Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Entre fascisme et République : gouverner l'Italie

Coordination : Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonucci

Le gouvernement provisoire en Sicile : un laboratoire pour une Italie nouvelle ? (1943-1947)

Rosario Mangiameli
Résumé :

Cet article étudie l’influence du gouvernement militaire allié en Sicile sur la Seconde Guerre mondiale et son héritage sur la reconstruction politique de l’Italie d’après-guerre. La Sicile a (...)

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Traduit par Claude Sophie Mazéas

Dans quelle mesure l’héritage de la guerre et de l’occupation alliée a-t-il influé sur l’histoire de l’Italie républicaine ? Lorsqu’on tourne le regard vers la Sicile, des perspectives intéressantes se dégagent. Il s’agit en effet de la première portion d’Europe occupée par les Alliés ; et d’un banc d’essai pour les formules de gouvernement militaire allié, plus tard mises en place – parfois selon d’autres configurations – dans le reste de la Péninsule. En Sicile, avec une large avance sur le reste de l’Italie et de l’Europe, les forces politiques purent s’organiser librement et dialoguer avec les commandements alliés et des institutions italiennes qui commençaient à relever la tête après l’effondrement catastrophique dû à la défaite militaire. Le profond sous-développement de la société sicilienne, accentué par cette longue guerre, allait avoir une sérieuse incidence sur la gouvernance de la région tandis que refaisaient surface des problèmes aussi anciens qu’endémiques, comme l’organisation foncière archaïque du territoire, la mafia et le banditisme.

La planification difficile du gouvernement militaire allié

Ces derniers temps, la réflexion historique sur l’expérience de l’administration alliée en Italie durant la Seconde Guerre mondiale s’est affranchie de l’hypothèque politique qui envisageait la planification du gouvernement des territoires occupés à l’instar d’une préfiguration des coalitions de la guerre froide. Le débat sur la programmation ainsi que les premières expériences concrètes en Italie méridionale semblent informés par une approche empirique, et par des logiques expérimentales plutôt que des stratégies d’hégémonie géopolitique qui ne prendront corps que progressivement. Entre 1943 et 1944, durant le long stationnement des troupes anglo-américaines dans le sud de l’Italie, les rapports de force des Alliés occidentaux – entre eux, mais aussi avec l’Union soviétique – allaient en réalité connaître des mutations substantielles, entraînant des répercussions importantes sur le schéma du gouvernement d’occupation, élaboré durant la phase de programmation précédant le débarquement de Sicile en juillet 1943[1].

La mise au point de l’opération Husky (nom de code de l’occupation de la Sicile) lancée à Casablanca en janvier 1943 était de la compétence des Anglo-Américains – même si les Britanniques étaient les plus impliqués dans le projet, tandis que les Soviétiques en étaient complètement exclus. Principal objectif de l’opération ? Sortir l’Italie du conflit et déboulonner le système de domination ennemi dans l’espace méditerranéen, ce qui comportait également de nombreux avantages pour les communications avec le Moyen-Orient et l’Inde. La Sicile fut donc considérée comme un objectif privilégié, l’idée étant de poursuivre ensuite en direction du continent[2].

Le fait d’écarter l’Italie du conflit relevait également d’un programme brossé à larges traits : cela pouvait signifier une sortie définitive avec un changement de front ; mais aussi un effondrement dû au chaos et à la désorganisation, rendant le contrôle de la Péninsule extrêmement problématique pour les Allemands. Les grandes orientations présidant à la mise en place du futur gouvernement d’occupation étaient tout aussi vagues. Et bien que l’on précisât qu’il s’agissait de la première portion de territoire européen (donc non colonial), ce qui impliquait une forte valeur démonstrative pour le reste de l’Europe, le schéma adopté fut, en l’occurrence, calqué sur le modèle colonial. Les Anglais suggéraient un système inspiré de leur pratique de domination en Afrique subsaharienne : un gouvernement indirect, comme celui qu’on y avait expérimenté, permettrait en effet un gain de personnel. Les tâches du gouvernement d’occupation seraient très limitées : on se bornerait à garantir la loi et l’ordre tout en prévenant les épidémies, afin de ne pas détourner les unités de combat de leur mission principale[3].

L’organigramme britannique, par la suite effectivement adopté, prévoyait que quelques officiers, les Civil Affairs Officer (CAO), se chargeraient des administrations provinciales et communales siciliennes. Leur travail consisterait à relancer la machine publique en recourant au personnel politique et aux fonctionnaires en place, non sans avoir écarté quelques fascistes invétérés. Les Britanniques sous-estimaient – pour ne pas dire refoulaient – les aspects politiques. Il s’agissait en l’espèce d’un message on ne peut plus clair adressé aux classes dirigeantes italiennes: l’ensemble des responsabilités incombaient désormais à Mussolini, et à lui seul[4]. Avec le déclenchement des opérations en l’Italie, toutes les solutions pouvaient être envisagées par les Britanniques, hormis une révolution sociale. Appliquée à l’échelle locale, cette stratégie exigeait une implication politique a minima, et la recherche d’un dialogue avec les classes dirigeantes traditionnelles.

Outre leur expérience administrative, les Britanniques s’enorgueillissaient de connaître la réalité de l’Italie méridionale, un aspect selon eux non négligeable pour tisser de bons rapports avec la société locale. Dans l’imminence du débarquement, les Britanniques rédigèrent des manuels à l’intention des officiers (ainsi que des petits guides pour les soldats), où l’on illustrait l’histoire et les coutumes du lieu ; on fournissait un schéma de l’administration italienne ; on suggérait ou déconseillait certaines conduites ; et on mentionnait certains des personnages les plus en vue. Le manuel le plus exhaustif, le Sicily Zone Handbook, avait été préparé par une équipe oxonienne dans une optique essentiellement anthropologique[5], ce qui était aussi une façon d’esquiver toute appréciation d’ordre politique. Ce que j’entends souligner ici, outre la transposition d’un schéma colonial, c’est l’attention accordée par les Britanniques à l’aristocratie : ils forgèrent en effet une théorie que l’on pourrait appeler la « parenté normande », selon laquelle les classes aristocratiques siciliennes et britanniques, en vertu d’une lointaine origine commune, étaient appelées à s’entendre[6]. L’on se référait à une société traditionnelle et arriérée, où les aristocrates avaient pu conserver quelque auctoritas dont on supposait qu’elle se plaçait au-dessus des contingences politiques du monde moderne, et par conséquent du fascisme. Lorsqu’au terme de la très violente et sanglante bataille de Catane, la ville fut prise, le podestat et marquis Antonino di San Giuliano alla au-devant du commandement britannique qui le reconduisit dans sa fonction de maire. Il s’agissait en effet du petit-fils du ministre homonyme des Affaires étrangères du Royaume d’Italie avant la Première Guerre mondiale, un ami personnel d’Édouard VII proclamé par l’université d’Oxford « ex antiquissima stirpe nortmannica oriundus[7] ». D’ailleurs, soulignait le Sicily Zone Handbook, la Sicile n’avait pas connu la Révolution française et avait été placée sous l’égide britannique pendant toute la période napoléonienne.

Les Américains privilégiaient eux aussi une vision anthropologique et mettaient de côté la dimension politique. Ils acceptèrent ainsi le schéma britannique de gouvernement militaire, mais ils fournirent aussi un élément dont ils disposaient pour favoriser le dialogue avec la population de l’Italie méridionale : l’héritage constitué par l’émigration italienne vers les États-Unis dans les années précédentes. En réalité, un dessein politique sous-tendait cette idée, mais concernait davantage la politique intérieure américaine qu’un projet expressément élaboré pour l’Italie. L’attention accordée aux Italo-Américains était une spécificité de la politique de Roosevelt, qui avait reçu leur soutien électoral et s’apprêtait de nouveau à s’en prévaloir. Cela s’était traduit par une action qui, d’une part, avait neutralisé la sympathie qu’une bonne partie de la population italo-américaine éprouvait envers Mussolini ; et, d’autre part, cela avait évité aux Italo-Américains d’être internés en tant qu’« ennemis étrangers » à l’instar des Allemands et des Japonais. Jouer sur le registre de l’émigration permettait aux Américains de présenter un visage amical à l’Europe, et de gagner la faveur de la zone la plus pauvre du continent. Roosevelt demanda donc que les Américains fussent bien représentés au sein du personnel administratif. Et sur le plan militaire, le président proposa que les Italo-Américains jouissent d’une forte visibilité aux avant-postes de la première vague d’attaque. Un tel projet pouvait également produire, au sens large du terme, un comportement démocratique, car il s’ancrait justement dans un mythe démocratique et populaire[8].

