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Comptes rendus
   

Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017.

Ouvrages | 12.07.2018 | Silke Mende
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Dans le champ de l’écologie politique, la catégorie du « national » joue un rôle particulièrement ambivalent. D’un côté les acteurs y interviennent souvent de manière transnationale et beaucoup de leurs préoccupations traversent évidemment les frontières nationales, qu’il s’agisse de la pollution de l’air ou des eaux ou bien d’un nuage radioactif. De l’autre côté, on accentue souvent le caractère spécifiquement national de ce nouveau champ politique lorsque des formations électorales se dégagent ou que de véritables partis sont fondés. Dans ces cas-là, ce sont avant tout les systèmes politiques nationaux qui sont mis en avant. En RFA, les succès électoraux considérables des Verts sont même interprétés comme une sorte de spécificité allemande liée à un attachement traditionnel et profond à la « nature », attachement décrit comme quasi mythique. Inversement, la France est souvent présentée comme un cas exceptionnel en matière d’écologie politique, car le sujet environnemental ainsi que les mouvements et partis écologistes y sont relativement faibles. Le livre d’Alexis Vrignon, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2014 à Nantes, reconstitue la genèse de l’écologie politique en France du début des années 1960 à la fin des année 1970, fait ressortir constamment son imbrication dans un contexte transnational plus large et nous montre que le cas français ressemble bien plus à celui d’autres pays européens qu’il ne s’en distingue.

L’auteur se fixe pour objectif de « s’interroger sur les découpages chronologiques du second XXe siècle, [d’]enrichir notre approche des rapports entre nature et politique ainsi [que de] porter un regard nouveau sur la manière dont s’édifie un mouvement politique » (p. 17). Il insiste sur la cohérence de sa période d’étude qui apparaît comme un ensemble « marqué par une forte conflictualité sociale, d’intenses affrontements politiques et une effervescence culturelle multiforme » (p. 13). Ce faisant, il contribue à une meilleure compréhension des « années 1968 » dont les contours sont précisés. La notion clé de son argumentation est celle de « nébuleuse », terme parfaitement choisi car il souligne le caractère fluide et diversifié de l’écologie politique. Cette qualité de « "bricolage" inhérent à l’invention de toute nouvelle doctrine » (p. 16) se manifeste de plusieurs manières : fluidité des points communs ainsi que des différences par rapport à « 1968 » ; pluralité des idées, des pratiques et des acteurs qui se regroupent autour de ce nouveau champ politique à l’orée des années 1970 ; diversité des évolutions possibles dont l’institutionnalisation du mouvement n’était qu’une option parmi d’autres. Malgré tout, Alexis Vrignon opte pour une argumentation chronologique. Les sept chapitres de son ouvrage se répartissent en trois grandes parties : « l’émergence de l’écologisme au cœur des années 68 » (partie 1), « l’apogée des écologistes » entre 1974 et 1978 (partie 2) et les « mouvements écologistes face aux sorties des années 68 » avec la création des Verts en 1984, événement central et « point de fuite » du récit – malgré tout scepticisme envers chaque tentation téléologique qui tend à voir/interpréter l’institutionnalisation des Verts comme un évènement inévitable.

