Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Simone Veil, Une vie,

Paris, Stock, 2007, 398 p.

Ouvrages | 01.06.2008 | Bibia Pavard
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L’autobiographie que Simone Veil vient de publier en novembre 2007 est un événement au sens plein du terme. Evénement médiatique si l’on en juge par l’écho que le livre a reçu dans les médias, rappelant à quel point son auteure est une figure populaire. Evénement éditorial par le succès de librairie qu’il représente [1] . Evénement pour les historiens si l’on considère son apport  pour quiconque s’intéresse à l’histoire du génocide des juifs de France, de la vie politique française du second XXe siècle, des femmes en politique, de l’Union européenne [2] . Non pas que Simone Veil n’ait jamais raconté son parcours. Au contraire, elle a donné une place importante au récit des camps, à la conservation de la mémoire qu’elle ravive sans cesse. Elle est également souvent revenue sur son action pour la modification de la loi de 1975 sur l’avortement qui dans le langage commun porte son nom ou encore sur son rôle dans les instances européennes. Mais ce que nous offre son autobiographie est une vision d’ensemble sur son parcours auquel elle a souhaité donner une certaine cohérence. Ce qui frappe d’emblée dans ce témoignage, c’est à quel point Simone Veil est à la fois une femme exceptionnelle qui a connu un destin hors du commun appuyé sur une forte personnalité et en même temps à quel point elle est représentative d’une génération de femmes, intellectuelles engagées au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avides d’agir pour leur pays et qui parviennent à se faire une place dans l’Etat et la vie politique au prix d’efforts répétés.

L’enfance de Simone Jacob est heureuse. Elle est issue d’une famille de la bourgeoisie juive française assimilée depuis le XIXe siècle, profondément laïque et patriote. Ses parents tous deux nés à Paris se marient en 1922, s’installent à Nice et ont quatre enfants en cinq ans. Simone, née en 1927, est la petite dernière. Lui est architecte, elle, femme au foyer. Simone Veil évoque cette période avec une profonde nostalgie d’autant qu’elle est brisée par la guerre et la déportation. Son expérience des camps, elle la raconte avec précision. Elle n’est pas de ceux qui n’ont jamais pu en parler. Trois dates demeurent comme des traces indélébiles dans sa mémoire : le 15 avril 1944, date d’arrivée à Auschwitz à 16 ans et demi en compagnie de sa sœur et de sa mère ; le 18 janvier 1945 date où elle quitte le camp avec sa sœur ; le 23 mai 1945 date à laquelle elles sont de retour en France. Elle décrit l’ « enfer » au quotidien, et comment on y survit. Enfin elle évoque la longue marche de 70 km dans le froid depuis Auschwitz qui les mène au camp de Bergen-Belsen où décède finalement sa mère. Le récit de la sortie de guerre, période de transition entre la déportation et la libération, est édifiant : l’attente dans le camp repris en main par les Britanniques et les conditions de vie toujours très difficiles, le retour en camion et en train. Et puis surtout l’accueil qui est réservé aux déportés. Simone Veil se souvient de « regards fuyants qui [les] rendaient transparents » et de propos extrêmement blessants. Le désintérêt qu’elle rencontre tranche avec l’attention que reçoit sa sœur résistante, illustrant les thèses d’Annette Wieviorka sur l’occultation de l’expérience spécifique du génocide juif en France au sortir de la guerre [3] .

Après cela, il faut « revivre ». Reçue au bac dont elle a passé les épreuves juste avant son arrestation en mars 1944, elle décide de poursuivre des études pour avoir « un vrai métier » comme lui avait  conseillé sa mère qui souffrait d’être trop dépendante financièrement de son mari. Elle décide de s’inscrire en droit pour devenir avocate et au tout nouvel Institut d’études politiques où elle est admise au même titre que d’autres étudiants ayant connu des difficultés pendant la guerre. C’est là qu’elle tisse un réseau d’amitiés et de sociabilités qui l’introduit dans le monde politique. Elle y rencontre Antoine Veil, issu d’une famille du même milieu social et culturel que la sienne, qu’elle épouse en 1946. Celui-ci bénéficie de nombreux « protecteurs » pour entamer une carrière dans la haute fonction publique au moment où de jeunes talents sont nécessaires pour reconstruire le pays. Pendant ce temps Simone, mère de deux enfants, continue de passer des examens de droit. Femme instruite, côtoyant intellectuels et hommes politiques, elle reste toutefois dans l’ombre de la carrière de son mari. Mais une fois Antoine Veil entré à l’ENA et son troisième enfant mis au monde, elle se lance dans la magistrature ouverte aux femmes depuis 1946.Elle décrit alors le parcours semé d’embûches d’une femme, mère de trois enfants, souhaitant faire carrière. Son parcours est à l’image de cette génération d’intellectuelles émergeant dans l’élite française, étudiées par Sylvie Chaperon [4] .