Mais cette attitude amicale recommandée aux troupes d’occupation eut un revers pratique qui fut à l’origine du premier et du plus important conflit au sein même de l’appareil militaire américain. Durant les premiers jours de l’occupation, certains soldats américains se rendirent coupables de l’assassinat de militaires et de civils italiens ; et à l’occasion des procès rapidement intentés devant les tribunaux militaires américains, des voix éminentes s’élevèrent et ne manquèrent pas de mettre en relation ces conduites criminelles avec les ordres impartis par le commandant du corps de débarquement états-unien, le général George Patton. Peut-être soucieux que les soldats italo-américains ne sympathisent pas trop facilement avec l’ennemi, le général avait mené une véritable campagne de matraquage où l’on encourageait « les tendances homicides des soldats », et il avait donné des ordres en ce sens concernant le comportement à adopter sur le champ de bataille et en cas de reddition de l’ennemi. De nombreux officiers et soldats condamnèrent ouvertement ces épisodes de violence, qui étaient étrangers au caractère démocratique de la guerre qu’ils menaient contre les puissances fascistes. D’autres épisodes d’intempérance du commandant furent révélés par la presse et âprement critiqués[9].

En revanche, la propagande américaine utilisa tout de suite les images filmées de la rencontre amicale entre les troupes et la population, et souligna le rôle déterminant des soldats italo-américains. L’œuvre qui consacra cette épopée portait plus spécialement sur le travail des Civil Affairs Officers, les administrateurs militaires. J’en veux pour preuve A Bell for Adano de John Hersey, sorti rapidement sous forme de reportage et de feuilleton dans Life au printemps 1944. L’ouvrage fut ensuite publié et traduit en italien sous le titre Una campana per Adano. Adano était en réalité la petite ville côtière de Licata, dans la province d’Agrigente, confiée aux soins du major Frank Toscani, qui dans le livre s’appelle Joppolo, un Italo-Américain rooseveltien[10].

« L’Amérique est un pays international et le major Joppolo est un Italo-Américain qui devait opérer en Italie […]. Voilà en quoi nous sommes chanceux. Aucun autre pays n’a autant d’hommes qui parlent les langues des pays que nous devons envahir, qui en comprennent les coutumes, qui ont entendu leurs parents chanter les chansons populaires de ces lieux, qui ont goûté le vin de ces terres et dont le palais garde la mémoire […]. L’Amérique se rapproche de l’Europe – et vous pouvez être aussi isolationnistes que vous le voulez, c’est la réalité. Nos armées sont en train d’y affluer. De même que l’Europe nous a un temps envahis avec ses nombreuses vagues de migrants. Tant qu’il n’y règnera pas une certaine stabilité, nos armées devront rester en Europe. Tout Américain qui stationne en Europe devra peut-être compter sur un Joppolo, non seulement pour ce qui est de la langue, mais aussi en ce qui concerne la sagesse, la justice et ce que nous pensons offrir aux Européens[11]. »

L’AMGOT : du succès à la crise

L’Allied Military Government of Occupied Territory (AMGOT) n’avait rien à voir avec les troupes combattantes, même s’il était placé sous le commandement militaire du général britannique Harold Alexander. Les personnalités et les curricula des principaux responsables reflétaient deux modèles de gestion différents. Lord Francis Rennell of Rood était un diplomate fort d’une expérience d’administrateur dans les colonies, il avait étudié l’anthropologie et était un fin connaisseur de l’Italie. Le responsable américain, Charles Poletti, était un homme politique appartenant au parti démocrate, à l’époque vice-gouverneur de l’État de New York. Poletti, ainsi que d’autres Italo-Américains comme Fiorello La Guardia, avait été le protagoniste de la complexe opération politique visant à convertir les philofascistes célèbres issus de la population italo-américaine au rooseveltisme et à la démocratie[12].

Dans un premier temps, l’accueil bienveillant que la population réserva aux troupes d’occupation – dans l’espoir que celles-ci missent fin à la guerre et aux souffrances jusqu’alors endurées – facilita sans nul doute la tâche de l’AMGOT. Rennell a l’impression que l’appareil administratif italien, les notables et le clergé veulent collaborer. Mais on mentionnera cependant quelques bémols, comme en témoigne la prudente remarque du capitaine canadien A.S. O’Hara qui déclara : « On devait sans cesse se méfier des amours intéressées[13]. »

Lors d’une rencontre avec Rennell, l’évêque de Noto avait minimisé la prégnance du fascisme dans le sud-est de la Sicile (qui était en réalité le berceau du fascisme sur l’île[14]) : « Le Parti fasciste n’avait jamais eu un réel ancrage en Sicile méridionale, où ses dirigeants étaient discrédités et détestés. » Rennell accepta immédiatement la thèse selon laquelle la société sicilienne était étrangère au régime, et alla jusqu’à parler dans un rapport au ton quelque peu triomphaliste d’« un antifascisme inné des Siciliens, qui les avait convaincus de se considérer quasiment comme des Alliés[15] ».

Au nom du principe de self-government, l’aspect le plus important et spécifique de l’AMGOT concernait le gouvernement local et la large autonomie accordée aux personnes chargées des affaires civiles, qui bénéficiaient ainsi de davantage de souplesse dans leur action administrative. Le niveau de centralisation était très faible. Et ce fut uniquement à la lumière d’une expérience désastreuse que les divisions administratives de l’AMGOT (justice, finances, approvisionnement, santé, sûreté publique, propriétés de l’ennemi, auxquelles s’ajoutèrent l’éducation et la protection des monuments) revêtirent le rôle d’un organe directif à l’échelle régionale, en Sicile tout comme dans les autres régions du Sud progressivement occupées par les troupes alliées[16].

Dans un premier temps, on hésita sur la marche à suivre quant aux institutions étatiques dont on ne connaissait guère le niveau de connivence avec le régime fasciste. Bien que l’appareil du Parti national fasciste (PNF) se soit rapidement dissous dès les premiers signes avant-coureurs de l’invasion, une forte empreinte du parti et du régime ne s’en fit pas moins ressentir dans les institutions. Les Civil Affairs Officers n’en eurent que vaguement conscience : en effet, il se répandit parmi eux l’idée que l’héritage fasciste était avant tout représenté par le manque d’esprit d’initiative de nombreux fonctionnaires et par une inaptitude au self-government. L’on ne tenait peut-être pas compte du profond découragement d’une population souhaitant désormais la fin des hostilités, et interprétant l’arrivée des Alliés comme la garantie certaine d’une paix imminente[17].

Les principaux appareils du vieil État monarchique souffraient du même accablement : carabiniers et policiers partageaient le malaise et les privations du reste de la population, et n’hésitaient pas à avoir recours au marché noir et à d’autres expédients illégaux, car c’était pour eux une question de survie. Dans ces conditions, et pour un major américain, le seul critère d’évaluation reposait sur son appréciation personnelle, sur the rule of thumb extrapolé de sa propre expérience[18].

L’exemple le plus éclatant de ce manque de critères d’évaluation était d’ailleurs représenté par l’attitude des plus hautes autorités. Les préfets de Palerme et de Catane[19], dont la carrière s’était construite à l’ombre du PNF, s’étaient évanouis dans la nature à l’annonce du débarquement. Quant aux conseillers préfectoraux, ils restèrent en place avant de subir une campagne d’épuration pour être ensuite réintégrés. L’attitude des Britanniques à l’égard des appareils administratifs fut le plus souvent bienveillante. En témoigne l’écart important entre l’épuration pratiquée en Sicile occidentale, contrôlée par les Américains, et en Sicile orientale, contrôlée par les Britanniques : 500 cas contre 158 durant la toute première phase de l’opération. Au bout d’un an, 7 234 cas devaient être encore réglés, et il s’agit là de la plus vaste campagne d’épuration entreprise par les Alliés en Italie[20].

