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Comptes rendus
   

John Frederik Charles Fuller, La Conduite de la guerre de 1789 à nos jours. Etude des répercussions de la Révolution française, de la révolution industrielle et de la révolution russe sur la guerre et la conduite de la guerre,

Paris, Payot, 2007

Ouvrages | 26.10.2007 | Damien Baldin
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La conduite de la guerre [1] est un grand classique de la stratégie militaire que les éditions Payot ont réédité dans un format poche accompagné d’une préface d’Olivier Cosson, introduction nécessaire et réussie à l’œuvre et au personnage de John Frederick Charles Fuller. Cet officier d’état-major britannique en service jusqu’en 1933 fut un grand penseur de l’usage tactique des chars d’assaut et des avions. Encore très souvent cité dans l’ensemble des bibliographies liées à la stratégie militaire et à l’histoire de la guerre, La conduite de la guerre, paru en 1963, repense la théorie clausewitzienne à l’aune de l’évolution de la guerre occidentale depuis la guerre de Trente ans. L’ouvrage est une large synthèse historique des grands conflits jusqu’à la Guerre froide, même si ceux du XXe siècle représentent à eux seuls la moitié de l’étude. Cette synthèse accorde également une large place aux grands hommes qui ont pensé ou participé à la conduite de la guerre, outre Clausewitz : Napoléon, Moltke, Lénine, I.S. Bloch, Hitler, Churchill. Fuller dessine ainsi peu à peu le portrait d’une guerre totale dont il devine les prémisses dans les guerres révolutionnaires et la guerre de Sécession et dont il perçoit les principales caractéristiques : importance primordiale des fronts intérieurs, mobilisation économique et sociale totale, guerre psychologique, haine de l’ennemi, terreur et violences extrêmes envers les civils.

Mais Fuller exècre cette guerre totale. A ses yeux, une guerre totale n’est pas une guerre, ce n’est qu’un massacre inutile, les deux guerres mondiales étant les exemples mêmes de guerres mal conduites. L’essentiel de la pensée de Fuller est dans sa pensée de la paix et dans la reprise de la pensée originelle de Clausewitz dont il reprend l’axiome principal : « La guerre n’est rien d’autre que la poursuite de la politique de l’Etat par d’autres moyens » (p. 105). Pour Fuller « la contribution marquante de Clausewitz à la théorie de l’art militaire consiste dans son insistance sur les rapports entre la guerre et la politique » (p. 109), ajoutant avec Clausewitz : « La guerre n’est-elle pas simplement une autre manière d’écrire et de parler pour exprimer la pensée politique ? Il est vrai qu’elle a sa propre grammaire, mais non sa propre logique » (p. 110). Aussi est-il important « d’avoir à l’esprit en permanence le principal objet de la guerre, non en se basant sur le point de vue du soldat ou celui de l’administrateur ou du politicien, mais bien sur celui de la politique qui devrait réunir tous les intérêts » (p. 110).

Convaincu que la guerre doit être nécessairement subordonnée à la politique, Fuller critique cependant sévèrement Clausewitz, sa pensée de la guerre absolue et son peu d’attention à la paix. Pour lui la guerre et la paix sont indissociables et la guerre ne peut être pensée sans la paix. Autrement dit, la paix est un objectif politique dont la prise en compte est forcément nécessaire à qui conduit la guerre. En effet, Fuller pense, à la suite de 1945 et surtout de 1919, que l’extrême violence du champ de bataille empêche toute paix durable, que la victoire à tout prix de Churchill ou Roosevelt ne peut être un objectif de guerre. S’il ne se place pas sur le terrain de l’histoire sociale et culturelle – configuration historiographique conservatrice oblige – Fuller voit sans la nommer la brutalisation des sociétés et la difficulté des sorties de guerre. A propos de la paix de Versailles qu’il qualifie de carthaginoise (p. 288), il écrit de la civilisation occidentale qu’elle « était à vrai dire incapable de faire la paix, parce qu’elle avait oublié la manière de faire la guerre. La guerre avait perdu sa signification : ses moyens avaient monopolisé sa fin. Tout ce qui arriva, c’est que le conflit continua sous une autre forme. Il ne pouvait par conséquent y avoir de paix » (p. 288). On comprend mieux ainsi le jugement sans appel de Fuller à propos de l’usage de la bombe atomique qui est le propre du non-sens d’un point de vue politique car, à l’image des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, il ne sert pas « pour s’assurer une paix plus normale, mais pour hâter la victoire ». (Hanson W. Baldwin cité par Fuller p. 385). La nouvelle ère atomique qui s’ouvre alors ne fait que confirmer aux yeux de Fuller les prévisions d’I.S. Bloch à la fin du XIXe siècle pour qui « la puissance toujours croissante des armes à feu, par la suite de leur nature meurtrière, avait déjà éliminé la guerre en tant qu’instrument rémunérateur de la politique » (p. 185) et avec lui il fait le constat que « le soldat descend et l’économiste monte. Il n’y a pas de doute à ce sujet. L’humanité a dépassé le stade où la guerre ne peut plus être considérée comme une cour d’appel éventuelle » (p. 408).