D’un point de vue politique, elle se construit contre le communisme qu’elle associe au stalinisme et contre le gaullisme anti-européiste. Elle est favorable à la décolonisation en Indochine et en Algérie mais plus par pragmatisme que par conviction anticolonialiste. Elle se passionne pour les événements de Mai 68 qu’elle perçoit comme un désir de changement de la jeunesse dans une société figée. Aidée par la position stratégique de son appartement à Odéon, elle vit les événements à travers ses enfants qui y participent. Mais elle ne peut accepter les excès, les violences étudiantes contre les forces de l’ordre sans pour autant participer à la manifestation en faveur de De Gaulle sur les Champs-Élysées. Son engagement est caractérisé par la modération pouvant tantôt la faire pencher à gauche, tantôt à droite selon le contexte. En 1969, elle vote pour GeorgeS Pompidou aux élections présidentielles.

Entrée à vingt-sept ans dans une nouvelle phase de sa vie, elle fut reçue, après deux années de stage, au concours de la magistrature et affectée à la direction de l’administration pénitentiaire. Elle y demeura jusqu’en 1964 et y fit l’apprentissage des rouages administratifs et du poids de l’opinion dans un processus de réforme. Puis, elle accepta le secrétariat général de deux commissions sur le statut des malades mentaux et sur l’adoption, alors que le nouveau Garde des Sceaux, Jean Foyer, l’affectait à la Direction des affaires civiles. Elle y travailla à la réforme du Code Napoléon et à la mise en place de l’égalité juridique entre les hommes et les femmes, comprenant à l’occasion « combien il est essentiel que le droit prenne en compte les réalités sociales ». Elle noua aussi des relations avec les conseillers techniques du ministère de la Santé. Elle assuma plusieurs fonctions sous la présidence de Georges Pompidou : secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature et administrateur de l’ORTF chargé de représenter l’Etat. Cette période peut être vue comme un moment de construction de liens et d’amitiés au sein de la haute fonction publique qui lui permettent de se faire reconnaître comme une femme compétente et intègre. Ce sont ces relations, et celles de son mari, bien décrites par Simone Veil, qui peuvent expliquer sa nomination comme ministre de la Santé en 1974 alors qu’elle est inconnue du grand public, n’a exercé aucun mandat électoral et qu’elle n’était engagée auprès d’aucun parti. De plus Valéry Giscard d'Estaing a la volonté politique d'affirmer une certaine modernité en nommant des femmes, nouvelles en politique [5] .

Le récit qu’elle fait de l’élaboration et du vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse en 1974-1975 n’apporte aucun élément neuf par rapport aux nombreux témoignages donnés en plusieurs lieux [6] . Elle rappelle la volonté politique du président Valéry Giscard d’Estaing, la rigueur du projet qui doit dépasser les clivages politiques, son attachement au fait que la décision finale doit revenir à la femme et le climat très dur qui entoure les discussions à l’Assemblée nationale. Par cette loi, elle gagne son image de personnalité courageuse et combattive, engagée pour les femmes.

Elle devient alors une figure centrale de la vie politique française même si elle n’assume pas le rôle de femme politique. Elle le résume par une formule claire : « la politique [la] passionne mais dès qu’elle devient politicienne elle cesse de [l]’intéresser ». Elle s’agace des blocages dans son action ministérielle en 1979 lorsqu’elle quitte ses fonctions de ministre de la Santé ou encore lorsqu’elle exerce à nouveau ces fonctions en 1993 à la demande d’Edouard Balladur. Elle semble expliquer l’impossibilité de réforme de la sécurité sociale, des hôpitaux et des politiques de la ville qu’elle a en charge par un contexte politique troublé, la course à la présidentielle et les bâtons dans les roues que lui ont mis d’autres ministres. De même son engagement à l’UDF (Union pour la démocratie française) est très fugace. Le récit de la campagne européenne de 1984 illustre bien cette aversion pour les tactiques politiques où le compromis n’est pas loin de la compromission. Ses jugements parfois très durs et sans nuance sur les hommes et femmes politiques peuvent étonner mais ils révèlent surtout son inadaptation à ce milieu.