Les critères ambigus sur lesquels reposait l’identification des fascistes devinrent encore plus aléatoires lorsque les CAO durent composer avec les logiques des factions au sein des différentes villes, petites ou grandes : face à la politique, ils étaient démunis. Les premières mesures prévoyaient en réalité de maintenir dans leurs fonctions les podestats d’au moins 50 % des communes siciliennes. Dans certains cas, les habitants eux-mêmes exigèrent le renvoi de l’ancien personnel fasciste, et l’on entra ainsi dans une nouvelle phase : de nombreux hommes politiques de la période préfasciste refirent surface et occupèrent les postes restés vacants, mais le faible nombre de personnes instruites – pour ne pas dire alphabétisées – limitait la possibilité de choix. « Dans une île présentant un pourcentage élevé d’analphabètes, il est presque impossible de gérer les municipalités, les travaux publics, les réserves de blé, les banques, etc., sans employer du personnel technique et administratif local », écrivait Rennell en guise de réponse à une question parlementaire posée à la Chambre des communes où l’on pointait une compromission avec la mafia et la non-restauration d’un système démocratique. Et de poursuivre : « Dans certaines parties de la Sicile, l’élection du maire conduira à un vote unanime pour les chefs de la mafia locale[21]. »

Le rôle des Américains

Bien des choses ont été dites sur les accords secrets que les commandements de l’armée américaine auraient passés avec les mafieux afin de faciliter l’opération Husky. Il s’agit en réalité d’une rumeur à laquelle aucun historien sérieux n’a jamais souscrit. On doit en revanche considérer cette rumeur comme le symptôme de la politique non intrusive menée par les Américains dans la phase initiale de l’occupation de l’Italie. Toutefois, ce fut précisément l’observation du rôle que la mafia était en train de revêtir en Sicile, qui poussa les officiers états-uniens à se livrer à une première réflexion conduisant à une gestion plus responsable de l’occupation de l’île. À la fin du mois d’octobre 1943, les hautes sphères alliées en Italie prirent connaissance des résultats d’une enquête commandée au capitaine américain W.E. Scotten (autrefois consul à Palerme), intitulée The Problem of Mafia in Sicily[22]. On prenait enfin acte de la coupable sous-évaluation, lors de la programmation, de la complexité de cette société arriérée et rurale. Scotten, comme Rennell, soulignait l’émergence de personnages liés à la mafia dans de nombreuses communes de la province de Palerme ; des hommes qui s’étaient présentés aux CAO comme des candidats naturels pour la gestion de la chose publique en lieu et place des fascistes. Ces nominations n’avaient donc pas été orchestrées en aval par des organes occultes de la mafia américaine, comme l’a continûment répété – et ne cesse de le faire – une certaine littérature consacrée à l’occupation de la Sicile[23]. Un second volet important concernait l’analyse d’un réseau supra-local à caractère politico-affairiste, qui prospérait grâce au contrôle du marché noir et gravitait autour de la mafia. Le programme Husky avait en effet négligé le problème alimentaire, car on était persuadé – à tort – qu’une région rurale comme la Sicile avait les ressources nécessaires pour sa subsistance. La réalité était toute autre : les trois années de guerre durant lesquelles la Sicile servit d’arrière pour le front africain avaient mis à rude épreuve les structures économiques de l’île. La production avait fortement chuté à cause de la saignée provoquée, dans les classes laborieuses, par l’enrôlement dans les forces armées. La militarisation du territoire et les fréquents bombardements (jusqu’à cette époque, l’île avait été la région italienne la plus pilonnée) avaient fait le reste. Mais l’aspect le plus critique était la distribution spécifiquement sicilienne de la population sur le territoire, avec des grandes villes et de grosses agglomérations urbaines mineures qu’on appelle sur l’île des paesi[24], en sicilien des paìsi. Une telle configuration territoriale compliquait la gestion du marché alimentaire et impliquait un ensemble complexe d’intermédiations. Pendant la guerre, le gouvernement italien avait ordonné la constitution obligatoire de réserves de biens de première nécessité comme le blé et l’huile, de manière à éviter la spéculation. Les Alliés avaient entériné ce système, mais sa gestion leur avait complètement échappé et le marché noir battait son plein. Par le biais des administrations communales qu’ils dirigeaient désormais, les mafieux pouvaient contrôler les réserves qui étaient du ressort de ces institutions locales, et étaient en mesure d’exercer – en s’enrichissant au passage – une forte influence sur l’ensemble de la Sicile occidentale. Le réseau des accointances mafieuses était susceptible de mettre en relation différentes réalités, et de suppléer à la fragmentation de l’appareil administratif. L’AMGOT possédait encore à l’époque une dimension locale d’où, selon Scotten qui en avait immédiatement saisi le poids politique, la dangerosité de la mafia. En guise de conclusion à son enquête, Scotten proposa trois solutions : la première prévoyait un accord avec la mafia ; la deuxième suggérait de cesser toute action administrative alliée, celle-ci étant entièrement déléguée à la mafia ; la troisième préconisait en revanche, une lutte sans quartier pour faire barrage à l’organisation.

On opta pour la dernière solution : les Alliés entamèrent une opération antimafia massive, en recourant à la compétence et au professionnalisme des appareils voulus en son temps pas le « fascistissimo » préfet de Palerme Cesare Mori, auquel Mussolini avait laissé les coudées franches pour éradiquer définitivement la mafia. Dès la fin du mois d’octobre, l’Inspection interprovinciale de Sûreté publique (Ispettorato interprovinciale Pubblica sicurezza), dont l’effectif comptait plus de 300 personnes, entrait en fonction. L’organisme reprenait le modèle de la Direction régionale de Sûreté publique (Direzione regionale di Pubblica sicurezza) du préfet Mori. Cette opération permit le retour sur le devant de la scène de nombreux cadres de la police fasciste qui, par la suite se hissèrent rapidement à des postes de direction en Sicile, et poursuivirent les nombreux bandits qui infestaient l’île, à commencer par le plus célèbre d’entre eux : Salvatore Giuliano[25]. L’île devint ainsi l’espace de continuité des appareils de sécurité, dont les membres échappèrent ainsi aux mesures d’épuration. Cette opération confirma et perpétua le mythe de l’efficacité de la répression antimafia mise en œuvre par le fascisme, tout en jetant le voile sur les aspects politiques et sociaux qui l’avait caractérisée[26]

Le besoin de régler quelques problèmes administratifs urgents entraîna un fort activisme qui multiplia les conflits avec les autorités italiennes. Après l’armistice de septembre 1943, l’Italie était littéralement coupée en deux : dans la zone occupée par les Alliés, s’était constitué le Royaume du Sud (capitale Brindisi puis Salerne), avec à sa tête le roi et le maréchal Pietro Badoglio ; tandis qu’au Nord, contrôlé par les Allemands, on avait assisté à la fondation de la République sociale italienne (RSI ; capitale Salò) dirigée par Mussolini. La capacité de ces deux États d’exercer une réelle souveraineté sur leur territoire était quasi nulle du fait de la désorganisation entraînée par la défaite. Au nord, la RSI était placée sous la tutelle allemande. Son territoire s’amenuisait à mesure que les Alliés remontaient le long de la Péninsule ; tandis que la guérilla menée par les partigiani en limitait fortement la capacité de gouvernement. La souveraineté du Royaume du Sud était, quant à elle, entravée par les choix des Alliés, même lorsque ces derniers en firent un cobelligérant – mais pas un allié – dans la guerre contre les Allemands. Le premier signe d’une évolution des rapports entre le Commandement allié et les Autorités italiennes avait été l’abolition de la référence à l’Occupation dans la définition du gouvernement allié, qui devenait simplement l’AMG (Allied Military Government) ; et, par la suite, la formation de l’Allied Control Commission, qui transférait l’application de l’Indirect rule de l’échelle locale à celle du gouvernement « central » italien. Mais c’était justement ce passage de témoin qui renforçait la mainmise alliée sur l’ensemble de l’appareil étatique italien, et mettait en exergue une série de contradictions, au premier rang desquelles une sorte de régionalisation de l’administration. De novembre à février 1944, les principales branches de l’administration de l’État, depuis l’Instruction jusqu’à la Sûreté publiques, furent redéployées au niveau régional : cette réforme de grande envergure aurait de très fortes répercussions sur le débat politique sicilien de l’après-guerre. Il s’agissait de mesures provisoires dictées par une approche empirique du problème plus que par un programme visant à réorganiser l’État sur une base régionale ; et l’idée était aussi d’adapter l’administration italienne à la structure régionale de l’AMG. On tendait ainsi à créer des organismes autonomes ne dépendant plus des préfectures, mais de l’administration régionale alliée, comme le corps de police ferroviaire, l’office régional du travail ou encore les bureaux qui géraient les ressources alimentaires[27]. On assista ainsi à une superposition d’institutions – celles qui existaient déjà et celles que les Alliés avaient créées – de sorte qu’éclatèrent souvent des conflits de compétences provoquant à court terme des tensions politiques : un exemple macroscopique fut justement la création d’un organe régional sicilien.

