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Comptes rendus
   

Rachel P. Maines, Technologies de l'orgasme. Le vibromasseur, l'« hystérie » et la satisfaction sexuelle des femmes

Paris, Payot, 2009, 270 p.

Ouvrages | 20.01.2010 | Fabienne Giuliani
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© PayotAprès avoir surmonté de nombreux obstacles, au premier rang desquels la suppression de son poste d’enseignante à l’université ou la critique par certains historiens de la validité scientifique de ses recherches, Rachel P. Maines et son histoire des vibromasseurs parviennent enfin en France, dix ans après la parution de l’étude originale aux États-Unis. Pourtant à la lisière de plusieurs domaines de recherche majeurs qui croisent l’histoire de la médecine, des techniques et de la sexualité, cet ouvrage montre combien il est encore difficile, aujourd’hui, pour l’historien qui décide de s’attaquer à l’histoire de la mécanisation de l’orgasme féminin, d’être pris au sérieux par la communauté scientifique. On ne saurait donc, de prime abord, manquer de saluer Rachel P. Maines pour la persévérance dont elle fait preuve pour mener à son terme une étude qui, loin d’être marginale, représente au contraire un apport majeur dans le domaine des sciences sociales.

Dans une courte introduction qui précise sa double position de féministe et d’historienne, Rachel P. Maines s’attarde ainsi sur le parcours difficile qu’elle a effectué pour parvenir à éditer son livre. L’écriture employée par l’auteur, agréable et fluide, nous perd cependant un instant dans une présentation romanesque de péripéties qui ont le travers de donner à l’ouvrage un ton qui est tout sauf celui de l’historien. Car si Rachel P. Maines ne cesse de revendiquer l’historicité de son sujet, elle en oublie complètement de le rendre scientifique pour tomber dans les critiques de ses détracteurs. Aucune problématique, aucune réflexion épistémologique, absolument aucun élément de méthode historique n’apparaissent dans cette introduction qui appartient au domaine du récit privé plutôt que scientifique.

L’ouverture de l’ouvrage sur un premier chapitre consacré à une histoire des techniques de stimulation de l’orgasme féminin de l’Antiquité à nos jours marque le retour de l’auteur à l’histoire. En quelques pages, Rachel P. Maines rappelle que la stimulation du clitoris a toujours été perçue comme un remède médical menant à la guérison de l’hystérie féminine. Tout d’abord produits par des massages mécaniques, ces stimulations s’enrichissent au fil des siècles par l’usage de techniques hydrothérapiques, comme l’utilisation de jets de douche, puis par l’apport des révolutions techniques du XIXe siècle qui permettent alors au vibromasseur électromécanique, inventé par le médecin britannique Joseph Mortimer Grandville aux alentours de 1880, de faire son entrée dans le domaine de la médecine. Dès lors, la multiplication des modèles de vibromasseurs électriques proposés aux médecins à partir de 1905 permet leur vente, dans un deuxième temps, sur le marché individuel où il est proposé aux consommatrices américaines comme un « petit appareil électroménager à usage personnel » (p. 67). Selon l’auteur, cette utilisation de l’orgasme comme technique médicale visant à guérir les femmes hystériques est à comprendre dans une perspective féministe : les hommes, tenants de la médecine dans une société patriarcale parcourue par l’idéal viril androcentrique, auraient conçu ces symptômes afin d’éviter de « ne pas remettre en cause leur attitude ou leur dextérité » (p. 53) dans le domaine sexuel. Autrement dit, les hommes, par lâcheté, auraient préféré rendre pathologique une sexualité féminine qu’ils ne comprenaient pas plutôt que de remettre en cause le modèle androcentrique du coït et leur propre capacité à mener leur conjointe à l’orgasme.

L’histoire des techniques de l’orgasme étant intimement liée à l’histoire médicale de l’hystérie, Rachel P. Maines opère, dans un second chapitre, un retour en arrière visant à rappeler les étapes de la construction historique de cette réflexion médicale sur la sexualité féminine. De la première définition proposée par Hippocrate au Ve siècle avant notre ère jusqu’à nos jours, l’historienne brosse le portrait d’une maladie qui a de tout temps été considérée comme la manifestation de l’insatisfaction sexuelle des femmes, ce qui justifie, par ailleurs, que la stimulation du clitoris ait toujours été perçue comme le seul remède médical capable de soulager les tensions sexuelles des femmes. L’usage d’appareils mécaniques vibratoires pour réaliser ces stimulations fut introduit pour la première fois par le médecin français Jean-Martin Charcot qui les a utilisés pour soigner ses patientes de la Salpetrière. À noter que Rachel P. Maines opère une mauvaise interprétation des théories freudiennes de l’hystérie, qu’elle considère comme ayant introduit une rupture dans la conception médicale de cette maladie. Freud n’a pas révolutionné le monde de l’hystérie en prêtant à cette maladie féminine des origines infantiles, comme elle le suggère. Si pour le médecin autrichien les traumatismes infantiles sont à l’origine de l’hystérie, il rappelle cependant que ces mêmes traumatismes sont également causés par des pulsions sexuelles réfrénées qui conduisent à l’insatisfaction sexuelle des femmes et donc à l’hystérie. Or cette vision ne diffère pas fondamentalement de celle de Charcot dont Freud a, par ailleurs, suivi les enseignements.