Si Fuller nous étonne par la justesse de ses propos sur la guerre totale, la guerre psychologique et les paix impossibles, il nous étonne aussi par sa détestation de la démocratie et du communisme. Si la paix de Versailles a été ratée, les responsables « ne furent ni Wilson, ni Clemenceau, ni Lloyd George, (…) mais (…) la démocratie hystérique et irresponsable des masses » (p. 296). Nous pourrions presque le ranger dans la longue tradition contre-révolutionnaire quand il tonne contre la Révolution française, contre Jean-Jacques Rousseau rendu presque responsable à lui seul de l’apparition de la démocratie. Au-delà de l’aspect caricatural de certains propos politiques, Fuller interroge néanmoins un débat toujours actuel sur le rapport entre démocratie et guerre, sur ce XXe siècle, tout à la fois siècle des démocraties et siècle des guerres. C’est ainsi qu’il livre notamment cette réflexion un peu brutale mais stimulante et sans doute actuelle sur la conduite de la guerre par les Américains : « Quand on examine rétrospectivement la tragédie de l’Europe, on peut dire sans peur d’être contredit que ce fut vraiment un jour de sinistre mémoire dans l’histoire de l’Europe que le 16 avril 1917, où les Etats-Unis s’engagèrent dans la guerre » car, à ses yeux, les Américains ne savent pas faire la guerre et leurs interventions mèneraient plutôt « à un état perpétuel de ²permanence de guerre², de peur à la Hobbes ». Et Fuller note « leur défaut de compréhension que la guerre est un instrument de politique. Ils ne surent pas faire la guerre, et, en conséquence, ils ne surent pas faire la paix. Ils envisagèrent la guerre comme un jeu meurtrier dont le trophée était la victoire » (p. 391).

Si pointe une nostalgie des guerres limitées de l’Ancien Régime et de la diplomatie du congrès de Vienne, le but de Fuller est presque rempli de bons sentiments idéalistes : « l’ambition (…) de l’homme d’Etat et du soldat devrait être de prévenir, modérer ou supprimer les guerres qui s’imposent au corps des nations » (p. 47). Et si l’on ne peut s’empêcher de sourire aux quelques déclarations fracassantes de Fuller, sa réflexion stratégique se veut profondément moderne voire scientiste par sa volonté de régler et de limiter la guerre : « Une guerre limitée est une guerre que l’on fait pour atteindre un objectif politique limité clairement défini, dans laquelle la dépense de force est proportionnée au but visé » (p. 402). Aussi la Blitz Krieg qu’il théorise dès l’entre-deux-guerres par sa réflexion sur l’emploi combiné de l’aviation et des chars d’assauts apparaît-elle comme un modèle possible de cette guerre limitée qui respecte les principes clausewitziens de la concentration des forces sur le centre de gravité de l’ennemi et de la plus grande rapidité possible des armées. Il comprend bien à ce propos l’effet psychologique de ces nouvelles armes parfois plus terrifiantes que meurtrières à la manière de Marc Bloch analysant la frayeur provoquée par les piqués des Stukas en mai 1940.

L’histoire à la Fuller est malgré tout d’une facture très classique, c’est celle des grands hommes et de l’événementiel, malgré sa modernité d’interprétation de certains événements et un petit détour limité mais essentiel par l’anthropologie lorsqu’il utilise le travail de Maurice Davie à propos des guerres primitives. Son écriture est friande de longues citations des grands hommes politiques et théoriciens de la guerre : le chapitre sur la guerre révolutionnaire soviétique est composé en grandes parties d’extraits des écrits de Lénine quand celui sur la Seconde guerre mondiale est largement racontée à travers les extraits des mémoires de Churchill. La longueur des extraits permet d’aller au-delà de la simple citation rhétorique et élégante pour donner de la chair historique à la réflexion de Fuller comme cette citation in extenso de l’article 1er du décret de la Convention du 23 août 1793 sur la levée en masse, véritable manifeste de la mobilisation matérielle et morale de la société tout entière en guerre.

Enfin, au-delà de l’intérêt historiographique, La conduite de la guerre est aussi un véritable document historique, un livre de guerre froide où l’auteur souhaite la défaite du géant soviétique – il regrette d’ailleurs qu’Hitler n’ait pas mené à partir de 1941 une guerre dont le seul but aurait été la chute du régime communiste. Il enjoint l’Occident de ne pas être dupe de la politique pacifique de Khrouchtchev car il sait que pour les communistes la guerre et la paix sont la même chose, un instrument de la révolution et que la lutte économique des années 1960 n’est que le simple substitut à l’offensive par les armes. La méfiance de Fuller envers l’ennemi communiste est d’autant plus grande qu’il considère, sans le dire explicitement, que les bolcheviks ont sans doute été ceux qui ont le mieux conduit la guerre au XXe siècle.

Notes :

[1] John Frederick Charles Fuller, La conduite de la guerre de 1789 à nos jours. Etude des répercussions de la Révolution française, de la révolution industrielle et de la révolution russe sur la guerre et la conduite de la guerre, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2007 (1ère édition française 1963), traduit par Robert Lartigau. Titre original : The Conduct of War, Londres, Eyre & Spottiswood, 1963.

Damien Baldin

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  • ISSN 1954-3670