L’association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC) a officiellement vu le jour le 1er janvier 2000, dans les formes prévues par la loi de 1901. Son origine remonte cependant à la fin des années 1990, quand un certain nombre d’enseignants et de chercheurs (parmi lesquels le président actuel de l’association, Pascal Ory, et ses deux vice-présidents, Jean-Yves Mollier et Jean-François Sirinelli) ont constaté à la fois l’importance qu’avait prise cette spécialité au sein des sciences historiques et son manque de visibilité voire de reconnaissance en France. L’association s’est voulue un lien entre tous ceux qui travaillaient dans ce champ et un lieu de débat où pouvaient se confronter théories et pratiques de l’histoire culturelle.
L’association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC) a officiellement vu le jour le 1er janvier 2000, dans les formes prévues par la loi de 1901. Son origine remonte cependant à la fin des années 1990, quand un certain nombre d’enseignants et de chercheurs (parmi lesquels le président actuel de l’association, Pascal Ory, et ses deux vice-présidents, Jean-Yves Mollier et Jean-François Sirinelli) ont constaté à la fois l’importance qu’avait prise cette spécialité au sein des sciences historiques et son manque de visibilité voire de reconnaissance en France. L’association s’est voulue un lien entre tous ceux qui travaillaient dans ce champ et un lieu de débat où pouvaient se confronter théories et pratiques de l’histoire culturelle.
Aux termes de ses statuts, l’ADHC entend tout d’abord contribuer à l’avancement du travail de conceptualisation du champ. Aux côtés des historiens, nombreux sont les anthropologues, les sociologues, les historiens des arts, les civilisationnistes, les chercheurs en cultural studies qui travaillent sur des objets ou des questions relevant de l’histoire culturelle. Il s’agit dès lors de s’interroger sur l’identité de celle-ci, sur les emprunts ou les chemins de traverse des uns et des autres, le tout dans une perspective, en termes géographiques, résolument comparative.
L’ADHC a volontairement limité son domaine de compétences à la période s’étendant des Lumières à nos jours. Loin d’ignorer les contributions pionnières des antiquistes, médiévistes et modernistes, ce choix vise à cerner davantage la spécificité de l’histoire culturelle du contemporain. Pourtant, l’association, comme la conception de l’histoire qu’elle incarne et défend, a été taxée, à ses débuts du moins, d’impérialisme (culturel, comme il se doit) – ce qui fait bon marché des tensions et contradictions qui la structurent. Plusieurs « histoires culturelles » coexistent en effet au sein de l’association (qui se répartissent, en très gros, entre une histoire culturelle des objets et une histoire des objets culturels, avec de nombreux cas d’hybridité), dont le dialogue féconde les recherches individuelles ou collectives de ses membres.
L’ADHC entend aussi faire œuvre de communication. Les chantiers de l’histoire culturelle sont aujourd’hui trop nombreux pour que chaque spécialiste puisse maîtriser l’ensemble de l’information disponible. Le but de l’association est donc d’aider à cette maîtrise, en tenant à jour le calendrier des colloques, journées d’études et séminaires dans le champ, ainsi qu’en diffusant chaque année une sélection de résumés de thèses.
Un congrès annuel, qui se tient traditionnellement le dernier samedi de septembre, réunit les membres de l’association autour de questionnements épistémologiques. Après la tenue de l’Assemblée générale, au cours de laquelle sont exposés les rapports moral et financier de l’association, la matinée se clôt sur la conférence d’un invité dont l’œuvre et le parcours personnel ont compté dans l’histoire de l’histoire culturelle. L’association a ainsi reçu successivement Alain Corbin, Régis Debray, Michael Kelly, Georges Vigarello, Michel Pastoureau et, tout dernièrement, Arlette Farge. L’après-midi s’organise autour de tables rondes thématiques (ces dernières années : qu’est-ce que l’histoire culturelle ?, les cultural studies, l’histoire culturelle dans l’enseignement secondaire, histoire de l’art et histoire culturelle, histoire culturelle et histoire sociale, l’historiographie des lieux de mémoire en Europe).
Un bulletin annuel, dont s’occupe Catherine Bertho-Lavenir, publie les actes du congrès, une dizaine de résumés de thèses récemment soutenues en histoire culturelle et l’annonce des principaux colloques signalés pour l’année suivante. Le bulletin est envoyé à chaque membre de l’association à jour de sa cotisation.
Une lettre électronique d’une quinzaine de pages minimum, tenue par Philippe Poirrier, synthétise l’information scientifique. On y trouve la récapitulation de tous les projets de colloques et journées d’études reçus par l’association, une sélection bibliographique, une sélection de sites informatiques du mois, des informations sur les expositions les plus significatives, des informations institutionnelles et une rubrique “ médias ”.
Un annuaire de l’association, conçu comme un outil de travail, permet de repérer les chantiers en cours. Il n’est accessible qu’aux membres à jour de leur cotisation. On peut le consulter, en partie du moins, sur le site internet animé par Noémie Giard à l’adresse suivante : http://adhc.asso.fr.
L’ADHC est ouverte à tous ceux que cette question intéresse : étudiants, enseignants (du primaire, du secondaire comme du supérieur), chercheurs, médiateurs culturels, administrateurs, etc. Association internationale francophone, elle est non exclusive de la création d’associations analogues dans d’autres aires culturelles.
Du 23 juillet au 5 août 2007 s’est déroulée en Russie la première université d’été franco-russe des jeunes chercheurs, sur le thème de la société civile en France et Russie.
Du 23 juillet au 5 août 2007 s’est déroulée en Russie la première université d’été franco-russe des jeunes chercheurs, sur le thème de la société civile en France et Russie.
L’initiative venait des sommets français et russes : Hélène Carrère d’Encausse, la spécialiste de la Russie secrétaire perpétuel de l’Académie française, et Anatoli Tchoubarian, vice-président de l’Académie des sciences de Russie directeur de l’Institut d’histoire universelle, avaient souhaité que soient noués et fortifiés des contacts intellectuels entre les nouvelles générations de chercheurs français et russes, et avaient obtenu le patronage du président Jacques Chirac et du président Vladimir Poutine.
La délégation française était emmenée par Francine-Dominique Lichtenhan (CNRS-Université Paris IV Paris Sorbonne), spécialiste de la Russie moderne et qui anime au Centre Roland Mousnier un séminaire sur les contacts intellectuels franco-russes. L’accompagnaient des chercheurs et des étudiants en master et en doctorat, français et étrangers participant à la recherche française, travaillant sur toutes les périodes de l’histoire, mais généralement néophytes en matière de Russie. Des spécialistes russes d’histoire, de relations internationales et de sciences politiques les accueillaient, avec leurs étudiants. Les séances de la première semaine, ouvertes par le deuxième conseiller de l’ambassade de France, se sont déroulées dans l’imposant bâtiment de l’Académie des sciences de Russie, à Moscou, celles de la seconde semaine à bord de l’Alexandre Radichev entre Moscou et Saint-Pétersbourg, en présence de l’ambassadeur de Russie en France. Des actes sont en cours de publication, et la prochaine session, élargie à d’autres institutions, devrait se tenir en France à l’été 2009.