L’autre prérogative – déstabilisatrice – de l’activité institutionnelle des Alliés, concernait la mutation des fonctionnaires qui n’épargna aucun secteur : comme des postes étaient restés vacants suite à l’épuration, on dut procéder à une campagne de promotions souvent effectuées en forçant manifestement la lettre des règlements. Cela ressemblait à une première expérimentation des outils que la présence américaine introduisait pour remédier à l’immobilisme de l’appareil administratif du pays, de sorte qu’un mythe se créa aussitôt autour de la supposée mobilité de la classe moyenne des employés. Entre-temps, cependant, on avait rétabli l’admonition, l’exil, l’arrestation de police judiciaire, au motif que ces mesures faciliteraient la lutte contre la criminalité[28].

Entre la fin de l’année 1943 et le début de l’année 1944, le Mezzogiorno insulaire et continental présentait toute une gamme de situations : la Sicile (Region I), la Calabre et la Basilicate (Region II), la Campanie (Region III) étaient administrées par les Alliés à travers des structures de gouvernement présentant une dimension locale. La Sardaigne et une partie des Pouilles (hormis la province de Foggia) constituaient le territoire effectif du Royaume du Sud, même si l’administration sarde était centralisée et relevait d’un Haut-commissariat. 

Le contrôle difficile de la reconstruction politique

La méfiance envers la politique et les antifascistes, par ailleurs difficiles à situer dans cette phase initiale car ils n’étaient pas organisés, avait provoqué un profond désarroi. Les premiers à se présenter à l’instar d’une force organisée, avaient été les séparatistes du Mouvement pour l’indépendance de la Sicile (MIS). Il s’agissait d’un groupe d’hommes politiques préfascistes avec à leur tête l’ex-député Andrea Finocchiaro Aprile, et de grands latifundistes emmenés par le comte Lucio Tasca Bordonaro à Palerme et par les ducs Franz et Guglielmo di Carcaci à Catane. En Sicile occidentale, ils furent rejoints par de très nombreux mafieux de haut rang. Le programme du MIS était le suivant : profiter de l’effondrement de l’État italien pour s’en séparer, en déclarant aux Alliés que les classes dirigeantes étaient étrangères au fascisme et prêtes à constituer un gouvernement provisoire. Nombre de latifundistes thuriféraires du fascisme, comme le comte Tasca en personne, firent promptement volte-face : c’était un moyen pour passer du côté des vainqueurs. Les dirigeants du MIS, qui avaient toujours à l’esprit les conséquences désastreuses de la défaite allemande lors du précédent conflit, pensaient ainsi se soustraire à d’éventuelles réparations infligées à l’Italie. De plus, ils savaient parfaitement – pour en avoir fait l’expérience – ce que signifiait la radicalisation sociale d’un après-guerre : ils craignaient que les soulèvements paysans en vue d’une réforme agraire pussent se répéter et imaginaient déjouer un tel scénario grâce à une séparation d’avec l’Italie[29].

Les séparatistes proposèrent donc aux Alliés de mettre en place un gouvernement provisoire, mais l’hypothèse fut balayée d’un revers de main. Quand Finoccharo Aprile, affirmant représenter la Sicile, alla au-devant de Poletti suivi d’une délégation, le gouverneur américain le traita de fasciste et répliqua que « pour dire qu’on représente la Sicile, il faut qu’au moins la moitié des Siciliens plus Un partage l’avis de ce groupe[30] ». Toutefois, la nomination de Tasca et de quelques autres administrateurs pouvait donner le sentiment que cette proposition trouvait un soutien ; à l’instar de celle de mafieux, elle s’expliquait d’ailleurs davantage par des initiatives locales que par un projet politique précis.

Le congrès de Bari (28-29 janvier 1944) fut la première vitrine des partis politiques organisés en Italie méridionale, désormais en grande partie libérée. Il ressort de ces assises une forte hostilité à l’égard de la gestion monarchique du Royaume du Sud : le roi était accusé d’avoir soutenu le fascisme et de n’avoir pas su diriger le pays durant la phase délicate de l’armistice. Cette situation poussa les Américains à se pencher plus sérieusement sur le volet politique, s’opposant en cela à Churchill qui considérait que le seul interlocuteur envisageable était le monarque. Charles Poletti, précédemment gouverneur de la Sicile, avait été nommé au même poste à Naples, et se fit le chantre de cette ouverture à la lumière de son expérience sicilienne[31]. Quant au jeune diplomate Adlai Stevenson, il semblait plus porté sur la réflexion théorique :

« Les autorités d’occupation […] ont un grand besoin d’organisations non étatiques au sein de la population civile, à travers lesquelles elles pourraient obtenir le soutien et la compréhension de la population. […] L’AMG n’a pas utilisé le CLN comme canal de communication avec l’opinion publique. Bien sûr, la commission n’a utilisé aucun parti politique individuellement[32]. »

La perspective de rendre la Sicile à l’administration italienne montrait combien le problème posé par Stevenson pouvait être urgent et dramatique, d’autant que les séparatistes ne manquèrent pas de manifester leur hostilité à ce projet. De nombreux maires et préfets nommés par les Alliés s’étaient associés au mouvement pour essayer de constituer un groupe d’interlocuteurs fort vis-à-vis du Gouvernement militaire. Bureaucrates et notables bénéficiaires des nominations alliées dans le contexte de désagrégation sociale et de fragmentation politique du précoce après-guerre sicilien représentaient un secteur représentatif des élites locales. Les Américains exprimèrent leur perplexité quant au choix de replacer le territoire sicilien sous la houlette du gouvernement du roi, incapable, selon certains observateurs, de faire face à la révolte sociale. « Des membres de nos services secrets – écrivait Adlai Stevenson – craignent que le transfert de la Sicile au Royaume puisse engendrer des désordres[33]. »

Il sembla donc opportun d’instituer un Haut-commissariat pilotant la réunification de la Sicile et de l’État italien. Selon Badoglio, cette mesure était en revanche un coup de boutoir porté au système étatique, qui pouvait « porter préjudice à l’unité administrative et politique de la nation[34] ».

Pour d’aucun, c’était la condition pour permettre l’établissement d’un ordre démocratique dans le pays, et la classe politique sicilienne se hâta d’utiliser toutes les innovations alliées pour optimiser son propre pouvoir contractuel avec l’État. Les séparatistes demandèrent – et obtinrent – qu’un homme de leur choix occupât la charge de Haut-commissaire, mais les résultats ne furent guère convaincants. De fait, la crise des réserves alimentaires atteignit alors sa cote d’alerte.

Il fallut attendre le mois d’avril pour que la situation sicilienne connaisse une évolution radicale, suite au compromis passé entre les partis antifascistes et la monarchie, sur proposition du leader communiste Palmiro Togliatti à l’occasion de ce que l’on a coutume d’appeler le « tournant de Salerne » (la svolta di Salerno). Togliatti proposait une trêve entre partis antifascistes et monarchie, de manière à mener de concert la lutte contre l’envahisseur, tandis qu’on attendait la fin de la guerre pour choisir entre une forme républicaine de l’État et le maintien de la Monarchie[35]. Les six partis qui formaient à l’époque le CLN, c’est-à-dire le Comité de libération nationale (Démocratie chrétienne, Parti communiste, Parti socialiste d’unité prolétaire, Parti d’action, Parti libéral et Démocratie du travail), entrèrent au gouvernement du Royaume du Sud pendant la courte période où celui-ci était encore présidé par le maréchal Badoglio, plus tard remplacé par Ivanoe Bonomi, un vieil antifasciste. Le nouveau ministre de l’Intérieur, le Sicilien Salvatore Aldisio, autrefois membre du Parti populaire italien, appliqua au Haut-commissariat pour la Sicile et aux administrations des communes de l’île la recette du CNL, balayant toute influence séparatiste. Mais Aldisio ne s’arrêta pas en si bon chemin : il quitta son ministère et prit la direction du Haut-commissariat[36], prouvant ainsi l’efficacité que l’initiative politique pouvait revêtir à l’échelle régionale, une réalité moins complexe que la dimension territoriale sur laquelle le Royaume du Sud entendait reconstruire sa souveraineté. 