L’étude d’Alexis Vrignon présente de nombreux points forts. L’auteur discerne l’importance des différents courants, traditions et empreintes qui ont nourri la nébuleuse de l’écologie politique. Il les rend visibles par la reconstruction des relations personnelles, des forums et des réseaux influents. La reconstruction de cet « archipel de groupes écologistes » démontre bien qu’au début des années 1970 « aucun groupe ne peut prétendre détenir un monopole sur l’écologisme ou sa définition » (p. 84). De même, il souligne l’impact des imbrications et transferts transnationaux en revenant par exemple sur les expériences d’importants maîtres à penser, tels Serge Moscovici ou Edgar Morin, aux États-Unis dans les années 1960. Il revient également sur l’importance des relations avec les mouvements écologistes en Allemagne et, dans une moindre mesure, en Grande-Bretagne et en Italie. Parfois, on aurait souhaité que cette réflexion soit davantage développée dans le récit. Particulièrement réussie est, en revanche, la prise en compte des situations locales étudiées jusqu’à l’échelle des circonscriptions électorales. « L’Alsace et l’Île-de-France apparaissent ainsi comme deux territoires propices à l’émergence d’une expression politique de la défense de l’environnement » (p. 185). Le bon score des listes écologistes enregistré dans les 5e et 6e arrondissements de la capitale – par rapport aux résultats relativement faibles dans les 19e et 20e arrondissements – renvoie au caractère « bourgeois » du mouvement. Le cas spécifique de l’Alsace souligne ce que d’autres études récemment parues ont également fait ressortir : cette région est une véritable zone de contact entre des mouvements écologistes de différentes nationalités pour lesquelles les chantiers des futures centrales nucléaires ou d’autres projets à grande échelle présentent d’importants points de rencontre[1]. L’ouvrage d’Alexis Vrignon propose également de réévaluer de façon critique quelques-uns des concepts et des récits assez bien connus et souvent reliés à l’histoire de l’écologie politique dans le dernier tiers du XXe siècle. Sont ainsi discutées la catégorie de « nouveau mouvement social », forgée par Alain Touraine dans les années 1970, ou celle des « opportunités politiques » avancée par la sociologie politique des années 1980 et 1990. Ainsi l’auteur se positionne-t-il par rapport à la littérature existante en sciences sociales, travail obligatoire de chaque historien-ne du temps présent abordant des thématiques pour la plupart déjà traités par les disciplines voisines. Il aurait été souhaitable que le positionnement personnel de l’auteur ait été énoncé avec plus de netteté encore. Alexis Vrignon esquisse et critique des modèles d’interprétation célèbres comme la « société du risque » d’Ulrich Beck ou les « Trente Glorieuses ». Mais, selon moi, ces réflexions ne sont pas au fond liées à son propre objet de recherche. Ainsi est-il postulé que l’étude s’oriente vers « une autre histoire des "Trente Glorieuses" » récemment proposée par Christophe Bonneuil, Céline Pessis et Sezin Topçu (par exemple, p. 311)[2]. Mais l’apport de cette perspective pour une interprétation alternative de la « naissance de l’écologie politique en France » reste un peu vague, si l’on excepte la considération assez évidente que les trois décennies du boom d’après-guerre n’étaient pas tellement glorieuses si on les envisage du point de vue de l’histoire environnementale. L’argumentation sur la situation contemporaine manque de consistance bien qu’il soit question des différentes voix s’élevant contre le « dogme » du progrès ou la montée d’un certain « catastrophisme » (p. 102). L’un des principaux apports de l’ouvrage par rapport à la littérature existante réside dans son exploitation de nouvelles sources. Outre les revues contemporaines et une vaste « littérature grise », l’auteur s’appuie sur une grande variété de fonds d’archives (notamment les fonds de plusieurs acteurs du mouvement écologiste tels que René Dumont ou Yves Cochet, les archives des Verts mais aussi sur le fonds de la Présidence de Valéry Giscard d’Estaing) et sur plusieurs entretiens menés avec des témoins de l’époque. Le manque – regrettable – d’une bibliographie et l’absence d’un répertoire des sources s’expliquent sûrement par les exigences éditoriales de réduction lors de de la publication.

Pour conclure, Alexis Vrignon fournit une analyse convaincante, fondée sur le dépouillement de matériaux inédits, qui permet au lecteur de mieux cerner la « naissance de l’écologie politique en France ». En dépit de certaines faiblesses conceptuelles évoquées ci-dessus, il s’agit d’un ouvrage important et d’une lecture obligatoire pour tous ceux qui travaillent sur l’histoire politique et environnementale du dernier tiers du XXe siècle.

Notes :

[1] Stephen Milder, Greening Democracy. The Anti-Nuclear Movement and Political Environmentalism in West Germany and Beyond, 1968-1983, Cambridge et al.: Cambridge University Press, 2017 ; Andrew S. Tompkins, Better Active than Radioactive. Anti-Nuclear Protest in 1970s France and West-Germany, Oxford, Oxford University Press, 2016.

[2] Christophe Bonneuil, Céline Pessis, Sezin Topçu (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d'après-guerre, Paris, La Découverte, 2015.

Silke Mende

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  • ISSN 1954-3670