Le thème de la société civile en France et en Russie avait été choisi par les Russes. La notion de société civile apparaît dans la pensée occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle : il s’agit, de Locke aux Philosophes, de penser la liberté et l’autonomie par rapport à un Etat non démocratique, celui du monarque absolu plus ou moins éclairé. On reconnaît aussi la prégnance de cette idée de société civile, dans la vison libérale de l’Etat limité et second par rapport aux droits naturels de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen.
Pour autant, la notion de société civile est particulièrement difficile à définir. L’idée d’une société autonome, dont les structures et, selon les mots de l’époque, les mœurs, expliquent le régime politique, est ancienne : du XVe au XVIIIe siècles dans leurs récits de voyage, les Occidentaux expliquent par la barbarie de la société russe la cruauté nécessaire de l’Etat et des Tsars - F.D. Lichtenhan, A. Guyot. Au contraire, au XIXe siècle, la progressive démocratisation de l’Europe occidentale passe selon les penseurs libéraux par le développement préalable d’une société civile, dont les vertus permettront seules un régime politique plus moderne - A.S. Namazova, M.M. Fedorova ; S.G. Illinskaia insiste ainsi sur la tolérance, vertu cardinale de la société civile et de la démocratie. De leur côté les socialistes sont tentés, avant la conquête de l’Etat, par l’élaboration immédiate d’une société civile socialiste, qui pourrait s’appuyer en Russie sur la communauté paysanne - V.V. Damier.
O. Elyada propose une délimitation de la société civile, qui n’est pas l’Etat ni la société politique, mais qui n’est pas non plus l’individu réduit à lui-même ; qui se définit contre l’espace religieux et contre l’espace économique du marché, et qui pourtant s’appuie à l’occasion sur eux comme le montrent Thierry Claeys en étudiant le système bancaire au XVIIIe siècle en France et Andrea Martignoni pour la religiosité des bourgeois qui vont former les républiques municipales italiennes au Moyen Age ; le genre et le statut des media ont une importance décisive, ainsi la presse du XIXe siècle se veut le défenseur de la société civile contre l’Etat - O. Elyada - alors que la revue contribue toujours en Russie à la création d’un espace semi-public autonome pour les élites intellectuelles - S. S. Sekirinsky. De même, D. Ramonet montre l’importance de l’autonomie étatique des structures universitaires et de conservation du patrimoine et des archives, qui font échapper l’histoire à l’emprise directe du pouvoir politique et à sa tentation d’une écriture directe d’une histoire officielle.
Cependant la société civile ne se distingue pas si aisément du pouvoir politique. Dans la société soviétique totalitaire, l’opposition se réfugie dans la société civile, dans la pratique religieuse semi-clandestine, ou dans l’espace économique du marché noir ou gris ; cet espace se développe avec la baisse d’intensité du totalitarisme après la mort de Staline - A.V Choubine. La formation d’empires - A.B. Davidson - ou d’unités supranationales comme l’Union européenne bouleverse l’opposition traditionnelle entre Etat et société civile - N.N. Tatartchouk ; leur disparition comme l’apparition d’un nouvel Etat Russe également - V.V Smirnov, A.A. Danilov. Les collectivités locales sont des échelons intermédiaires entre l’Etat et la société civile, et la vigueur de certaines initiatives régionales en Russie peut annoncer une évolution à terme du gouvernement central -N.Y. Lapina. L’Ordre de Malte offre ainsi l’exemple paradoxal d’une entité qui évolue depuis le Moyen Age entre un statut d’Etat ou d’organisation de la société civile -X. Labat Saint-Vincent. Peut-on encore véritablement parler de société civile dans un Etat démocratique ; ainsi le maintien d’une large autonomie vis-à-vis du pouvoir politique dans la formation et la constitution des élites administratives françaises est-il légitime - E. Dreyfus- ?
Le succès contemporain de la notion de société civile en France et en Russie obéit peut-être à deux logiques différentes. En France la critique - issue tant de l’extrême gauche que d’un certain néolibéralisme - de l’Etat et du régime politique se conjugue à la construction européenne pour remettre en cause les modèles classiques de la souveraineté nationale et de la participation politique, même si 2005-2007 marque peut-être la fin d’un cycle – « non » au référendum européen, forte remontée de la participation aux élections nationales. En Russie, après un long régime totalitaire, puis des épisodes démocratiques désordonnés, s’est installé un régime à tendance autoritaire ; le concept de société civile séduit à la fois ses partisans, qui font de la lente maturation et modernisation de la société russe une justification d’un pouvoir fort, et ses opposants, qui voient dans l’autonomie de la société civile russe un espace de liberté, de délégitimation des autorités et de conquête politique.
Le professeur Gerald (Gerry) Feldman est décédé le 1er novembre dernier à son domicile de Berkeley, après une courte et douloureuse bataille contre la leucémie. Âgé de 70 ans, il s’apprêtait à prendre une retraite pleine et entière ce qui ne l’empêchait pas d’avoir de nombreux projets de recherche et de publications. Avec lui disparaît un grand spécialiste de l’économie allemande et de ses entreprises au XXe siècle.
Le professeur Gerald (Gerry) Feldman est décédé le 1er novembre dernier à son domicile de Berkeley, après une courte et douloureuse bataille contre la leucémie. Âgé de 70 ans, il s’apprêtait à prendre une retraite pleine et entière ce qui ne l’empêchait pas d’avoir de nombreux projets de recherche et de publications. Avec lui disparaît un grand spécialiste de l’économie allemande et de ses entreprises au XXe siècle. Historien très connu aux Etats-Unis, il était aussi renommé en Allemagne où il avait participé à de nombreux ouvrages et où il avait été décoré de la Croix du Mérite allemand, au rang de commandeur. Son œuvre demeure cependant méconnue en France, où aucun des douze livres qu’il a écrits n’a été traduit. Il faut noter qu’un article de lui en français a été récemment publié dans le volume consacré aux spoliations et restitutions de biens juifs ("Conclusion. Le génocide et la spoliation des juifs. Bilan provisoire des restitutions et des indemnisations », dans Claire Andrieu, Constantin Goschler, Philipp Ther (dir.), Spoliations et restitutions des biens juifs en Europe : XXe siècle, Paris, Autrement, 2007, p. 372-385). Gerald Feldman faisait partie du comite scientifique de l’historial de Péronne, et il rencontrait ses collègues français au sein de l’Association européenne d’histoire des banques, ou il était très actif.
