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Comptes rendus
   

Emmanuel Debruyne, «Femmes à Boches». Occupation du corps féminin dans la France et la Belgique de la Grande Guerre,

Paris, Les Belles Lettres, 2018.

Ouvrages | 16.04.2019 | Delphine Barré
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« Bochasse », « paillasses à boches », « pouyes » ou encore « femmes à Boches », autant de termes, dont l’un est emprunté comme titre de l’ouvrage par Emmanuel Debruyne, qui nous amènent à nous interroger sur la place des femmes en situation d’occupation, ici au cours de la Première Guerre mondiale. L’auteur prend ainsi pour cadre dix départements, regroupant le Nord de la France ainsi que la Belgique, placés sous occupation allemande durant les quatre années du conflit. Il s’attache à étudier les points de contact entre ces deux populations, occupants et occupés, tout en focalisant son travail d’historien sur le point de vue féminin, qui se situe encore à la marge des études historiques et de la « culture de guerre[1] », malgré quelques études s’attachant à comprendre quelle fut la place de ces dernières au cours du XXe siècle, initiées notamment par l’historien Fabrice Virgili s’agissant de la Seconde Guerre mondiale.

L’ouvrage s’articule en sept chapitres et prend appui sur des sources variées : tant les rapports des administrations, allemandes mais aussi belges et françaises, que des archives privées, notamment des journaux intimes, permettant de saisir un instantané de l’expérience de guerre des populations civiles et du regard porté sur ces femmes, qui bien souvent n’ont pas pris la parole tout en faisant l’objet d’un silence mémoriel et historique. Les chapitres ne suivent pas nécessairement une trame chronologique, bien que le développement du conflit et ses conséquences sur les populations à l’arrière aient été un enjeu de taille dans la gestion du « problème féminin ».

Le premier chapitre s’ouvre sur la question des viols et des violences à caractère sexuel ayant été exercées à l’encontre de ces femmes, autour notamment de la notion de « viol de guerre » (p. 26), en tant qu’arme utilisée dans le cadre d’une logique répressive[2]. L’auteur rappelle ainsi que ces violences ont pris place dès les premiers jours du conflit et ont fait l’objet de commissions d’enquêtes tant leur développement, leur nombre ainsi que leur visibilité croissante parmi la population civile devint un problème social majeur. Ainsi, à l’appui des différents rapports émis par les délégations françaises ou belges, l’auteur avance un chiffre de 15 000 à 25 000 viols (p. 46) perpétrés durant l’invasion allemande, viols qui ont pu être à l’origine de grossesses non désirées. Cette pratique d’une violence spécifique dirigée à l’encontre du corps féminin amène l’auteur à s’interroger sur la place du corps des femmes, pris dans sa valeur symbolique. Ce dernier devient « tout à la fois l’objet de la convoitise d’un ennemi foncièrement pervers, et le corps même de la nation » (p. 54). L’auteur montre ainsi un basculement dans la représentation du corps des femmes au cœur des mentalités, qui fait de ce dernier la représentation symbolique d’un État vaincu et occupé. Le corps des femmes s’intègre dès lors dans un discours national, devenant ainsi un enjeu de lutte. On peut ici citer l’exemple des chansons nées pendant la guerre, qui reflètent les préoccupations des populations, comme des soldats au front eux-mêmes, pour ces questions.

La question du contrôle des corps, centrale dans l’ouvrage d’Emmanuel Debruyne, se perçoit également par les rapports consentis entre les femmes des régions occupées et les soldats des troupes d’occupation. Ces relations, objet des deux chapitres suivants, sont étudiées sous le prisme du problème prostitutionnel et de son développement dans certaines zones proches du front et à l’arrière, ainsi que des contacts intimes et de l’épanouissement d’histoires d’amour entre des individus pourtant perçus comme antagonistes.

Le fait prostitutionnel, bien qu’il ait été déjà fort présent dans les régions évoquées avant le début de la guerre, voit sa nature se complexifier par l’arrivée des troupes d’occupation. L’auteur souligne que les autorités allemandes vont se servir de la prostitution afin de canaliser la sexualité des combattants, modifiant sensiblement l’offre et la visibilité de ce phénomène. Il est ici fondamental de distinguer d’une part l’établissement d’un commerce des corps féminins au sein d’institutions règlementées telles que les maisons closes, comme à Bruxelles par exemple, où l’auteur fait état d’une « tradition prostitutionnelle bien ancrée » (p. 63) avec pas moins de dix-neuf bordels recensés en 1910. D’autre part, il convient de comprendre comment les combats et l’arrivée massive d’une population masculine, bien que désignée comme ennemie, va contribuer à l’essor d’une prostitution clandestine, due à une précarisation des femmes, par la durée du conflit et le départ des hommes au front notamment. Cette forme de prostitution amène donc à une forme nouvelle de visibilité des contacts entre occupées et occupants, qui modifie le paysage urbain et la présence des femmes dans celui-ci. Auparavant plutôt confinées à la sphère privée, les femmes et leurs corps investissent le champ du public et amènent à comprendre autrement les ressorts d’une cohabitation forcée en temps de guerre. La politique règlementariste se voit donc elle aussi soumise à un nouvel encadrement, repris et renforcé par les autorités allemandes, par le biais de la création de nouvelles polices des mœurs en territoires occupés, ainsi d’un discours hygiéniste, qui s’inscrit dans la tradition du début du XIXe siècle, et notamment des travaux de Parent-Duchâtelet[3]. Cependant, l’auteur montre bien la confrontation des logiques qui président à la canalisation du phénomène prostitutionnel : entre considérations morales pour la préservation de la pureté des jeunes filles et des femmes, et donc de la Patrie, et volonté de contrôler le risque de contamination des soldats, plaçant de fait les femmes et leurs corps comme des menaces potentielles, le tout sur fond de lutte des pouvoirs politiques en place. Il aurait été intéressant ici de recourir aux perceptions même de ces femmes sur leurs expériences ; l’auteur le souligne d’ailleurs lui-même et fait état du manque de sources émanant des acteurs, et ici des actrices, qui n’ont que très peu témoigné. Néanmoins, il est possible d’approcher les mécanismes de contacts amenant à ces relations, de type tarifé ou sentimental, objet du troisième chapitre de l’ouvrage, et ce par le biais de différentes productions littéraires de l’époque (romans de guerre [p. 120] ou encore journaux intimes). L’auteur s’attache ainsi à décrypter le langage des individus, qu’il soit corporel ou linguistique. Les pages qu’il y consacre constituent un des moments les plus novateurs et originaux de l’ouvrage. L’apparition d’une nouvelle langue, avec « un vocabulaire et des expressions communes » (p. 131) destinées à pallier les difficultés de communication, est à ce titre étonnant, et témoigne aussi de la fragilité des relations comme de leur inscription de plus en plus présente dans le quotidien des individus en guerre. Par exemple, l’expression « malheur, triste la guerre » (p. 131) montre comment la possibilité de contact entre deux protagonistes peut s’établir, en faisant du conflit le terrain de souffrances partagées. L’auteur souligne aussi que ces fréquentations, quel que soit leur type, et qui parfois débouchèrent sur de véritables unions, sont inextricablement liées à une culture de guerre et à l’immédiateté des sentiments, plaçant les femmes au cœur de leur exacerbation.