Le chapitre suivant marque un nouveau retour en arrière thématique de l’auteur qui s’attache, cette fois, à remonter le temps pour comprendre plus particulièrement l’approche médicale de l’orgasme féminin. Rappelant les différentes théories médicales émises depuis l’Antiquité pour expliquer l’absence de jouissance féminine, Rachel P. Maines traduit la variété des opinions émises par des médecins qui préconisent, tour à tour, la stimulation du clitoris avant la pénétration ou recommande l’éjaculation spermatique de l’homme au sein de l’utérus pour apaiser la femme. Dans cet ensemble réflexif sur l’orgasme, la masturbation demeure l’élément le plus reprouvé par le monde médical dans le sens où il ne s’accorde pas avec le modèle androcentrique dominant de la sexualité. La mécanisation de l’orgasme au XIXe siècle offre, en ce sens, un réel soulagement aux médecins (chapitre IV) qui voyaient avant tout dans la pratique des massages une sale besogne. Enfin, l’ouverture de la vente de vibromasseurs au grand public féminin, au début du XXe siècle, par le biais de la réclame dans les magazines féminins et de la vente par correspondance, achève ce processus de soulagement du corps médical qui n’a plus à intervenir directement dans la guérison de l’hystérie. À partir de 1930, une nouvelle considération de l’orgasme sexuel des femmes met cependant à mal un argumentaire médical que l’on sait désormais être désuet et explique la disparition de ces publicités dorénavant considérées comme honteuses dans les pages des magazines féminins.

L’ouvrage s’achève sur un cinquième chapitre qui fait également office de conclusion. L’auteur prêche pour une remise en question du modèle androcentrique de la sexualité qui demeure, selon elle, encore de mise aujourd’hui bien que les vibromasseurs soient désormais utilisés par les femmes à des fins sexuelles et non plus médicales depuis 1950. Cette utilisation nouvelle n’a pas permis le questionnement en profondeur du statut de l’orgasme féminin et du coït au sein de nos sociétés contemporaines qui continueraient à placer la sexualité dans le domaine de l’irrésolu.

La conclusion apportée par Rachel P. Maines au terme de ce cheminement est symptomatique de l’ensemble de son ouvrage et dérangeante à plusieurs égards. Tout d’abord, parce que sa lecture des sources est critiquable sur plusieurs points. L’historienne, en opérant des va-et-vient incessants entre les auteurs anciens et contemporains, passant sans aucune précaution méthodologique à une comparaison entre les écrits d’auteurs au statut et à l’époque si différents – comme sa comparaison entre Juvénal et Flaubert – donne au lecteur le vertige, lui fait perdre le fil méthodologique et rend caduque la démonstration scientifique à laquelle elle tente de procéder. Ensuite, parce que très peu d’ouvrages historiographiques sont utilisés pour venir supporter une analyse des sources déjà bien fragiles. Rachel P. Maines donne, en ce sens, le sentiment de vouloir faire parler ses sources à la lueur de ses théories féministes plutôt que de les laisser parler. À cette utilisation critiquable des sources, l’auteur ajoute la confusion d’un plan répétitif qui ne repose sur aucune problématique solide. Il semblait, en effet, plus judicieux d’opérer une analyse chronologique permettant de lier les différents thèmes qu’elle aborde, science-technique-sexualité, et d’éviter par là-même les redites et les incohérences d’une démonstration confuse. Enfin, la position féministe de l’historienne agace car elle la pousse a opérer une lecture simpliste de l’histoire du vibromasseur en laquelle elle ne voit qu’une création masculine destinée à asseoir le pouvoir des hommes sur les femmes et leur permettre d’écarter du débat sociétal la question de leur capacité physique à amener leur femme à l’orgasme. Rachel P. Maines oublie un élément majeur : la sexualité, comme concept, n’existe pas avant le XXe siècle. La perception contemporaine que nous en avons est un héritage freudien, d’ailleurs largement remis en question à l’heure actuelle. L’homme du XVIIIe siècle n’évalue pas ses ébats conjugaux en termes de performance, encore moins en termes d’orgasme, il cherche la procréation avant le plaisir. L’étude de Rachel P. Maines est, en ce sens, faussée dès les premiers instants de son analyse par l’utilisation d’un langage issu d’un débat contemporain qui n’est certainement pas celui des sociétés passées. C’est donc comme une œuvre de vulgarisation, plaisante à lire en raison d’un style d’écriture fluide et souvent drôle, qu’il faut prendre cet ouvrage d’un auteur qui demeure à ce jour encore la seule historienne à avoir osé s’attaquer à un sujet qui, on ne saurait trop le répéter, n’est pas marginal mais, au contraire, essentiel dans l’apport qu’il peut fournir à plusieurs champs d’études propres aux sciences sociales.

Fabienne Giuliani

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  • ISSN 1954-3670