Gerald Feldman était de cette génération de juifs américains nés dans un milieu modeste qui s’étaient battus pour franchir les portes qui leur étaient jusque-là fermées des universités et des institutions les plus prestigieuses. Il aimait raconter qu’il avait pu entrer à Harvard en 1959, pour y faire son MA, parce que le numerus clausus non officiel de 10% de juifs avait été supprimé peu de temps auparavant. Il rédigea son Ph.D à Harvard également, qu’il soutint en 1964. Il aimait évoquer dans ses interventions et dans ses cours les invitations qu’il recevait à intervenir dans des lieux, comme les clubs privés des vieilles familles américaines de la côte Est, qui, quarante ans auparavant, lui auraient été fermés, à lui juif new yorkais. Il enseignait depuis 1964 à l’université de Berkeley, où il resta durant toute sa carrière, où il dirigea le Centre d’études de l’Allemagne et de l’Europe, et où il obtint la chaire Jane K. Sather. Feldman était fasciné par l’histoire allemande du premier XXe siècle et il avait parfaitement appris la langue de Goethe. Si son premier ouvrage, de 1966, qui portait sur la mobilisation industrielle pendant la Première guerre mondiale reçut une reconnaissance tardive, c’est que sa carrière ne prit son véritable envol qu’à partir des années 1980. En cela, il connut le même sort que ses contemporains juifs allemands et autrichiens – et il en connaissait beaucoup - réfugiés enfants ou adolescents aux Etats-Unis, et qui consacrèrent leur vie à tenter de comprendre l’histoire allemande.
De façon très originale, Feldman a approfondi sa réflexion sur les grandes entreprises allemandes et leur rôle dans l’histoire dramatique de ce pays, au fur et à mesure qu’il avançait dans le temps. Après ses recherches sur la Première guerre mondiale, il entreprit d’étudier les conséquences de l’inflation des années 1921-1924 sur la société allemande. Ses recherches sur le sujet le conduisirent à publier des dizaines d’articles et un ouvrage majeur : The Great Disorder : Politics, Economics and Society in the German Inflation, 1914-1924 (New York, Oxford, Berghahn Books, 1992). Plus que sur l’histoire purement économique, son intérêt portait sur les relations entre les entreprises et la société, et surtout sur les relations entre les entreprises et le pouvoir. Il s’intéressait aux hommes, sous les grands mouvements économiques, aux employés, aux ouvriers autant qu’aux dirigeants. En cela, ses ouvrages sont autant d’histoire sociale que d’histoire économique. Il publia ainsi un livre passionnant et très original sur l’entrepreneur Hugo Stinnes, qui bâtit en quelques années un empire sidérurgique en profitant de l’inflation (Hugo Stinnes, Biographie eines Industriellen, 1870-1924, Munich, Beck, 1998).
Ce glissement dans le temps, mais aussi l’intérêt de plus en plus grand aux Etats-Unis pour le national-socialisme, le conduisirent très logiquement à contribuer à quelques-uns des grands projets d’histoire d’entreprise de ces dernières années. Gerald Feldman écrivit ainsi une partie de l’histoire de la Deutsche Bank, publiée à l’occasion des cent vingt-cinq ans de la création de l’établissement (Lothar Gall, Gerald Feldman et alii, Die Deutsche Bank, Munich, Beck, 1995). Il participa ainsi largement au renouvellement historiographique entamé en 1995, à la faveur du débat sur les spoliations de biens juifs pendant la Shoah, en travaillant pour diverses commissions officielles, comme celles sur les biens spoliés en déshérence dans les institutions et entreprises américaines (Advisory Council to Presidential Commission on Holocaust Assets in the United States), ou bien celle sur l’étude des caisses d’épargne et des banques autrichiennes. L’étude qu’il codirigea fut publiée sous le titre : Österreichische Banken und Sparkassen im Nationalsozialismus und in der Nachkriegszeit (Munich, Beck, 2006).
Sa dernière grande œuvre fut la publication de l’histoire de la compagnie Allianz et de l’industrie allemande de l’assurance dans son ensemble. Dans ses travaux, Gerald Feldman utilisait une grande masse de documents, les milliers de pages produites par ces grandes sociétés sur lesquelles il se penchait. Il publiait ainsi des ouvrages volumineux, dans une fonte petite, avec un énorme appareil de notes. Mais il parvenait à exposer simplement les techniques bancaires ou financières les plus compliquées et surtout, à expliquer à la fois les mécanismes économiques et le rôle des hommes. Il n’avait pas son pareil pour analyser les minutes d’une assemblée générale d’actionnaires ou d’un conseil de surveillance, arrivant à décrypter, derrière cette prose aride et à la langue souvent très datée ou nazifiée, les enjeux de pouvoirs et de personnes qui s’y jouaient. Ainsi, son analyse de la réunion du 11 novembre 1938, deux jours après la Nuit de Cristal, lors de laquelle Hilgard, le représentant des compagnies d’assurance rencontra les dignitaires du régime nazi - pour décider de la couverture des dommages causés aux magasins juifs, tous assurés - est un modèle du genre.
Ses conclusions étaient claires et nuancées et Gerald Feldman a beaucoup apporté à l’historiographie, et des entreprises, et de l’Allemagne, en montrant que, loin d’avoir porté l’idéologie nationaliste et national-socialiste, les dirigeants des grandes entreprises allemandes s’étaient montrés tout d’abord prudents face au nouveau régime, pour très vite s’y rallier et profiter des avantages que l’antisémitisme d’Etat et l’expansion à travers l’Europe apportaient à leurs affaires. A partir de 1940, les grands groupes financiers allemands entrèrent dans une fuite en avant qui creusait leurs déficits, déficits qui n’auraient pu être comblés que par une victoire allemande et le partage des dépouilles de l’Europe.
Gerald Feldman aimait travailler avec des jeunes historiens, qu’il aidait de son mieux. Il aimait Berlin, où il avait fait de nombreux et longs séjours, à l’invitation du Wissenschaftskolleg ou de l’American Academy. Il était parfaitement intégré au milieu universitaire allemand, dans lequel il comptait de nombreux amis. Il voyageait avec sa femme, Norma von Fagenfeld, elle-même de langue maternelle allemande, et qui joua un grand rôle auprès de lui en l’accompagnant dans sa quête historique jamais achevée.
Les 18 et 19 octobre 2007 s’est tenu à l’université de Bordeaux 3 le deuxième colloque organisé dans le cadre du programme « Information ouverte, information fermée » (IOIF) (www.ioif.fr) de l’Agence nationale de la recherche (ANR).
Les 18 et 19 octobre 2007 s’est tenu à l’université de Bordeaux 3 le deuxième colloque organisé dans le cadre du programme « Information ouverte, information fermée » (IOIF) (www.ioif.fr) de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Ce programme de recherche avait consacré un premier colloque le 6 juin 2007 à l’étude de l’intelligence et de l’information économique depuis l’époque moderne. Poursuivant l’étude des questions posées par l’activité de renseignement, angle mort des sciences sociales en France, les 23 chercheurs européens qui se sont réunis au cours des 18 et 19 octobre ont abordé l’étude du renseignement en politique, depuis le XVIIe siècle jusqu’à la guerre en Irak, l’accent étant mis principalement sur le XXe siècle. Le pari implicite de ces deux journées, au cœur de la problématique du programme IOIF, était de progresser dans la connaissance du renseignement et du politique grâce à un questionnement croisé. Trois perspectives avaient été ouvertes, figurant dans le titre du colloque « Renseignement politique, politique du renseignement et politisation du renseignement ». L’originalité de la démarche reposait sur l’association dans un même questionnement d’acteurs institutionnels (formations politiques, gouvernants, administrations du renseignement) et d’acteurs non institutionnels (réseaux politiques, conseillers officieux, structures parallèles de l’administration, composantes discrètes des cabinets).
