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« Les jours sans 1939-1949. Alimentation et pénurie en temps de guerre »

Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation - Lyon 13 avril 2017 – 28 janvier 2018

Expositions | 26.03.2018 | Alain Chatriot
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L’exposition ouverte au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation (CHRD) à Lyon à l’automne 2017 et prolongée jusqu’à fin février 2018 méritait la visite car elle a proposé un retour scientifique sur la question du ravitaillement et du rationnement durant la Seconde Guerre mondiale et la Libération. Le catalogue qui l’accompagne en démontre la richesse[1]. Le propos consiste à prendre au sérieux les différentes dimensions de ce sujet trop souvent résumé à quelques images caricaturales du marché noir. Mobilisant de nombreux prêteurs institutionnels et privés (dont les musées de Champigny-sur-Marne, Nantua, Besançon et Rouen et plusieurs institutions lyonnaises), l’exposition et son catalogue ont pu tirer profit des prêts issus de la très riche collection privée de Bernard Le Marec rassemblant documents et objets.

Dominique Veillon, pionnière d’une histoire du quotidien réfléchissant à la France des années 1940, propose un texte d’ouverture qui insiste sur le fait que « l’histoire de l’alimentation est l’un des meilleurs prismes pour ériger [le quotidien] en objet d’histoire, car elle permet d’appréhender les diverses attitudes de la population » (p. 10). La force de la démarche de l’exposition est de traiter l’ensemble du phénomène aussi bien du point de vue de l’État, des commerçants, des producteurs que des consommateurs ou même des médecins. Fabrice Grenard, qui en est le meilleur connaisseur, restitue d’abord le cadre de l’organisation administrative du ravitaillement dont la mise en place des tickets de rationnement n’est que la partie la plus visible. L’organisation de la pénurie passe aussi par les « bons de solidarité » et la mobilisation du Secours national. Face aux nombreuses mesures administratives, la volonté de « déjouer la pénurie » prend plusieurs aspects. Christophe Capuano aborde dans le livre la place des jardins familiaux et des élevages domestiques que l’on retrouve très présents en milieu urbain sous l’Occupation.

Dans l’organisation la plus concrète de l’alimentation des populations, l’exposition souligne le rôle des femmes. Le développement de l’histoire du genre apporte ici des éléments précieux issus de l’étude des corpus liés à l’éducation ménagère et aux magazines féminins. Livres de cuisine, dessins d’enfants et affiches prônent alors la frugalité et l’utilisation des restes. L’alimentation est aussi un enjeu majeur de propagande pour le régime du maréchal Pétain. Édouard Lynch souligne les ambiguïtés de ce discours face aux difficultés croissantes et au fait que les paysans se montrent de plus en plus rétifs à l’encadrement de la distribution des produits agricoles. Thème politique s’il en est, les mouvements de Résistance s’emparent également de la question de l’alimentation et en font un symbole des compromissions et des dysfonctionnements du régime. L’exposition présente à ce sujet plusieurs tracts très intéressants.

Enfin, l’exposition analyse la question des formes de la malnutrition et de la mortalité due à la sous-alimentation. Isabelle von Bueltzingsloewen, qui avait étudié cette question pour les hôpitaux psychiatriques, propose dans le catalogue une perspective plus générale à partir des travaux de l’Académie de médecine. La question de la malnutrition dans les prisons et dans les camps donne lieu à la présentation d’objets et d’œuvres d’art, souvent saisissants.

Dans le cadre de l’exposition, des entretiens filmés auprès de témoins sont diffusés et le catalogue les retranscrit. Des extraits de films sont proposés dans le musée et brièvement commentés dans le livre. On y retrouve bien sûr La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, 1956) ou le téléfilm Au bon beurre (Édouard Molinaro, 1981), tous deux inspirés de romans. On redécouvre aussi des scènes tirées des « classiques » du cinéma sur la Seconde Guerre mondiale que sont L’armée des ombres (Jean-Pierre Melville, 1969), Monsieur Klein (Joseph Losey, 1976), Au revoir les enfants (Louis Malle, 1987) et Une affaire de femmes (Claude Chabrol, 1988). Les pénuries et le marché noir sont toujours utilisés dans ces œuvres comme de puissants révélateurs des crises sociales et politiques de l’époque.

Bref, loin de l’anecdote, la question de l’alimentation permet de restituer tout à la fois le fonctionnement de l’État et de la société française durant la Seconde Guerre mondiale. La diversité des objets présentés et la mobilisation d’une large équipe d’historiens spécialistes de ces questions assurent la réussite de l’exposition et l’intérêt d’en consulter le catalogue.

Notes :

[1] Les jours sans, 1939-1949. Alimentation et pénurie en temps de guerre, Lyon, Édition Libel, 2017, 155 p.

Alain Chatriot

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  • ISSN 1954-3670