La visibilité nouvelle des femmes et de leurs relations sociales se traduit également par diverses formes d’ostracismes, évoquées par l’auteur dans son quatrième chapitre. Le regard porté sur ces dernières, bien qu’il soit le plus souvent le fait d’hommes, n’en demeure pas moins soumis aux jugements et à une forme de moralisation de la part également d’autres femmes. Il est intéressant de souligner que, dans une époque qui voit l’émergence de divers mouvements féministes en Europe tendant à l’égal accès des femmes aux droits civiques et civils, le développement des relations entre occupants et occupées cristallise les comportements des populations locales. Comme le démontre l’auteur, la figure de la femme devient un enjeu de société et les « amalgames entre femmes à boches et prostituées, dénonciatrices, profiteuses, soumises, privilégiées, etc., sont courant au sein de la société occupée » (p. 169). Plusieurs exemples de violence à l’encontre de ces femmes sont avancés, allant de la simple rumeur à une pratique de violence physique, qui ne sont pas sans rappeler la stigmatisation à l’encontre de celles accusées de « collaboration horizontale[4] » pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

Le chapitre suivant fait état du contrôle et de la gestion des maladies vénériennes, considérées comme un véritable danger public et un enjeu de guerre, tant de la part des autorités occupantes que des vaincus. On s’étonnera simplement de voir cette thématique développée à cet endroit précis de la démonstration, alors que l’auteur en avait déjà esquissé les grandes lignes au second chapitre. Il y développe notamment la politique médicale entreprise autour des questions de propagation des maladies par les femmes auprès des soldats, avec l’exemple le plus notable des centres de traitement vénérien. L’auteur met en lumière les conditions de détention des femmes jugées dangereuses dans ces institutions au croisement « du médical et du carcéral ». Il s’agit, au-delà de l’isolement physique, d’une mise à l’écart sociale de ces femmes, allant de pair avec une volonté de rééducation souvent non dissimulée.

La fin du premier conflit mondial signe souvent la fin de ces relations, qu’elles aient été véritablement empreintes de sentiments ou simples relations d’un soir. Les enfants nés de ces couples se retrouvent ainsi au cœur des préoccupations féminines en tant que symbole de l’occupation et de la défaite du modèle matrimonial porté par les sociétés européennes. L’auteur estime ainsi à 6 000 ces naissances en Belgique et à 10 000 dans les dix départements français (p. 270). Moins étudiés que les « enfants de Boche[5] » nés durant le second conflit mondial, Emmanuel Debruyne montre ainsi que ces enfants subirent de fait la stigmatisation de leurs mères, les femmes demeurant bien trop souvent réduites à une identité qui leur a été assignée.

L’ouvrage d’Emmanuel Debruyne, novateur tant dans son approche que dans la variété des sources mobilisées, interroge ainsi aussi bien les acteurs et les actrices que la matérialité du quotidien en guerre. Dans une perspective historique qui n’isole plus les combattants de la société civile, ni les femmes comme partie intégrante du corps social, l’auteur montre que ces dernières ont également tenté de s’affranchir du pouvoir des hommes, dans un mouvement qui perdure dans les années de l’entre-deux-guerres et durant la Seconde Guerre mondiale. L’étude d’Emmanuel Debruyne se veut donc tout à la fois nécessaire pour comprendre la pluralité des quotidiens en temps de guerre et éclairante en intégrant le genre comme outil d’analyse indispensable à la démarche historienne.

Notes :

[1] Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2003.

[2] Stéphane Audoin-Rouzeau, Lenfant de lennemi 1914-1918. Viol, avortement, infanticide pendant la Grande Guerre, Paris, Ed. Aubier, 2009.

[3] Alexandre Parent-Duchâtelet, La prostitution à Paris au XIXe siècle, Paris, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 2008.

[4] Fabrice Virgili, La France virile : des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2004.

[5] Fabrice Virgili, Naître ennemi. Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Payot, 2014.

Delphine Barré

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  • ISSN 1954-3670