biographie d’Ali Boumendjel est donc le produit d’allers et retours féconds entre témoignages et archives, entre mémoire et histoire, enfin entre la France et l’Algérie. Elle est donc riche de plusieurs regards et de plusieurs histoires.

Tout d’abord, l’histoire individuelle d’Ali Boumendjel, représentant de ce monde du contact identifié par Annie Rey-Goldzeiguer [5] . Fils d’instituteur kabyle, il est élevé avec ses frères et sœurs dans un milieu européen et maîtrise ainsi le français (parlé avec son père et à l’école), le kabyle (parlé avec sa mère et ses frères) et l’arabe (langue de la rue et de la vie quotidienne). Il se lance dans des études de droit, car les études de médecine qui l’attirent sont trop longues, et bénéficie de l’expérience et de la réputation de son frère aîné Ahmed, avocat à Alger. C'est ce dernier qui l’initie à l’engagement politique et qui l’encourage à adhérer tout d’abord aux AML [6] et ensuite à l’UDMA. C'est grâce à lui également qu’Ali s’insère dans les réseaux juridiques algérois. Dès les débuts de la guerre d’indépendance, sans pour autant participer au Collectif des avocats, chargé de la défense des insurgés, il accepte de soutenir les nationalistes inculpés et renforce son action partisane, cet activisme à la fois personnel et familial, professionnel et politique, entraîne son arrestation, son emprisonnement et son assassinat.

On le pressent ici, derrière ce parcours individuel, c'est toute l’histoire d’une certaine frange de la société algérienne qui apparaît en creux, l’histoire de ces Algériens intégrés et francophones, l’histoire de ces sociabilités et de ce monde du contact marqués par des situations de coprésence entre Français et Algériens musulmans. Les pages de Malika Rahal sur les sociabilités familiales, scolaires, journalistiques et politiques d’Ali Boumendjel tracent ainsi le cadre d’une histoire socio-culturelle d’un groupe d’Algériens qui développent des pratiques individuelles (choix matrimoniaux et familiaux, carrières professionnelles) et collectives (journalisme, engagement partisan) et déploient un discours sur la nation algérienne qui entre parfois en concordance, mais aussi parfois en dissonance, avec le discours dominant du PPA [7] -MTLD [8] et ensuite du FLN.

C'est donc à l’histoire du nationalisme algérien que nous sommes ici confrontés par le prisme de ce regard posé sur cet « autre nationalisme » que Malika Rahal a voulu exhumer. Le destin d’Ali Boumendjel nous permet en effet de comprendre les ressorts de cet « impossible pluralisme » et d’analyser les silences d’une histoire officielle algérienne qui s’est construite après l’indépendance autour d’une mythologie qui a véhiculé l’idée d’un « continuum magique » allant de la création de l’ENA [9] en 1926 à la victoire du FLN en passant par l’expérience du PPA-MTLD de Messali Hadj, et occultant ainsi le multipartisme des années 1946-1956. Nous sommes donc ici plongés dans la réalité pratique et idéologique de l’UDMA qui, durant cette décennie souvent éludée, a développé des pratiques partisanes originales et a proposé une définition de la nation algérienne élargie à toutes ses composantes, pratiques et définition refusées par le discours officiel des autorités issues du FLN.

C'est enfin l’histoire des dessous d’une affaire à la fois algérienne et française que nous propose Malika Rahal dans le dernier chapitre de sa biographie. Le martyre d’Ali Boumendjel ainsi que ses résonances à l’échelle algérienne et métropolitaine sont ici décrits et analysés. La chronologie précise est restituée et laisse la place qu’il convient aux zones d’ombres d’une détention de plus de quarante jours qui fut marquée par des actes de torture psychologique et surement physique. La stratégie de criminalisation des accusations adoptée par l’armée française pour dénaturer et minimiser l’engagement politique des Algériens et l’impuissance de la justice face à l’armée sont mises au jour avec une grande acuité. Le rôle des réseaux familiaux, professionnels et amicaux d’Ali Boumendjel et, enfin, celui de la presse métropolitaine sont disséqués et nous permettent de comprendre les ressorts de cette « Affaire » qui fit entrer dans la postérité et les mémoires le nom d’Ali Boumendjel, martyr parmi tant d’autres de la cause algérienne.

Malika Rahal ne s’est donc pas laissée effrayer par l’illusion biographique. Loin de la rejeter, elle a souhaité au contraire l’interroger et la mettre à l’épreuve. Cet ouvrage retrace ainsi deux parcours : le parcours individuel, aux résonances collectives, d’Ali Boumendjel, et le parcours d’une historienne sur les chemins parallèles, parfois convergents et parfois opposés, de l’histoire et de la mémoire. Le défi est donc doublement relevé, le pari doublement gagné.

Notes :

[1] Union démocratique du manifeste algérien, créée en 1946 par Ferhat Abbas.

[2] Paul Aussaresses, Services spéciaux en Algérie, 1955-1957 : mon témoignage sur la torture, Paris, Perrin, 2001.

[3] Voir à ce sujet les dernières publications de Malika Rahal : « La tentation démocratique en Algérie. L’Union démocratique du Manifeste algérien, 1946-1956 », revue Insanyate, n° 42, octobre-décembre 2008 ;  « Prendre parti à Constantine. L’UDMA de 1946 à 1956 », revue Insanyate. n° 35-36, janvier-juin 2007 ;  « Reconsidérer l’UDMA, la place des réformistes dans le mouvement national algérien », dans le dossier « Guerre d’Algérie » coordonné par Raphaëlle Branche, Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 83, juillet-septembre 2004.

[4] L’auteur s’appuie en effet sur les études menées sur l’Algérie coloniale et la guerre d’indépendance algérienne par Raphaëlle Branche, Annie Rey-Goldzeiguer, Benjamin Stora et Sylvie Thénault.

[5] Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945, Paris, La Découverte, 2006.

[6] Association des Amis du Manifeste et de la Liberté.

[7] Parti du peuple algérien.

[8] Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

[9] L’Étoile nord-africaine.

Julie Champrenault

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  • ISSN 1954-3670