Plusieurs éléments de synthèse peuvent être tirés de l’ensemble des différentes communications. En ce qui concerne l’information en politique, nombreux furent les intervenants à rappeler sa dimension la plus commune, à savoir qu’elle est un outil de connaissance mais aussi un moyen de propagande. Par ailleurs, l’information n’est pas seulement un outil externe et passif dans les rapports de pouvoir, elle est un des enjeux essentiels de la conflictualité politique. Il a surtout été établi que l’information non politique pouvait être politique : ce n’est pas la nature d’une information qui explique son essence politique, c’est sa position et son utilisation dans un rapport de pouvoir et/ou dans une institution qui la politise. Ainsi l’étude de l’information donne un sens particulier aux relations de pouvoir, elle leur est consubstantielle, que ce soit dans la dimension institutionnelle du pouvoir, mais aussi dans les relations interpersonnelles qui constituent également un espace de pouvoir.
Bien que les pratiques de renseignement n’aient pas été directement abordées au cours de ce colloque, plusieurs communications ont mis en avant un phénomène de longue durée intéressant la question des politiques du renseignement. En effet, les premiers acteurs du renseignement, à l’époque moderne, ont été des amateurs et cette dimension n’a pas totalement disparu dans la période contemporaine. Il reste qu’avec la formation d’administrations du renseignement au 19e siècle, des métiers de la surveillance et du renseignement sont apparus et que l’État a été un des facteurs déterminants de la spécialisation croissante. La question était dès lors posée de comprendre le rapport public/privé. Cette dimension est caractérisée par une absence de signification à l’époque moderne, les grands pouvant utiliser leurs clientèles pour remplir une mission confiée par le roi ou utiliser les moyens de la monarchie au profit de leurs intérêts. Cette très forte perméabilité entre le privé et le public empêche finalement de comprendre qui sert qui. À l’époque contemporaine, caractérisée par une meilleure délimitation des sphères publiques et privées, on observe un mouvement de bureaucratisation et d’affirmation de la prééminence de l’État favorisant le mouvement de spécialisation. En dépit de cette tendance, on observe avec une grande continuité, un phénomène de privatisation du renseignement public depuis le XIXe siècle jusqu’au temps présent. Cette dimension, illustrant les limites de la capacité des structures publiques, sera réexaminée lors d’un colloque en 2009.
Étudiant la politisation du renseignement, différents intervenants ont souligné que l’information pure et parfaite n’existe pas : elle est en permanence entachée par des biais (idéologiques, bureaucratiques et fantasmatiques), ce que l’historiographie étatsunienne et britannique a montré de longue date. Ainsi le renseignement (économique, militaire ou politique) est en fait soumis au poids du politique à des moments très divers, couvrant tout le spectre de ce que l’on appelle le cycle du renseignement, de la collecte à l’exploitation.
Au sens premier du terme, la politique du renseignement est un programme d’action en matière de renseignement. La notion de public policy, très étudiée par la science politique, peut-elle être étendue aux activités de renseignement mises en œuvre par l’État ? Si des politiques publiques en matière de renseignement existent dans les pays anglo-saxons, il ne s’agit en France que d’une évolution en cours et, à tout le moins, encore très imparfaite. Néanmoins, la politique du renseignement, y compris dans son sens le plus restreint, trace les contours, au sein de l’État, d’un État secret qui permet de comprendre autrement l’action publique, que ce soit la diplomatie ou la politique intérieure : l’action des organes de renseignement révèle des para-diplomaties, des liens avec des structures hostiles ou ennemies, des coopérations contre nature. La politique amène finalement à un double jeu permanent dont les organes de renseignement intérieurs et extérieurs, qui incarnent une part de l’État, sont les principaux représentants. L’étude des marges du politique et des marges de l’État permet finalement de comprendre autrement l’action publique.
L’ensemble des interventions sera publié sous forme d’un volume dès 2008. La question du politique, volontairement placée au centre de ce programme quadriennal de recherche, sera à nouveau évoquée lors d’un colloque consacré aux « Pratiques, acteurs et usages de la surveillance politique » le 18 avril 2008.
Contact : contact@ioif.fr
La disparition de l’historien américain Raul Hilberg, le 4 août 2007, à l’âge de 81 ans, a été remarquée par les médias français. On a pu relever l’importance de son œuvre, novatrice s’il en est, mais aussi quelques faits importants qui ont jalonné sa carrière : sa longue « traversée du désert » avant sa reconnaissance internationale, l’association souvent abusive de son nom, et dont Hilberg souffrit longtemps, avec les thèses les plus controversées d’Hanna Arendt, et aussi les malentendus que l’historien a pu entretenir avec l’historiographie israélienne.
La disparition de l’historien américain Raul Hilberg, le 4 août 2007, à l’âge de 81 ans, a été remarquée par les médias français. On a pu relever l’importance de son œuvre, novatrice s’il en est, mais aussi quelques faits importants qui ont jalonné sa carrière : sa longue « traversée du désert » avant sa reconnaissance internationale, l’association souvent abusive de son nom, et dont Hilberg souffrit longtemps, avec les thèses les plus controversées d’Hanna Arendt, et aussi les malentendus que l’historien a pu entretenir avec l’historiographie israélienne. La notoriété de Raul Hilberg, tardive, a été construite aussi en France, avec la publication en français d’une version mise à jour de son opus magnum La destruction des Juifs d’Europe par Fayard en 1988. Cependant, Hilberg a peu parlé en France même, où il a été rarement, voire jamais invité à s’exprimer devant des audiences universitaires. Certes, il était venu à Paris en septembre 2006 encore, pour présenter la nouvelle version française, la troisième une fois encore augmentée, de son œuvre, au Mémorial de la Shoah. Il avait également donne une conférence-débat, en compagnie de Claire Andrieu et de Jacques Sémelin, à l’invitation du Centre d’histoire de Science Po. C’est un paradoxe si l’on considère sa renommée dans notre pays, mais aussi son accessibilité par les étudiants et les jeunes chercheurs et son infatigable envie de débattre de son œuvre et des dernières évolutions des recherches sur la Shoah. Avec les chercheurs autrichiens, il discutait d’ailleurs volontiers en dialecte viennois, celui de son enfance. Le fait que La destruction des Juifs d’Europe a mis tant de temps à être reconnue participe presque de la « légende » autour de l’ouvrage. Publié en 1961 en anglais, après bien des efforts, comme le racontera Hilberg dans un petit livre de souvenirs intitulé La politique de la mémoire (Paris, Gallimard, 1996), il ne commença à être traduit qu’une trentaine d’années plus tard. Sa publication en hébreu est en cours, à Yad Vashem, après des années d’hésitation de la part des Israéliens. Il est vrai que le terrible livre-somme sur la Shoah fait bien peu la place aux victimes (elles apparaissent tout de même par moment) et aucune à l’héroïsme, à la résistance qu’elles ont tentée d’opposer au génocide. Cela ne correspondait pas à l’éthique israélienne des années 1960 (le terme « Gvura », héroïsme, se trouve dans l’intitulé de Yad Vashem, créé pour célébrer celui des combattants juifs, au même titre que la mémoire des victimes). Cependant, Hilberg s’est toujours opposé aux thèses d’Hanna Arendt sur la complicité des Conseils juifs dans le meurtre de masse et sur la banalité du mal. Pour Hilberg, les Conseils juifs n’ont eu de toute façon qu’une importance secondaire dans la machinerie de destruction, qu’il a disséquée d’une façon jusqu’à aujourd’hui inégalée. Pour lui aussi, la Shoah ne fut absolument pas banale, ni les actes d’Eichmann, qu’il qualifiait plutôt d’extraordinaires. Cependant, l’opposition s’est peu à peu estompée et Raul Hilberg n’a jamais été persona non grata dans l’Etat juif, où il s’est rendu de nombreuses fois pour participer à des colloques et des rencontres universitaires. Il est sûr de toute façon que la lecture de ses ouvrages fut recommandée aussi en Israël, et en premier lieu, comme elle l’est par tous les universitaires qui enseignent la Shoah.