Question agraire et insoumission

Encore une fois la Sicile se trouva au centre d’une crise majeure. Le gouvernement d’Ivanoe Bonomi engagea des réformes visant à accentuer le caractère démocratique de son action. Les mesures les plus décisives pour la société méridionale furent sans nul doute les décrets promulgués en octobre 1944 par le ministre de l’Agriculture Fausto Gullo, un communiste calabrais. Ces textes permettaient l’attribution, à des coopératives de paysans, de terres en friche ou mal cultivées. Ces mesures bouleversaient, en faveur des cultivateurs, la répartition de la rente agricole : un cinquième allait au propriétaire-bailleur et quatre cinquièmes au métayer, avec une prime pour le propriétaire si celui-ci participait à la vie de l’entreprise agricole. Il s’agissait en effet de remettre en culture de vastes étendues abandonnées du fait de la guerre, ou dévolues à l’élevage à cause du manque de main-d’œuvre[37].

Les « décrets Gullo » devinrent le fer de lance du combat contre le marché noir et visaient à reconstituer le tissu de la société rurale, tenaillée par la faim et rançonnée par la mafia qui avait la haute main sur le commerce illégal. Pour lutter contre les organisations mafieuses, le dirigeant communiste Girolamo Li Causi s’était rendu à Villalba le 16 septembre 1944 afin d’y tenir un meeting, mais c’était dans cette bourgade qu’avait vu le jour Calogero Vizzini, considéré comme le plus influent des chefs de la mafia. En guise de comité d’accueil, le leader communiste essuya des coups de fusil et des jets de grenade. Li Causi fut blessé lors de cet attentat dont Vizzini revendiqua ouvertement la paternité[38]. Le 19 octobre suivant, dans la très centrale via Maqueda de Palerme, une grande manifestation d’employés affamés fut dispersée par l’armée qui tira sur la foule : on compta 24 morts et 158 blessés. Dans ce contexte difficile, les organisations paysannes qui commençaient à se constituer dans les campagnes grâce aux « décrets Gullo », eurent explicitement, et pour la première fois, la loi de leur côté. La loi, certes, mais pas les forces de l’ordre, dépassées par la nouveauté d’une législation qui prenait la défense des plus humbles et ne confondait pas légalité et puissance sociale[39].

L’automne 1944 fut celui des choix cruciaux, véritables bancs d’essai pour une politique démocratique qui devait affronter difficultés et contradictions. En témoignent la tentative d’impliquer la population du Sud dans la guerre antifasciste menée par les Alliés ; et l’espoir que les Méridionaux apportent leur renfort à la Résistance combattant dans le nord du pays. En septembre 1944, on lança un nouvel appel aux armes pour renforcer les rangs de l’armée qui, avec l’aide des Alliés, était en train de se réorganiser dans le Sud. Étaient concernées les classes d’âge 1923, 1924 et 1925, mais les appelés mobilisés avant l’armistice s’étaient volatilisés le 8 septembre ou dans les journées qui précédèrent la bataille de Sicile. On demanda donc à ces soldats de se présenter munis de leur barda comprenant entre autres « une gamelle, une cuiller et une couverture » comme si rien n’était arrivé le 8 septembre, ce qui suffit à montrer l’immobilisme obtus et sclérosé des hiérarchies encore à la tête des Forces armées[40]. Cette inertie était l’une des conséquences du compromis institutionnel entre les partis antifascistes et la monarchie, suite au « tournant de Salerne ». Les partis qui soutenaient le gouvernement acceptèrent et défendirent la mesure, en dépit d’un vent de révolte qui se traduisit d’abord par des manifestations pacifiques, puis par des rébellions ouvertes et sanglantes. À la fin de l’année, les campagnes d’enrôlement continuaient, mais au ralenti – une situation également due à l’inefficacité des structures administratives en place à l’époque. Bientôt, il fallut procéder à des rafles d’appelés.

La crise éclata en de nombreux endroits du Mezzogiorno libéré, mais l’épicentre des troubles se situait en Sicile – une région où la dimension politique du problème s’était précocement manifestée. La radicalisation de la contestation s’expliquait par différents facteurs, mais ce qui mit le feu aux poudres et favorisa le caractère massif de ces révoltes fut l’aggravation simultanée des conditions de vie et de la crise des réserves alimentaires. La mobilisation d’hommes jeunes et valides intervenait sur fond de pénurie endémique de nourriture ou de prélèvement forcé de blé pour les réserves. S’attaquer ainsi aux dernières ressources essentielles pour la région provoqua une mobilisation généralisée dans de très nombreuses communes de l’île, avec la participation massive des femmes. Toutefois, le principal moteur des soulèvements n’en demeurait pas moins le refus de l’enrôlement, raison pour laquelle ces épisodes sont passés à l’histoire sous le nom du mouvement Non si parte! (« On ne part pas ! »).

À Raguse, la troupe fut la cible de révoltes armées. Des républiques autonomes furent proclamées à Comiso et Piana degli Albanesi. On déplora des victimes lors d’importantes manifestions survenues dans des villes comme Catane, Palerme, et Messine. En Sicile, seuls 15 000 conscrits se présentèrent aux bureaux de recrutement au lieu des 75 000 attendus. Les répercussions judiciaires furent considérables : 50 000 procès dans l’ensemble du Mezzogiorno, et le double au cours des années suivantes[41].

La direction des différents partis attribua les révoltes à un sursaut fasciste ou à la présence séparatiste ; la presse de Salò voyait en revanche dans ces mouvements une sorte de résistance à l’envers[42]. Les soulèvements des « Non si parte ! » sapèrent le processus de transfert graduel des pouvoirs aux autorités italiennes et, à un certain moment, les Alliés envisagèrent même l’hypothèse d’un retour à une intervention directe en Sicile. Ils renoncèrent toutefois à cette idée, choisissant d’exercer un contrôle toujours plus lâche sur la politique nationale.

Ce furent les partis politiques qui pilotèrent, avec succès, ce passage difficile. Si les soulèvements contre l’enrôlement risquaient de leur aliéner les jeunes générations, les « décrets Gullo » contribuèrent à établir de bonnes relations avec les zones rurales et avec le prolétariat urbain. Les mouvements populaires virent la montée en puissance, au sein des partis, de jeunes cadres remplaçant les notables qui, dans un premier temps, en avaient pris la direction. C’est justement dans le sillage de ces décrets que put s’inscrire la stratégie du « nouveau parti » élaborée par Togliatti : un parti ne reposant plus sur l’aura de quelques révolutionnaires professionnels, mais ouvert à différents groupes sociaux[43]. Cependant, ce problème concernait également les autres grands mouvements politiques en cours de réorganisation et mieux implantés dans le Mezzogiorno, en général, et en Sicile, en particulier : à savoir la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste où le rôle des notables était important. La volonté de s’implanter dans les différentes parties de la société se heurtait cependant au consensus de masse dont avait joui le fascisme. Il s’agissait d’un problème généralisé, particulièrement évident dans le cas d’un parti comme la Démocratie chrétienne, qui visait un ancrage social dans les couches petites-bourgeoises et s’appuyait sur le réseau des associations catholiques. De ce point de vue, faire un sort au passé fasciste de nombreux jeunes intellectuels et d’une bonne partie de la population n’était pas, loin s’en faut, une entreprise facile. Une historiographie apologétique a souvent souligné la tendance de l’Action catholique et d’autres organisations catholiques, à prendre leurs distances envers le fascisme. Cette réalité indéniable ne saurait rendre compte des positions de l’ensemble du monde catholique durant le ventennio, et concerne principalement des petits groupes d’intellectuels. La grande majorité des fidèles et des associations, elle, avait accepté sans ciller l’ordre établi fondé sur le pacte de conciliation entre l’État et l’Église[44]. C’est à cette partie du monde catholique – et notamment aux générations qui avaient grandi pendant le régime – que pensait un homme politique destiné à jouer un rôle central dans les premiers gouvernements républicains : le Sicilien Mario Scelba. Au congrès démocrate-chrétien de Naples (28-30 juillet 1944), il proposa en effet, de faire preuve de davantage de mansuétude à l’égard des ex-fascistes qui demandaient à adhérer à la Démocratie chrétienne. Pour justifier sa position, il écrivit à don Luigi Sturzo, le fondateur – en 1919 – du Parti populaire :

« Tous les conservateurs, hommes d’ordre et de loi, et de nombreux ex-fascistes, nous considèrent comme une bouée de sauvetage face au péril communiste [...]. La pénurie de cadres est un problème qui concerne tous les partis ; et le nôtre tout particulièrement, car le conformisme des intellectuels catholiques vis-à-vis du régime a été impressionnant[45]. »

Dès cette époque, la Démocratie chrétienne prenait donc position sur le problème de l’épuration qui, dans le Mezzogiorno, s’avérait a priori très compliqué et n’avait pas les mêmes implications que dans l’Italie de la Résistance. Dans le Sud, la peur de l’épuration donnait déjà lieu à la naissance de formations politiques, comme par exemple le Fronte dell’Uomo Qualunque (que l’on pourrait rendre par le front « de l’homme de la rue » ou « de l’homme ordinaire »), qui rassemblaient des gens toujours en poste dans les administrations publiques, mais qui vivaient dans la crainte du fait de leur passé pendant les vingt ans du fascisme. La Démocratie chrétienne put ainsi affiner sa vocation « centriste » en soulignant son inimitié pour la gauche, tout en cultivant l’espoir de couper l’herbe sous le pied de nouvelles formations de droite. À gauche aussi, on était conscient de l’importance des enjeux. Et il s’agissait d’un aspect central de la politique de masse que les partis nouvellement hégémoniques étaient en train d’inaugurer, avec le cortège de contradictions qui allait caractériser la vie politique méridionale bien au-delà de l’après-guerre.