Par conséquent c’est dans des fonctions auxquelles elle attache des valeurs transcendant les enjeux politiciens qu’elle trouve l’expression la plus idoine de son désir d’action. Elle explique la cohérence de son parcours par son attachement à des principes-clés : « la justice, le respect de l’homme, la vigilance face à l’évolution de la société ». Parmi ses convictions profondes, on trouve également son européisme convaincu. Comme d’autres femmes politiques françaises, elle a pu trouver dans l’Union européenne un terrain propice à son engagement par opposition à la fermeture du monde politique national [7] . Les premières élections auxquelles elle participe sont les élections européennes au suffrage universel direct en 1979. La découverte du combat électoral ne la réjouit pas, mais la liste UDF qu’elle préside remporte la majorité. Simone Veil, qui est un symbole de la réconciliation franco-allemande, trouve la consécration ultime dans son élection à la tête du Parlement européen de 1979 à 1981. Elle est ensuite élue présidente du groupe libéral. Pendant ces années, elle gagne une aura internationale, elle voyage, rencontre des chefs d’Etat du monde entier comme le montre un choix de photographies publiées dans l’ouvrage. Dans les pages consacrées à l’Union européenne, Simone Veil s’en fait l’observatrice critique notant les réussites et les échecs, dans un discours qui s’apparente parfois à la distribution de bons et mauvais points. Elle offre également une chronique des questions contemporaines dans laquelle elle donne son avis sur la réunification allemande, l’entrée des anciens pays du bloc soviétique dans l’Union européenne, l’entrée éventuelle de la Turquie à laquelle elle est opposée ou encore l’échec du référendum de 2005.

Son statut d’experte, elle l’exerce également au Conseil constitutionnel dont elle est nommée membre de 1998 à 2007. Elle est la deuxième femme après Noëlle Lenoir à occuper la fonction de sage. En 2007, libérée de cette tâche ainsi que du devoir de réserve qu’elle implique, elle peut s’expliquer sur ses derniers choix politiques, et notamment son soutien à Nicolas Sarkozy lors des élections présidentielles, et livrer les réformes qu’elle estime nécessaire pour la société française. Enfin, son dernier chapitre est consacré à ses fonctions de présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah dont elle quitte également les fonctions en 2007. Rendue à la vie privée, ses derniers mots vont à sa famille à travers laquelle elle retrouve la joie perdue de son enfance.

Simone Veil livre un ouvrage qui fait le point sur ses actions politiques, pour une grande part déjà connues du public, mais qui acquièrent une unité dans ce récit de vie. Elle redonne à son image parfois lisse une certaine complexité.

Notes :

[1] A sa sortie en novembre l’ouvrage prend la deuxième place des meilleurs ventes d’essais selon Livres Hebdo (http://www.livreshebdo.fr/actualites/DetailsActuRub.aspx?id=1069 consulté le 5-03-2008). Quatre mois après sa publication il est classé premier des meilleures ventes de l’éditeur Stock (http://www.editions-stock.fr/evenements/stock-meilleures-ventes-hachette.html consulté le 5-03-2008).

[2] L’ouvrage comporte en annexes cinq allocutions et discours prononcés en tant que ministre de la Santé, présidente du Parlement européen ou présidente de la fondation pour la mémoire de la Shoah.

[3] Annette, Wieviorka, Déportation et génocide : entre la mémoire et l'oubli, Paris, Plon, 1992

[4] Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, Paris, Fayard, 2000.

[5] Mariette Sineau, Profession : femme politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2001.

[6] Par exemple Les hommes aussi s'en souviennent, Paris, Le Grand Livre du mois, 2004 avec la journaliste Annick Cojean, ou plus récemment Serge Berstein, Jean-François Sirinelli (dir.), Les années Giscard : les réformes de la société, 1974-1981, Paris, Armand Colin, 2007.

[7] Yves Denéchère, Ces Françaises qui ont fait l'Europe, Paris, Audibert, 2007.

Bibia Pavard

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  • ISSN 1954-3670