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Comptes rendus
   

Pierre Mélandri, Histoire des Etats-Unis contemporains,

Paris, André Versaille éditeur, 2008.

Ouvrages | 06.02.2009 | Florent Bonaventure
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© André Versaille éditeurLes Etats-Unis semblaient affaiblis sur la scène internationale, leur image écornée, leur suprématie contestée. Il a pourtant suffi d’une élection, celle de Barack Obama en novembre 2008, pour que mêmes ses contempteurs les plus féroces célèbrent le renouveau et la vivacité du « rêve américain », d’une Amérique possédant le « pouvoir de recommencer le monde », comme l’écrivait déjà Thomas Paine à l’aube de la guerre d’indépendance américaine.

Il faut absolument se plonger dans le dernier ouvrage de Pierre Mélandri, professeur à Sciences Po Paris, pour comprendre la force d’attraction des Etats-Unis, et ce mélange d’envie, de crainte et de répulsion qu’ils véhiculent, la fascination devant l’effort de ses dirigeants pour « contraindre l’histoire à se conformer à leurs illusions » (C. Van Woodward). Dans cette excellente synthèse, écrite tant pour le spécialiste que pour le curieux, Pierre Mélandri décrit en 1 000 pages d’un style clair et précis les mutations de la société américaine et de son rapport au monde qui l’entoure. La petite république agraire des lendemains de la Révolution est devenue « l’avant-poste de la révolution cybernétique et de la civilisation post-industrielle », une grande puissance oscillant entre une tentation impériale et un repli sur elle-même, sur ses peurs et ses fantasmes.

Dans cette Amérique où le changement fait figure de continuité, Pierre Mélandri distingue trois phases, depuis la fin de la guerre de Sécession.

L’entrée dans la modernité tout d’abord (1865-1941), avec ses corollaires : l’industrialisation de la société et la fin du mythe agrarien des Pères fondateurs (Jefferson, Madison), l’influence déclinante de la culture protestante et victorienne, l’effacement partiel de l’individualisme rugueux des pionniers au profit d’un Etat fédéral plus interventionniste, et la difficile recherche d’une nouvelle place dans la monde.

La Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide ensuite (1941-1991) qui voient les Américains se doter d’une nouvelle ambition : lutter contre les totalitarismes, répandre partout le flambeau de la liberté dont ils pensent être les détenteurs. Face à l’Allemagne nazie puis « à l’URSS athée, l’Amérique, moins protestante que judéo-chrétienne désormais, se pose en nation révérant Dieu et la liberté », tout en cédant parfois à une tentation impériale. A l’intérieur, il s’agit de mettre le pays en conformité avec son idéal par la déségrégation, par l’amorce d’une « Grande Société » (Lyndon Johnson) et par la libéralisation des mœurs des années 1960 – que la montée de la « Nouvelle Droite » dans les années 1970 et 1980 et les guerres culturelles qui s’en suivent ne peuvent que marginalement infléchir.

Enfin, dans une troisième partie (1991-2008), sans doute la meilleure, l’auteur analyse cet « éphémère moment unipolaire » d’une Amérique à la « suprématie sans égale mais plus ambiguë qu’elle n’a pu le sembler », d’une Amérique tout à la fois hyperpuissance incontestée et pays hanté par la peur et l’insécurité, ne résistant pas toujours à l’excès de confiance et à l’hubris de la puissance. L’affaiblissement actuel des Etats-Unis sur la scène internationale ne devrait pourtant pas, selon Pierre Mélandri, remettre fondamentalement en cause leur leadership. Si leur écrasante domination sur un monde éclaté semble sur le point de s’achever, au profit de puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine, ils pourraient bien devenir le primus inter pares d’un monde « semi-multipolaire. » Le poids relatif de l’Amérique « dépendra de sa capacité ou non à gérer le fossé entre sa puissance militaire et sa dépendance financière, à recouvrer sa légitimité et à se débarrasser de son image de nation guerrière. » Ses citoyens ont pour ce faire une extraordinaire confiance en leur destin, et la certitude que leur pays est né pour apporter au monde – tout en satisfaisant ses propres intérêts – la démocratie et la liberté.

Pierre Mélandri s’acquitte ainsi avec brio d’une tâche pourtant difficile : faire la synthèse de l’histoire américaine. Sur ce point, le constat dressé par Pierre Gervais en 1994 est toujours d’actualité : face à l’éclatement particulièrement marqué aux Etats-Unis de la discipline (histoire politique, histoire sociale, African-American studies, gender studies…), face aux débats historiographiques qui ne cessent de diviser les historiens américains, et face à la multiplication des monographies depuis une trentaine d’années, l’ambition synthétique n’a cessé d’être remise en cause, accusée par beaucoup de réduire à quelques problématiques une histoire foisonnante. Au fait des derniers développements de l’historiographie américaine, l’auteur parvient pourtant à restituer un sens aux changements qui bouleversent la société américaine. Il se montre particulièrement convaincant lorsqu’il analyse le rapport au monde ambigu des Américains, les Etats-Unis de l’après-guerre, ou lorsqu’il étudie le renouveau de la droite américaine à partir de 1964 et la défaite du républicain Barry Goldwater lors des élections présidentielles. 

Il est d’ailleurs intéressant de noter la différence d’approche entre historiens américains et français sur cette question de la synthèse, qui reflète les traditions historiographiques nationales. Un ouvrage équivalent publié de l’autre côté de l’Atlantique aurait sans doute beaucoup plus insisté sur le « péché originel » de l’esclavage puis sur la question noire, en plaçant au pinacle la résistance continue – bien avant les débuts officiels de la déségrégation – des Africains-Américains à leur propre aliénation (Michael Klarman, Glenda Gilmore). Quoique peu médiatisée et souvent relayée par un parti paria (le PC), leur opposition à la suprématie blanche n’en fut pas moins réelle et se traduisit par quelques procès retentissants (Ossian Sweet Trial, Scottsboro trial). De même, une synthèse américaine aurait sans doute mis davantage l’accent sur l’histoire des femmes et du genre (Gail Bederman, Lisa Gordon…) et des homosexuels (George Chauncey), reflétant ce faisant des problématiques en vogue aux Etats-Unis, mais moins étudiées en France.

En regard de l’étendue du travail accompli, on peut cependant regretter que les périodes populistes et surtout progressistes n’aient pas été plus approfondies, en particulier dans leurs aspect culturels (essor d’une littérature américaine, mouvement bohème à Chicago et à New York, circuits itinérants d’éducation populaire et religieuse comme le mouvement Chautauqua) ou religieux (Troisième Grand Réveil, avènement de nouveaux prêcheurs comme Billy Sunday qui répandent les valeurs des classes moyennes et incarnent une face plus restrictive du progressisme).

On ne pourra pourtant que conseiller la lecture de cette vaste synthèse sur l’histoire américaine, sans doute la meilleure publiée en France à ce jour. De 1865 à 2008, Pierre Mélandri dresse un panorama complet de l’histoire américaine. Il aborde également de manière savante la période récente, qu’il étudie à travers un prisme parfois personnel mais toujours pertinent. Espérons que ce travail puisse susciter de nouvelles ambitions, et contribuer à une meilleure connaissance de l’histoire américaine, à la place bien trop marginale dans les champs académique et scientifique français.

Florent Bonaventure

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  • ISSN 1954-3670