Une stratégie de la tension

Le problème central de la vie politique sicilienne était le problème de l’autonomie. Dès l’automne 1943, certains hommes politiques avaient lancé un projet d’autonomie régionale pour contrecarrer les tentations séparatistes. Au cours des mois suivants, le débat sur l’autonomie devint le banc d’essai d’une stratégie démocratique commune à tous les partis qui avaient convergé dans le CLN. C’était de toute évidence une réaction à l’implacable centralisme fasciste et à la marginalisation dans laquelle avait glissé la société sicilienne ; mais l’autonomisme reflétait également l’exigence d’une péréquation territoriale typique de la conception méridionaliste de l’Italie libérale. Les antifascistes siciliens comprirent rapidement le lien entre démocratie et bien-être, si important dans les politiques du second après-guerre. Le Haut-commissariat, créé pour gérer une urgence institutionnelle et tout de suite perçu comme la préfiguration de l’autonomie, se doubla à partir de février 1945, d’un Conseil régional composé d’experts et de membres des partis du CLN[46]. Il s’agissait d’un fac-similé du Conseil national, institué pour accompagner le gouvernement et élargir la participation. La tâche principale du Conseil sicilien consistait à élaborer un projet de statut d’autonomie. Immédiatement, deux camps se firent jour : la coalition de gauche constituée par le Parti communiste italien, le Parti socialiste d’unité prolétarienne et le Parti d’action ; et la coalition modérée comprenant la Démocratie chrétienne, le Parti libéral italien et le Parti démocratique du travail. Le premier groupe avait l’intention de présenter, pour approbation, le projet de statut devant l’Assemblée constituante qui ne serait élue qu’en 1946 ; le second penchait pour une proclamation d’autonomie immédiate. Le front modéré agitait le chiffon rouge d’une Constituante fortement réformatrice, et manifestait en quelque sorte la peur du « Vent du Nord ». Cette inquiétude s’accentua après la libération du nord de l’Italie et lors de la mise en place du gouvernement de Ferruccio Parri, l’un des chefs de la Résistance.

Le paysage politique tendait donc à se polariser : l’alliance du CNL s’avérait fragile. Elle présentait de nets clivages entre la droite et la gauche ; entre les partis de masse et les partis de notables. À cette occasion, la coalition de droite sut habilement utiliser les pressions séparatistes exercées par le biais des bandits engagés dans les rangs de l’Armée volontaire pour l’Indépendance de la Sicile, l’EVIS (Esercito volontario per l’indipendenza della Sicilia).

En 1945, les leaders séparatistes se lancèrent dans un débat portant sur le recours à la guérilla, ce qui comporta l’enrôlement – en septembre 1945 – des hommes de deux bandes féroces et impitoyables : celle de Salvatore Giuliano dans la région de Palerme et celle des Niscemesi près de Caltagirone. Parallèlement, les artisans de l’accord avec les bandits engagèrent des pourparlers avec le « parti de la cour », par le truchement d’un officier de haut rang, le général des carabiniers Paolo Berardi, commandant de la légion territoriale de Sicile[47]. Il s’agissait d’une stratégie visant à faire monter la tension grâce aux exactions des bandits, pour ensuite jouer les médiateurs : en réalité, les séparatistes entendaient négocier leur entrée au sein d’un front plus vaste, à vocation nationale, dans le cadre de la coalition monarchiste. Une opération à haut risque puisque le Mouvement pour l’indépendance de la Sicile, fondé durant la crise de 1943, était à l’origine un mouvement républicain, comme un défi lancé par les classes dirigeantes siciliennes au roi et à Badoglio. Mais à la fin de 1945, un dialogue avec l’appareil politique national semblait nécessaire en vue des élections qui approchaient. La guérilla servait ainsi à galvaniser les nombreux jeunes séparatistes républicains pour les gagner à la nouvelle cause monarchiste ; tandis que l’état d’urgence contribuait à conforter dans leur idée ceux qui soutenaient, au sein du Conseil, l’exigence d’une rapide proclamation d’autonomie, considérée comme le seul moyen de calmer les esprits. Les partis modérés du CLN furent les principaux bénéficiaires de ce climat : ils obtinrent en effet la proclamation du statut le 15 mai 1946, deux semaines avant les consultations nationales (le 2 juin) qui allaient conduire à l’élection de l’Assemblée constituante et au référendum sur la forme de l’État, à l’occasion duquel les Italiens et les Italiennes étaient appelés à choisir entre la Monarchie et la République.

À l’époque, la Sicile était ravagée par des bandes armées prospérant sur une misère extrême et sur une absence de contrôle du territoire. Le plus célèbres des chefs de bande, Salvatore Giuliano, avait pris le maquis après avoir tué un carabinier lorsque celui-ci tenta de l’arrêter pour commerce illicite de blé. Étroitement liée aux stratégies de subsistance, l’activité des bandes – en symbiose et à l’instar de l’activité mafieuse – jouissait parfois d’une certaine faveur, tant la définition d’un cadre légal pouvait être floue. Et il en allait de même pour la bande des Niscemesi, dont les membres étaient originaires d’un gros bourg du centre-est de la Sicile. Les opérations des deux bandes accréditaient l’idée d’un vaste réseau de guérilleros et la crainte de nouveaux ralliements. Durant les premiers mois de l’année 1946, les bandits attaquèrent des casernes de carabiniers, des cars, des trains, et jusqu’à la prison de Palerme qui fut assiégée pour essayer de favoriser l’évasion de parents de Giuliano. Le 10 janvier, non loin de Gela, les Niscemesi assassinèrent huit carabiniers après les avoir enlevés[48].

La répression fut tout aussi implacable : au cours de l’année, on débusqua 200 associations de malfaiteurs, on arrêta 1 176 personnes, et on procéda à 800 inculpations. Au cours des fusillades, 19 bandits furent tués ; 31 morts étaient recensés parmi les carabiniers et policiers, 79 blessés[49]. La proclamation d’autonomie ne mit pas fin, hélas, aux exactions. Les séparatistes ne dédaignèrent pas l’aide des bandits pendant leur campagne électorale en faveur de la monarchie. Un scénario digne de l’Ancien régime se profilait : en cas de victoire monarchiste, la Sicile obtiendrait son indépendance, mais resterait liée à l’Italie en vertu d’une union sanctionnée par la fidélité à la personne du roi.