Raul Hilberg fut-il alors l’homme d’un seul livre ? On est tenté de le croire à lire les hommages qui lui ont été rendus. Il raconte d’ailleurs, pudiquement, avoir souffert de cette limite dans l’introduction de ses mémoires. Or, Hilberg fut aussi l’éditeur des carnets d’Adam Czerniakow, le président du Conseil juif de Varsovie (ce qui montre bien qu’il s’intéressa aussi aux victimes de la Shoah). D’ailleurs, si Raul Hilberg fut le seul historien à apparaître dans le film de Claude Lanzmann « Shoah », ce fut pour commenter, avec admiration d’ailleurs, le texte laissé par Czerniakow, et non pour parler de l’organisation des convois de déportations. Hilberg eut en fait très tôt conscience de l’importance des administrations dans l’accomplissement de cet événement inouï, cette guerre des Allemands contre les Juifs, guerre, écrivit-il, que les Allemands ont gagné. Par son immense travail solitaire pour la rédaction de sa thèse, dans les archives allemandes confisquées par les Américains et entreposées à ce moment-là à Alexandria dans le cadre du War Documentation Project, il put construire une description de cet appareil d’Etat génocidaire ramifié à travers toute l’Europe occupée.
Raul Hilberg raconte dans ses mémoires qu’il eut l’intuition de l’importance des fameuses étapes de la persécution qui forment le cadre, parfois très rigide, de ses analyses, en écoutant Rudolf Kastner, le dirigeant juif hongrois qui tenta de négocier avec Eichmann pour sauver des Juifs, lors du procès retentissant qui eut lieu sur cette affaire en Israël. Les différentes étapes définies par Hilberg sont les suivantes : Définition – expropriation – concentration – destruction. Il faut noter qu’Hilberg avait vu, bien avant les polémiques et les recherches des années 1990, l’importance de la spoliation dans le processus d’isolement social des Juifs, qui permit leur déportation et leur assassinat. Dans La destruction des Juifs d’Europe, il détailla quelques cas d’aryanisation de grandes entreprises juives allemandes et autrichiennes, et prit soin, pour chaque pays étudié, de dire les mesures de persécution économique. La question des spoliations est d’ailleurs l’une de celles sur laquelle Hilberg travailla à la fin de sa vie, et la nouvelle version française de La destruction des Juifs d’Europe intègre les travaux récents.
Près de cinquante ans après la première publication de son ouvrage, les recherches sur la Shoah ont pris une ampleur inédite. De nouveaux champs d’étude ont été défrichés, qui n’avaient pas attiré à l’époque toute l’attention de Raul Hilberg : importance de l’idéologie, de la prise de la ou des décisions d’assassinat, place des massacres à l’Est, nettement moins bureaucratiques que les déportations à l’Ouest ou en Pologne, mais tout aussi organisés, etc. Les livres de Raul Hilberg, et pas seulement La destruction des Juifs d’Europe, forment cependant encore aujourd’hui une œuvre majeure sur laquelle il est impensable de ne pas s’appuyer.
Le landernau des classes préparatoires littéraires est en permanence agité de rumeurs. Mais cette fois-ci, la réforme est faite. Elle crée une hypokhâgne unique, dès cette rentrée 2007, dotée de nouveaux programmes, selon des horaires partiellement transformés, préparant la mise en place, pour la session 2009, d’une banque d’épreuves communes, la BEL (banque d’épreuves littéraires) pour les concours des deux écoles normales supérieures. Une banque que d’autres écoles sont appelées à rejoindre.
Le landernau des classes préparatoires littéraires est en permanence agité de rumeurs. Mais cette fois-ci, la réforme est faite. Elle crée une hypokhâgne unique, dès cette rentrée 2007, dotée de nouveaux programmes, selon des horaires partiellement transformés, préparant la mise en place, pour la session 2009, d’une banque d’épreuves communes, la BEL (banque d’épreuves littéraires) pour les concours des deux écoles normales supérieures. Une banque que d’autres écoles sont appelées à rejoindre.
Les objectifs de la réforme répondent, comme par avance, à la critique usuelle faite aux classes préparatoires telle qu’un récent rapport du Sénat (rapport d’information n°441, tout à fait passionnant, fait, au nom de la commission des Affaires culturelles du Sénat, par le sénateur Yannick Bodin, rapport rattaché au procès-verbal de la séance du 2 août 2007 et enregistré le 12 septembre 2007,) le rappelle.
Les classes préparatoires littéraires sont nées à la fin du XIXe siècle sur le modèle des classes scientifiques bien antérieures. Elles ont longtemps été au cœur du mythe de la méritocratie républicaine, comme le souligne Jean-François Sirinelli dans la notice des Lieux de mémoire qu’il leur consacre. Mais déjà plus de petits Sartre que de petits Péguy ! Leur nombre s’est accru après la Seconde guerre mondiale, et surtout depuis 1975, assurant une certaine démocratisation striée d’inégalités (à Paris moins qu’en province, pour les ruraux moins que pour les urbains). Depuis la fin des années 1980, cette démocratisation marque le pas, ou recule, selon les analyses.
Le nouveau système informatisé d’inscription, plus transparent, semble avoir renforcé la polarisation parisienne. Les filles sont toutefois plus de 75% des 11 244 élèves des classes littéraires, alors que leur part stagne dans les classes scientifiques. On reproche aussi aux classes préparatoires leur coût : 13 760 euros par étudiant en 2006, contre 6 700 pour un étudiant à l’université. Peut-être est-ce le prix de la réussite ? 75% des professeurs titulaires du CAPES ou de l’agrégation sont passés par une classe préparatoire. Ces chiffres, qui agacent beaucoup les professeurs de ces classes, ne tiennent ne tiennent compte ni des redoublements ni des abandons d’étude qui sont une des plaies de l’université. On sait par ailleurs que les universités françaises sont trop chichement dotées. Constatons plutôt que la France a mieux financé la (re)production de ses élites, et la formation des jeunes privilégiés.
Cette réforme est le produit d’une longue concertation, conduite par le Ministère pendant l’année 2006, avec les écoles normales supérieures, à laquelle les professeurs de classes préparatoires ont été associés. Elle a ensuite été présentée par l’inspection générale dans de grandes réunions inter-académiques.
La réforme doit retarder l’orientation, favoriser la démocratisation, introduire un soutien pédagogique propre à ouvrir ces classes à des élèves issus de milieux défavorisés. La banque d’épreuves doit harmoniser le recrutement et permettre un élargissement des débouchés. La réforme est l’occasion d’une refonte des programmes pour toutes les matières concernées par la banque d’épreuves, l’histoire, la philosophie, les langues vivantes et les langues anciennes (langues et cultures de l’antiquité), d’une harmonisation des horaires de ces disciplines et d’une meilleure intégration dans le cursus LMD (licence-master-doctorat) et le système de dévolution des crédits d’enseignement (Ects).
L’inspection générale, et notamment Monsieur Boichot, pilote de la réforme et principal animateur de la concertation, soulignait volontiers qu’outre l’ouverture sociale, il s’agissait de réhabiliter par l’aval la filière littéraire menacée par la chute des effectifs en section L, de défendre les classes préparatoires face à une université qui les accuse d’être budgétivores et de recruter les meilleurs étudiants. Prudemment, « pour diverses raisons », la réforme ne devait pas remettre en question les attributions horaires.
Concrètement, et faute d’un rapprochement entre les ENS, la réforme veut aussi protéger le recrutement de l’ENS Ulm (aujourd’hui Paris, mais son ancien nom reste d’usage, comme un symbole puissant de qualité, voire d’éminence) menacé par la crise des langues anciennes et par là aussi conforter la série L. En effet, si elle n’était pas unique, l’hypokhâgne était déjà indéterminée. Mais les élèves qui ne choisissaient pas l’option latin et/ou grec s’excluaient eux-mêmes de la préparation au concours de l’ENS Ulm et se dirigeaient vers une khâgne ne préparant qu’au concours de l’ENS Lyon LSH (auparavant les ENS de Fontenay et Saint-Cloud, jadis destinées à la formation des professeurs des écoles normales d’instituteurs). Dans telle ville de province cette année, deux hypokhâgnes indéterminées à 45 élèves chacune aboutissent à une khâgne « classique » à 18 élèves et à une khâgne « moderne » à 48, malgré les efforts homériques des collègues pour équilibrer les sections, lesquels ont beaucoup amusé les enfants. Au concours 2006, 1 075 candidats pour les 75 postes à Ulm, 2 490 candidats pour les 109 postes de Lyon.
La réforme va être complétée cette année par la révision des programmes et de certains horaires en khâgne pour permettre l’établissement de la banque commune au concours 2009. Notons que les lettres ne parviennent pas à s’entendre sur cette épreuve, et que leur absence dans la banque est remarquable, et remarquée. En hypokhâgne, la réforme repose sur deux changements de tronc commun. Deviennent obligatoires deux heures de latin ou de grec, une heure de civilisation antique (assurée par les professeurs de lettres classiques, au regret surpris des professeurs d’histoire) et deux heures de deuxième langue vivante. Pour résumer : le latin devient obligatoire pour tous les hypokhâgneux (ou le grec sans latin) et l’emploi du temps de tronc commun est alourdi de cinq heures. Les options ne changent pas, il en faut au moins une et il est donc possible de rajouter deux heures de latin et/ou de grec et/ou de deuxième langue vivante, de géographie, de théâtre, etc.
La principale contrepartie effective est la suppression des heures dites d’IEP. Depuis longtemps, parce que les hypokhâgnes fournissaient les gros contingents de candidats aux Instituts d’études politiques (IEP), les lycées, dans une concurrence assez sauvage, il faut bien le dire, assortie d’accords divers et variés, avaient ajouté aux emplois du temps des heures d’IEP. Celles-ci, qualifiées d’enseignement complémentaire plutôt que d’option, ne disposaient pas d’une dotation horaire « ministérielle ». Elles étaient à géométrie variable, généralement pour la préparation aux épreuves très spécifiques de culture générale, de langue vivante et d’histoire. La préparation aux IEP est devenue au fil du temps un enseignement d’appel fondamental pour les hypokhâgnes, et à juste titre : elles y préparent bien leurs élèves. 4% de leurs élèves intègrent en 2006 une des ENS, 14 % un IEP. Le système n’était pas satisfaisant parce que chaque IEP a conservé son concours avec son programme, souvent bien éloigné de celui de l’hypokhâgne, et ses épreuves ; une cascade de concours qui trouble la tranquillité des troisièmes trimestres et empêche de construire une évaluation réelle d’IEP qui se gardent bien de se mesurer entre eux. La suppression de ces heures devrait être un préalable à leur adhésion à la banque d’épreuves communes. Rien n’est moins sûr. L’IEP de Paris supprime son concours à bac plus un, objectif phare de nombreux hypokhâgneux, mais refuse la banque d’épreuves, ne conservant de concours qu’aux niveaux bac plus zéro et bac plus trois. Sur le terrain, cette année, la confusion est grande. Paris maintient une ultime session, pour un concours à bac plus un avec entrée à bac plus zéro. Certains lycées, arguant du caractère tardif de la réforme, ont maintenu ces heures annoncées aux familles qui en sont friandes, d’autres les ont gardées discrètement, d’autres les ont entièrement supprimées. Des rumeurs persistantes laissent entendre qu’une coalition d’IEP songent à un concours en fin d’hypokhâgne. Le départ de Paris de ce niveau de recrutement leur laisse le champ libre pour recruter là de bons élèves. La seule vraie bonne solution serait l’adhésion de tous les IEP à la banque d’épreuves communes, elle n’est pas acquise, loin s’en faut ! Notons que ces heures servent souvent à compléter les services des professeurs de ces disciplines, et que l’inspection a suggéré que, selon les besoins, elles puissent devenir des heures de soutien propres à renforcer les élèves en difficulté, une idée favorablement accueillie et souvent mise en œuvre dès cette année.