La Monarchie remporta une nette victoire en Sicile avec 64,36 % des suffrages et obtint des scores dépassant 80 % dans les grandes villes. Dans les zones rurales, la République obtint en revanche ses meilleurs résultats, remportant même certaines victoires écrasantes. Le monde paysan penchait davantage pour les partis de masse nationaux, en raison de la mobilisation des années précédentes. Toutefois, la victoire monarchiste ne donna pas lieu à un front conservateur soudé et cohérent, susceptible de formuler un quelconque projet politique. La chose s’avérait en effet impossible car ce bloc, fragmenté jusqu’à l’excès, se composait d’une multitude de partis de notables. Les bandits furent encore une fois le facteur d’agrégation des réactionnaires, spécialement après la victoire des partis de masse aux premières élections régionales du 20 avril 1947. Dix jours plus tard, à Portella della Ginestra, non loin de Palerme, eut lieu un massacre de paysans qui fêtaient le 1er mai : ce carnage fit 14 morts et 30 blessés. Le procès qui se tint quelques années plus tard attribua la responsabilité matérielle de cette boucherie à la bande de Giuliano. Durant les mois qui suivirent la tuerie, Giuliano poursuivit son activité terroriste, s’attaquant à des Chambres du travail et à d’autres organisations de gauche, allant même jusqu’à envoyer des libelles monarchistes et anti-communistes aux carabiniers. Mais contre toute évidence, la sentence du procès lui attribuant la responsabilité de ces actions niait, dans le même temps, leur dimension politique : « Pour exclure le caractère politique des crimes, que ceux-ci pourraient apparemment revêtir, il suffit d’observer la manière dont Giuliano a commencé sa vie criminelle. Il la commença incontestablement comme un délinquant de droit commun[50]. » Dès le lendemain de la tuerie, les tentatives de « dépistage » des enquêtes avaient déjà commencé, grâce à des forces de l’ordre noyautées par des éléments fascistes[51]. Les commanditaires du carnage restèrent ainsi dans l’ombre, ce qui donna lieu (et continue de donner lieu) à toute une série de théories du complot où les donneurs d’ordre furent tour à tour identifiés avec certains ministres de la République ou avec des agents américains. Récemment, une lecture erronée de la documentation a accrédité la version plutôt fantaisiste selon laquelle l’exécuteur matériel du massacre n’aurait pas été Giuliano, mais un détachement de la Xe division Mas, une formation de la République fasciste de Salò, expressément acheminée en Sicile par les services secrets américains. À l’instar des légendes relatives à l’aide mafieuse lors du débarquement américain, cette rumeur aura sans doute un certain succès.

À n’en pas douter, la Sicile se prête à l’affabulation. Mais comme de nombreuses recherches ont pu le vérifier, les commanditaires étaient les mafieux de la zone – parmi les plus anciennement implantés et les plus puissants du panorama sicilien. Ils entendaient faire échec, en accord avec certains monarchistes, aux organisations paysannes et aux partis de gauche[52]. Mais cette tentative d’alliance avec la droite, échoua le 18 avril 1948 lorsque la Démocratie chrétienne obtint la majorité absolue en siphonnant des voix autrefois acquises aux partis de la droite monarchiste et au front de l’Uomo Qualunque. L’après-guerre s’achevait : la Démocratie chrétienne rassura les conservateurs de tous bords en garantissant une transformation lente et sans heurts de la société sicilienne. Le parti absorba également certains groupes mafieux et élabora des orientations modernisatrices forgées dans le creuset de la politique nationale, dont la Démocratie chrétienne conserva l’hégémonie pendant des décennies[53]. Au bloc modéré, s’opposa durablement un mouvement socialo-communiste fort, susceptible de porter la voix des plus humbles et de leur rendre l’espoir d’avoir une influence sur la vie politique italienne.

Pour citer cet article : Rosario Mangiameli « Le gouvernement provisoire en Sicile : un laboratoire pour une Italie nouvelle ? (1943-1947) », Histoire@Politique, n° 38, mai-août 2019 [en ligne : www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Sur le débat interallié et sur les étapes de la mise au point de l’opération Husky, je me bornerai à évoquer D. Ellwood, L’alleato nemico, Feltrinelli, Milan, 1977. Les histoires « officielles » britanniques et américaines sont à cet égard essentielles : voir C.R.S. Harris, Allied Military Administration in Italy. 1943–1945, HMSU, Londres, 1957 ; et L. Coles et A.K. Weimberg, Civil Affairs: Soldiers Become Governors, Washington, 1964. Sur la Sicile, R. Mangiameli, « La Regione in guerra, 1943–1950 », dans M. Aymard et G. Giarrizzo (dir.), La Sicilia, Turin, Giulio Einaudi Editore, 1987 ; une contribution récente, mettant l’accent sur l’action américaine, est représentée par le travail de M. Patti, La Sicilia e gli Alleati, Rome, Donzelli, 2013.

[2] Ce débat est reconstruit par de nombreux auteurs : voir à cet égard, E. Aga Rossi, Una nazione allo sbando. L’armistizio italiano del settembre 1943, Bologne, il Mulino, 1993 ; et D. Ellwood, L’alleato nemico, op. cit.

[3] C.R.S. Harris, Allied Military Administration in Italy. 1943-1945, op. cit.

[4] Il s’agissait des grandes lignes de la propagande destinées à l’Italie, énoncées par Churchill. National Archives, Kew Gardens, PRO, Foreign Office, Notes on Armistice, may, 24 (th) 1943. Sur les émissions radiophoniques de la BBC destinées à l’Italie, voir M. Piccialuti Caprioli, Radio Londra : 1939-1945, Rome-Bari, Laterza, 1979.

[5] Foreign Office, Sicily Zone handbook 1943, sous la direction de R. Mangiameli, Caltanissetta-Rome, 1994. Voir aussi FO, Calabria zone handbook, juin 1943 et idem, Campania zone handbook, août 1943 (respectivement dans NA, War Office 220/278 et 321).

[6] Cette surprenante théorie a été bâtie par l’anthropologue oxonien George R. Gayre, à l’époque officier de l’armée britannique et chargé de coordonner les politiques scolaires et universitaires pour le compte du gouvernement militaire allié. Voir à ce propos son ouvrage intitulé Italy in transition, Extrats from the private journal of G.R.G, Londres, 1946 et la conférence qui s’est tenue à l’occasion de l’inauguration de l’année universitaire 1943-1944 à l’Université de Messine, La posizione della Sicilia nel complesso etnologico europeo, Palerme, 1944.

[7] F. Paternò-Castello, duc de Carcaci, Il Movimento per l’indipendenza della Sicilia, Palerme, Flaccovio, 1977, p. 20-21.

[8] Ce débat est reconstruit dans R. Mangiameli, La Regione in guerra, 1943–1950, op. cit.

[9] R. Mangiameli, « Stragi americane e tedesche in Sicilia », Polo Sud, 2, 2013, p. 141-178.

[10] On possède différentes éditions italiennes ; la première paraît chez Bompiani à Milan en 1946. En 1945, un film homonyme est tiré du roman. Il sortit en France sous le titre Une cloche pour Adano. Son reportage sur Hiroshima publié par le New Yorker en août 1946, valut à Hersey le prix Pulitzer.

[11] John Hersey, Una campana per Adano, Milan, Bompiani, p. 16.

[12] J. Diggins, L’America, Mussolini e il fascismo, Rome-Bari, Laterza, 1972.

[13] NA, KewGardens, WO 220/223, Sicily, Cao Reports, capitaine O’Hara, 12 avril 1944.

[14] La recherche la plus approfondie sur ce sujet est représentée par le travail de Marie-Anne Matard-Bonucci, La Sicile sud-orientale de l’avènement des faisceaux au débarquement allié : histoire politique et sociale, 1920-1943, thèse de doctorat d’histoire, Institut d’études politiques de Paris, mars 1990.

[15] NA, WO, Rennell’s report, 2 août 1943.

[16] Ce sujet est soigneusement creusé dans M. Patti, La Sicilia e gli Alleati, op. cit.

[17] NA, WO, Rennell’s report, 8 août 1943.

[18] Mémorandum du major Raffa, figurant dans L. Coles et A.K. Weimberg, Civil affairs, op. cit., p. 383.

[19] Il s’agissait de Temistocle Testa et d’Emilio Grazioli, deux fascistes fanatiques, précédemment préfets de Fiume et de Pola en Istrie, où ils s’étaient comportés en véritables soudards à l’égard de la population, faisant incendier les villages, tuer et déporter les Istriens. Ils avaient été envoyés en Sicile au printemps 1943. Sur la rotation et l’envoi des fonctionnaires fascistes dans des zones proches du front et sur leur formation, voir V. Coco, Polizie speciali. Dal fascismo alla Repubblica, Bari-Rome, Laterza, 2017.

[20] Dans R. Mangiameli, La Regione in guerra, op. cit.

[21] Rennell, Notes in replay, op. cit.

[22] NA, FO 371/37327 Scotten a Holmes, The Problem of Mafia in Sicily, publié dans R. Mangiameli, « Le allegorie del buon governo. Sui rapporti tra mafia e americani in Sicilia », Annali ‘80, Acireale, 1981.

[23] À propos de la persistance de ce mythe relayé par des non historiens, je renvoie à ma récente intervention : « In guerra con la storia. La mafia al cinema e altri racconti », Meridiana, n° 87, 2017, p. 231-243.

[24] En italien, le paese désigne davantage le village ou le bourg d’origine d’une famille [ndt].

[25] Salvatore Giuliano (1922-1950) est un bandit sicilien qui a tenu la police en échec entre 1943 et 1950 et bénéficié du soutien de la population. Après avoir soutenu le mouvement séparatiste sicilien, il aurait sans doute été utilisé par la mafia dans la répression des mouvements sociaux de la paysannerie : sa responsabilité a été mise en cause dans le massacre survenu à Portella della Ginestra, le 1er mai 1947. Il fut finalement abattu par la police en 1950.

[26] Sur la continuité des appareils de répression, voir V. Coco Polizie speciali, op. cit., et Davide Conti, Gli uomini di Mussolini, Prefetti, questori, e criminali di guerra dal fascismo alla Repubblica italiana, Turin, Einaudi, 2017. À propos de la complexité politique de la répression entreprise par Mori, voir Christopher Duggan, La mafia durante il fascismo, Rubbettino, Sovaria Mannelli, 1986 ; et Salvatore Lupo, L’utopia totalitaria del fascismo, dans M. Aymard et G. Giarrizzo (dir.), La Sicilia, op. cit. p. 371-482.

[27] R. Mangiameli, La Regione in guerra, op. cit. et M. Patti, La Sicilia e gli Alleati, op. cit.

[28] Sur l’ensemble de ces aspects, je renvoie à mon ouvrage La Regione in guerra, op. cit. et à M. Patti, La Sicilia e gli Alleati, op. cit.

[29] L’exemple le plus intéressant est celui du Lucio Tasca intitulé sans ironie aucune Elogio del latifondo siciliano, publié à compte d’auteur en 1944.

[30] Une anecdote rapportée par un témoin de la rencontre : P.L. Ingrassia, Poletti così rispose al capo dei separatisti, in Sala d’Ercole, 15 août 1948, n° 1.

[31] P. De Marco, Educazione alla democrazia e "giacobinismo" dell’Amg nella realtà meridionale, op. cit. et idem, L’occupazione alleata a Napoli, dans L’altro dopoguerra, op. cit. p. 261-273.

[32] On peut lire ce texte dans E. Aga Rossi, Il rapporto Stevenson. Documenti sull’economia italiana e sulle direttive politiche americane nel 1943-1944, Rome, Carecas, 1979, p. 73. Stevenson est plus connu pour son rôle de premier plan durant l’administration Kennedy.

[33] Ibidem.

[34] Archivio Centrale dello Stato, Rome, Presidenza del Consiglio dei Ministri, Brindisi-Salerno, Gabinetto 1943-1944, cat. 2, b. 6, Rapporti con la Commissione Alleata di Controllo.

[35] E. Aga Rossi, V. Zaslawski, Stalin e Togliatti. Il PCI e la politica estera staliniana negli archivi di Mosca, il Mulino, Bologne, 1997.

[36] Cf. G. Giarrizzo, Sicilia politica 1943. La genesi dello Statuto regionale, dans « Consulta regionale siciliana », Saggi introduttivi, vol. I, Palerme, 1975, p. 7-116. L’auteur insiste beaucoup sur le rôle de la classe politique préfasciste en Sicile et dans le sud de l’Italie.

[37] Sur les « décrets Gullo », voir F. Renda, Storia della Sicilia, vol. 3, Palerme, Sellerio, p. 198. Renda, leader et historien du mouvement paysan en Sicile, accorda une attention particulière aux décrets de 1944.

[38] Voir l’introduction de C. Levi à l’ouvrage de M. Pantaleone, Mafia e politica, Turin, Einaudi, 1962 ; R. Mangiameli, La Regione in guerra, op. cit., p. 552-556. On se référera également au récent ouvrage de M. Asta, Girolamo Li Causi, un rivoluzionario del novecento, Rome,Carocci, 2017, p. 149-157.

[39] F. Renda, Storia della Sicilia, op. cit. Sur l’affaire de Villaba et sur les exactions de la via Maqueda, consulter les souvenirs de G. Li Causi, Il lungo cammino. Autobiografia (1906–1944), Rome, Editori Riuniti, 1974.

[40] Voir E. Forcella, Un altro dopoguerra, essai introductif pour l’ouvrage de M. Occhipinti, Una donna di Ragusa, Milan, Feltrinelli, 1976, p. 6.

[41] E. Forcella, Un altro dopoguerra, op. cit., p. 23

[42] Un ensemble d’articles à l’époque publiés dans la presse de la République sociale italienne dans S. Cilia, Non si parte ! Raguse, 1956. Cilia fut l’un des fomentateurs fascistes des soulèvements de Raguse.

[43] M. Asta, Girolamo Li Causi, op. cit. p. 145-150.

[44] La littérature sur ce sujet crucial est très vaste, et je me borne à citer les travaux les plus significatifs : G. Zangheni, La croce e il fascio. I cattolici italiani e la dittatura, Milan, San Paolo, 2006 ; L. Ceci, Il papa non deve parlare. Chiesa, fascismo e guerra d’Etiopia, Bari-Rome, Laterza, 2010 ; ainsi que le classique de G. Miccoli, I dilemmi e i silenzi di Pio XII, Milan, Rizzoli, 2000.

[45] La lettre est du 18 août 1944, dans L. Sturzo, Scritti inediti (1940-1946), vol. III, sous la direction de F. Malgeri, Rome, Edizioni Cinque lune, Istituto Luigi Sturzo, 2001, p. 299.

[46] Consulta Regionale Siciliana, Atti delle prime quattro sessioni, vol. II, Palerme, Edizioni della Regione siciliana, 1975, dont je tire également les informations relatives au débat sur les délais de mise en place de l’autonomie.

[47] Rapport du général commandant la Légion territoriale des Carabiniers Amodeo Branca du 18 février 1946 au ministre de l’Intérieur Romita, dans Archivio Italiano, Testo integrale della relazione della Commissione parlamentare d’inchiesta sul fenomeno della mafia in Sicilia, col. II, Rome, 1973, p. 67. G. Romita, Dalla Monarchia alla Repubblica, Pise, Nistri-Liaschi, 1959.

[48] Je renvoie de nouveau à mon ouvrage La Regione in guerra, op. cit.

[49] Nous devons toujours ces informations à un rapport du général Branca du 9 octobre 1946, dans Archivio Italiano, Testo integrale, op. cit., p. 76.

[50] Sentenza della Corte d’Assise di Viterbo nel procedimento penale contro i componenti della banda Giuliano, in data 3 maggio 1952 (Sentence de la cour d’assises de Viterbe durant le procès pénal contre les membres de la bande Giuliano, le 3 mai 1944), dans Archivio Italiano, Texte intégral, op. cit., vol. II, p. 354.

[51] Je renvoie à nouveau à V. Coco, Polizie speciali, op. cit.

[52] Sur la tuerie de Portella della Ginestra, la littérature est aussi vaste qu’inégale. Parmi les travaux récents, je signale la micro-analyse de F. Petrotta, Salvatore Giuliano, uomo d’onore. Nuove ipotesi sulla strage di Portella della Ginestra, Palerme, La Zisa, 2018 ; et le récent travail de synthèse de S. Lupo, La mafia. Centosessant’anni di storia, Rome, Donzelli, 2018.

[53] Voir le récent ouvrage d’A. Miccichè, Sicilia anni cinquanta, Rubbettino, Soveria Mannelli, 2017.

Rosario Mangiameli

Rosario Mangiameli est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Catane. Il a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire du sud de l’Italie et de la Sicile. En particulier, il a effectué beaucoup de recherches sur le régionalisme en Italie du Sud, sur la mafia sicilienne, sur le fascisme et l’antifascisme sicilienne et l’occupation anglo-américaine de la Sicile entre 1943 et 1945. Il a notamment publié : La Regione in guerra (1943-1950) (1987) ; Sicily Zone Handbook 1943 (1994) ; La mafia tra stereotipo e storia (2000) ; Officine della nuova politica (2000) ; Storia e memoria della seconda guerra mondiale in Sicilia (2004) ; Misurarsi con il regime (2009) ; Le confessioni di un brigante (2012) ; Le stragi americane e tedesche in Sicilia nel 1943 (2013) ; Il governo militare alleato nell'Italia meridionale (2017) ; Antifascismo e Resistenza visti dalla Sicilia (2018).

Mots clefs : Sicile ; opération Husky ; mafia, indirect rule ; banditisme ; Sicily ; Husky Operation ; Indirect Rule ; Mafia ; Banditry.

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  • ISSN 1954-3670