Pour l’histoire, la réforme s’est donc traduite par la fréquente suppression d’heures d’IEP, et la déconvenue de voir l’heure de cultures et civilisations antiques assurée par les collègues de lettres classiques. Les historiens s’inquiètent en outre de l’effet du renforcement de l’horaire obligatoire sur l’option géographie qui est en hypokhâgne le seul marqueur des optionnaires d’histoire et géographie. Mais la réforme a également un contenu pédagogique positif. Une série d’arrêtés (arrêté du 3 mai 2007 publié dans le BO, n°22, du 7 juin 2007, et arrêtés du 20 et du 21 août 2007 parus dans le JO du 6 septembre 2007) précisent les horaires et objectifs de formation en hypokhâgne. Ces textes rappellent que l’enseignement d’hypokhâgne est une formation générale qui ne préjuge pas des parcours ultérieurs des étudiants qui doivent y recevoir une culture générale historique solide. Et c’est une discipline vivante que cette histoire pour les hypokhâgneux : accès aux œuvres, esprit critique, débats historiographiques, liens aux autres disciplines. L’étudiant doit faire l’apprentissage des différents exercices, mais aussi être capable de conduire, seul et en groupe, des recherches. Il doit explorer différents champs à l’intérieur de questions ouvertes portant sur trois périodes au moins. Ce qui devrait permettre en outre aux optionnaires d’avoir couvert en deux ans des questions sur les quatre périodes, et faciliter les validations d’acquis puis l’intégration à la faculté.
Deux problèmes demandent des soins attentifs désormais. Ulm a obtenu que l’épreuve commune d’histoire porte sur l’époque contemporaine, « depuis la fin du XVIIIe siècle », une dissertation commune en six heures (cinq pour Lyon jusqu’ici) portant sur des questions ouvertes faisant alterner une année la France, l’année suivante le monde. Les exemples donnés de questions étaient « l’identité française, 1789-1914 » ou « les totalitarismes au XXe siècle ». Dans les khâgnes Lyon, l’horaire commun d’histoire est de deux heures, contre quatre dans les khâgnes Ulm. La première idée était que seules deux heures dans ces khâgnes seraient consacrées au programme, les deux autres à un programme spécifique des épreuves orales… une idée qui fait sourire.
La banque d’épreuves communes n’a de sens que si d’autres écoles que les deux ENS la rejoignent, sans quoi elle n’élargit pas les débouchés et ne sert donc pas à grand chose, alors même qu’elle comporte les inconvénients évoqués. Dans l’autre section littéraire, la section B/L, avec sciences sociales et mathématiques, une classe trop rare, et très élitiste, par ailleurs très équilibrée et très exigeante, qui forme de très bons esprits, il existe depuis plus de quinze ans une banque d’épreuves qui fonctionne bien entre les trois ENS (les deux mêmes et Cachan). Par des jeux de coefficients, elle parvient tout à fait à sélectionner des étudiants aux profils différenciés pour des études différentes. Malgré cette qualité, seule l’ENSAE (Ecole nationale de la statistique et de l’administration) l’a rejointe depuis quelques années.
Enfin, tout ceci, et cette concertation réelle, a été conduit dans la logique d’une vraie expérimentation, avec engagements solennels d’évaluation de toutes les conséquences dès la première année et promesses de correction d’éventuels dysfonctionnements. Le rapport du Sénat dit bien la diversité des enjeux et des leviers susceptibles de démocratiser ces classes, et par là d’œuvrer au renouvellement de nos élites.
Pour l’heure, les élèves travaillent. Ceux qui sont là sont contents de faire du latin et du grec et seul un suivi subtil du nombre des dossiers permettra de savoir si d’autres ont été découragés par cette perspective. Notons qu’une concertation bien conduite n’a pas permis d’éviter partout (notamment en province) de rejouer la querelle de 1902, tant de fois relancée et si française, latin contre géographie, les mots contre les choses !
Quelques liens utiles :
http://www.senat.fr/rap/r06-441/r06-4411.pdf, consulté le 11 octobre 2007
http://www.education.gouv.fr/bo/2007/34/ESRS0763551A.htm, consulté le 11 octobre 2007
Pierre-Gilles de Gennes, qui vient de nous quitter, était un scientifique hors du commun, doué d’une imagination débordante, d’une curiosité intellectuelle insatiable, d’une intuition physique sûre et profonde qui lui permettaient de pénétrer au cœur des phénomènes qu’il étudiait.
Tout au long de sa carrière scientifique, il n’a cessé d’explorer et de défricher des domaines de recherche nouveaux, allant des supraconducteurs au mécanisme de la mémoire, en passant par les cristaux liquides, les polymères, les colloïdes, les gels, les bulles de savon, la vulcanisation. Dans chacun de ces domaines, il a apporté des contributions décisives, formé des équipes de chercheurs qui ont poursuivi et mené à bien les projets nouveaux qu’il avait initiés. À peine avait-il fondé les bases d’un champ de recherches nouveau, qu’il s’intéressait à un autre sujet, avec toujours le même succès et la même créativité.
Pierre-Gilles de Gennes peut être considéré comme le fondateur de ce nouveau domaine de la physique et de la chimie qu’on appelle maintenant la « matière molle ». Il s’agit de systèmes, souvent fort complexes, dont l’étude scientifique semble au premier abord trop ardue, sinon impossible. Il a été capable de les modéliser et d’en dégager les aspects essentiels qui permettent de comprendre leurs propriétés et de prévoir leur comportement dans des situations nouvelles. Il avait aussi un talent incomparable pour imaginer des nouvelles applications sur lesquelles ces études fondamentales pouvaient déboucher, comme les écrans à cristaux liquides ou la solution des problèmes d'aquaplaning des voitures sur route mouillée.
Il était aussi passionné par la réforme de l’enseignement scientifique à tous les niveaux. Il a su, à l’École de physique et chimie industrielles de la ville de Paris, qu’il a dirigée pendant un certain temps, rénover l’enseignement qui y était dispensé et l’ouvrir avec un grand succès vers d’autres domaines, comme la biologie. Il a aussi consacré beaucoup de temps aux élèves des écoles, des lycées et des collèges, essayant de leur présenter la science de manière simple et compréhensible et de leur montrer à quel point elle pouvait être passionnante.
C’était un conférencier hors pair. Les cours qu’il a donnés pendant plus de 30 ans au Collège de France ont été suivis par une importante communauté de chercheurs et ont joué un rôle décisif pour structurer cette communauté et l’orienter vers de nouvelles voies. Le fait que le sujet de ces cours changeait chaque année, comme c’est la règle au Collège de France, a certainement contribué, de manière importante, à son désir d’aborder constamment des domaines nouveaux.
Sa disparition est ressentie cruellement dans le monde entier, et en particulier au Collège de France. Nous garderons de lui le souvenir d’un collègue chaleureux, cultivé, attentif aux développements nouveaux qui intervenaient dans toutes les disciplines. Sa grande simplicité et son sens de l’humour rendaient aisés les contacts et les échanges que l’on pouvait avoir avec lui et qui étaient toujours très enrichissants. Ses interventions en assemblée étaient remarquables par leur clarté et leur pertinence. Nous penserons toujours à lui avec émotion et admiration.
Prochain colloque annuel : 7-10 novembre 2007 à Albuquerque.
Site de la WSFH : http://www.lib.umich.edu/wsfh
Prochain colloque annuel : 3-5 avril 2008, Rutgers, The State University of New Jersey.
Site de la SFHS : le plus simple est de taper « SFHS » sur Google.
Site de la conférence :http://www.rci.rutgers.edu/~jemjones/sfhs2008.html
« And as things fell apart, nobody paid much attention. » Talking Heads Fifty years ago now, the Editions du Seuil published Roland Barthes’Mythologies, an ideological critique bearing on the language of so-called “mass-culture” a first attempt to analyze semiologically the mechanics of language. Were Barthes writing today, one might easily imagine him as the author of a popular blog in which recent entries would include Ségo & Sarko, Racaille, le CPE, Globalisation/Mondialisation , Aliment transgénique/Organisme génétiquement modifié, la télé-réalité, la canicule, l’Europe, l’Islam, Starbucks, Zizou, and la discrimination positive.
In other words, Barthes’ unparalleled capacity to explore the signifier/signified ‑those signs of our time‑ would find a plethora of analytical challenges and would surely greatly assist us in processing the mutations of the 21st century landscape of the héxagone. For Barthes’ work convincingly demonstrated how the rigorous analysis of a broad range of cultural and political factors could reveal the health of a nation, one that currently exhibits serious medical symptoms and for which there are no simple prescriptions short of an aggressive and radical cocktail of cultural, economic, political, and social reform. The 2007 presidential elections have brought these concerns to the forefront and it has become strikingly evident that in endeavoring to reconcile the past with the coordinates of the present, France remains ill-equipped to respond to the imperatives of the future. There has been a failure to come to terms with colonial history; the banlieues have been obfuscated by the authorities; the no vote on the E.U. constitution and the mis-managed CPE legislation further exacerbated social tensions. Hamlet might very well have reformulated his existential dilemma were he in France today, pondering “To globalize or not to globalize, that is the question?”
America is also, of course, plagued by numerous factors. The 2007 French elections have captivated American interest in an unprecedented manner precisely because America is also engaged in what we might describe as the game of measuring “comparative decline”. As cultural, political and social tensions are slowly but nevertheless systematically dismantling the fabric of American society, resulting in the realization that America also colonizes, exploits, humiliates, and yes, tortures. Thus, while a different set of problems confront the U.S., the trans-Atlantic space is one characterized by the emergence of dangerous societies ‑in which the unilateralism of the one shares parallels with the growing intolerance and xenophobia of the other.
Clearly, these internal challenges are merely compounded by the realization that the centre of gravity is gradually but surely shifting away from these former centers of power and influence. The future lies in Asia (China, India, Malaysia, Singapore, South Korea, and Taiwan) and while the future in these spaces remains unchartered, the journey forward has begun.
Shortly before the 2007 presidential elections began to focus almost exclusively on the question of French identity, the philosopher Jacques Rancière published a short entry in Le Monde: « Election et raison démocratique ». In Le Monde, Rancière argued that « Cette élection présidentielle, comme les précédentes, donne aux médecins bénévoles ou intéressés l’occasion de reprendre l’antienne de la crise ou du malaise de la démocratie. Il y a cinq ans, ils se déchaînaient contre ces électeurs inconscients qui votaient selon leur goût personnel pour des candidats de protestation et non en citoyens responsables pour des candidats de gouvernement. » American observers have been struck by the unwillingness of the leading candidates to confront the social problems that continue to generate protest votes, to approach elections as a negative process rather than as the occasion to affirm choices in history. Rancière continues, « Aujourd’hui, ils dénoncent l’empire des médias qui fabrique des présidentiables comme on lance des produits. En dénonçant ce qu’ils considèrent comme une perversion de l’élection présidentielle, ils confirment le postulat que cette élection constitue bien l’incarnation suprême du pouvoir du peuple. » Barthes was, naturally, the ultimate precursor to such formulations, as epitomized by his essay “Photography and Electoral Appeal” (91-93).
Whereas revisionist and reductionist works such as Daniel Lefeuvre’s Pour en finir avec la repentance coloniale and Pascal Bruckner’s La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental have received much attention and caused considerable controversy, other landmark works such as La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial and Culture post-coloniale 1961-2006. Traces et mémoires coloniales en France have offered diametrically opposed accounts of the symbiotic connections between colonial history and contemporary French society. Thus, when a campaign poster for Nicolas Sarkozy claims that « Ensemble tout devient possible », the contradiction with his position on French nationality and his now famous statement, « la France, tu l’aimes ou tu la quittes » (France, either love her or leave her) is startling. He insists on a presupposed and necessary love for the Hexagon that is of course completely absurd from a legal point of view, but that is also clearly aimed at immigrant populations. Sarkozy implicitly subscribes to the notion of social hierarchies under the aegis of the French nation, since forhim some “French” people are more French than others. This heightened nationalist discourse is of course of grave concern to the future of Europe as well. These are the symptoms of decline, of the collapse of the social fabric, and Sarkozy’s remedy is to appeal to a culture of fear, one that has many historical precedents, the most recent of which is of course the political and social climate of the 1930s.
And so, as the « rouges », « verts », and of course « les bleus » endeavor to reconcile the demands of Frenchness with the potentialities of a multicultural and tolerant society, the fundamental outcome of this discourse has been to mobilize opposition to a global France, and further strengthened perceived notions of national purity and homogeneity. Most would agree that the image of a young French woman in 2006 holding a self-made banner in which the words « touche pas à ma pension » (Hands off my pension) were inscribed was a profoundly depressing sight, albeit one that confirmed the degree to which the young are lost and disoriented « déboussolés » (off-compass).
The French authorities are, for the most part, fossilized, immobiled, and incapable of regeneration. Revisionist interpretations of colonialism can be juxtaposed with new empire inside the hexagon, in which the « invisibles » seek recognition and inclusion. Yet, rather than acknowledging the human resources hidden away at the peripheries of society, the candidates of the 2007 presidential campaign have instead sought to capitalize on anxieties concerning these populations rather than placing them under pressure. French society has not, for the most part, joined the 21st century, and has not succeeded in attenuating tensions between the rich and the poor, the young and the old, Catholics and Protestants, Jews and Muslims, and those that live in urban areas as opposed to the province.
In one poster campaign, the image of Sarkozy appears with a caption below it in which one can read the words « Le Pen ». The mutation is complete, the two can become interchangeable. As Magritte once painted « Ceci n’est pas une pipe » today we might well add « Ceci n’est pas un candidat ! » Barthes alluded to this in 1957, “Needless to say the use of electoral photography presupposes a kind of complicity: a photograph is a mirror, what we are asked to read is the familiar, the known; it offers to the voter his own likeness, but clarified, exalted, superbly elevated into a type […] the voter is at once expressed and heroized, he is invited to elect himself, to weigh the mandate which he is about to give with a veritable physical transference” (91-92). The question remains as to whether the electorate identifies with any candidate or rather, subconsciously perhaps, will return to power a candidate whose metonymic function will be to trigger through social uprising the inevitable process of dismantling and dismembering an outdated Republic.
Dominic Thomas