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Comptes rendus
   

Jean Garrigues, Les hommes providentiels. Histoire d’une fascination française,

Paris, Seuil, 2012, 459 p.

Ouvrages | 11.10.2012 | Sabine Jansen
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Seuil, 2012Jean Garrigues présente, dans son dernier ouvrage, une analyse du pouvoir politique au cours des deux derniers siècles, axée sur les aspects sensitifs et psychiques de la relation entre le sujet-citoyen et une catégorie particulière de dirigeants « les hommes providentiels ». Inscrit dans une démarche marquée notamment par les travaux de Raoul Girardet, de Michel Winock, de Didier Fischer et de Jacques Julliard, son livre ne se présente pas comme une synthèse des précédents mais comme une « brève histoire subjective de la France contemporaine obsédée par l’attente de l’homme providentiel », à la confluence de l’histoire politique et de l’histoire des représentations. Il met en évidence cette « alchimie complexe où les mots et les images comptent tout autant que les faits » en prenant précautionneusement en compte la relativité des régimes d’historicité analysés par François Hartog. La fragilité des expériences du temps est un apport induit – et important – de cet ouvrage : qu’est-il resté, par exemple, de la fascination boulangiste ?

Pour percer les mystères du charisme et de la confiance, l’auteur a pu créer un compendium de sources pertinentes, certaines officielles commodément accessibles (archives du ministère de l’Intérieur et des services de police, archives des chefs d’État, des fondations, etc.) mais insuffisantes pour parvenir à « identifier les invariants et les évolutions d’une représentation messianique commune à tous ces personnages de notre histoire républicaine » ; les publications d’opinion (de La Lanterne à Fraternité française, de L’Univers à Paris-Match), la littérature (Lamartine, Hugo, Barrès, Valéry) et, plus encore, la correspondance privée ont fourni des éclairages complémentaires et essentiels. À cet aune, on comprend qu’il n’ait pas été envisagé d’étendre la recherche à des fascinations exercées, hors de l’Hexagone par d’autres personnages providentiels, comme Churchill, Perón, etc.

Pour définir l’homme providentiel et observer les facteurs et les étapes de la fascination, le protocole de recherche de l’auteur repose sur l’étude de plus d’une vingtaine de figures (toutes masculines) qui à un moment – de durée variable – ont pu apparaître comme providentielles. Certaines ne résistant pas à l’examen, pour n’avoir pas su ou voulu endosser ce costume : c’est le cas de Françoise de Wendel, d’Henri de Kerillis, de François Coty, du colonel de La Rocque, de Doriot, de Taittinger, d’Édouard Daladier. Sur deux siècles, restent en lice dix-sept personnalités, nombre suffisant pour accréditer la rémanence de cette fascination française aux XIXe et XXe siècles. On peut penser que dans les siècles antérieurs le monarque de droit divin était par nature homme providentiel, statut auquel, pour les ennemis de la République, était prédestiné le comte de Chambord.

La diversité des hommes providentiels, celle de leurs origines, de leurs caractères, de leurs parcours, des contextes et conditions de leurs émergences rend inadéquate toute étude prosopographique et sérielle. Jean Garrigues choisit de se laisser guider par l’intime connaissance de ses personnages pour écrire ici de savoureuses pages « d’histoire subjective » dans lesquelles il fixe les critères du développement de l’homme providentiel et ceux de la fascination.

La première partie, « L’espérance », fixe les sujets de « l’espérance collective », avec le souci d’en établir une chronologie. Il distingue quatre moments au cours des deux siècles étudiés : d’abord le temps des César (Bonaparte, Lamartine, Napoléon III), puis sous la IIIe République, le temps des Périclès (Gambetta, Thiers, le général Boulanger, Clemenceau..), après 1919, le temps des Cincinnatus (Poincaré, Pétain, Tardieu, Doumergue, Daladier…) ou « la valse des sauveurs » dont, in fine, seul subsiste Pétain et, après 1939, le temps des Solon (Mandel, de Gaulle, Pinay, Mendès France, Poujade). On apprécie ces références à l’Antiquité gréco-romaine qui témoigne d’une maîtrise de la longue durée. Toutefois, l’auteur constate lui-même que cette classification perturbe sa démonstration : Lamartine se voyait plus en Solon qu’en César et Thiers plus en Cincinnatus qu’en Périclès.

À la diversité des espérances, la deuxième partie intitulée « Le recours », oppose une certaine homogénéité du processus d’émergence. Les formes et les instruments de la propagande évoluent peu avant la popularisation du cinéma, de la radio et de la télévision : chansons populaires, tournées en province, distribution d’images et breloques (la pipe de Boulanger, la francisque de Pétain…), campagnes de presse apologétiques ou calomnieuses, dénonciation de complots réels ou supposés. Tout est destiné à faire de l’homme providentiel une sorte de prophète, défenseur direct du peuple contre la trahison des élites, représentant spontané de ceux d’en bas contre ceux que de Gaulle a nommés les « politichiens ». Jean Garrigues démontre que : « Dans le champ pulsionnel de l’admiration, de la vénération puis de la disgrâce, les frontières entre les traditions idéologiques, les catégories sociales et les sensibilités politiques tendent à s’abolir. » (p. 207)

Ce guide sait prévoir les catastrophes et les annoncer avec effroi et il sait rassembler la nation pour la sauver. Il est, selon les besoins, rédempteur, patriote, protecteur ou rénovateur. : « Quand la république vacille, l’état de grâce est par excellence le temps de la rédemption. Du chaos de la crise émerge le sauveur qui expie les fautes et restaure l’ordre immuable de la chrétienté » (p. 209). Napoléon 1er, comme Pétain, est l’absolu rédempteur dont Hegel a dit : « J’ai vu l’empereur, cette âme du monde. »

Parmi les patriotes s’imposent les trois figures des grandes guerres : Gambetta, Clemenceau et de Gaulle qui ne suscitent pourtant pas l’unanimité de l’opinion. Parmi les protecteurs, parfois sauveteurs, Adolphe Thiers, le libérateur du territoire mal aimé par les monarchistes et détesté par les communards rescapés ; Raymond Poincaré « sauveur du franc » qui, malade, se retire en 1929 ; Gaston Doumergue, qui prophétise à la radio ; Antoine Pinay « la chance », « second sauveur du franc ».

Viennent enfin les rénovateurs, dont Pierre Mendès France est l’incarnation la plus aboutie.

Dans la quatrième partie, Jean Garrigues traite de la dimension légendaire de l’homme providentiel. On peut en prendre la mesure dès les obsèques (chapitre XII), celles de Thiers réunirent un million de personnes de Notre-Dame de Lorette au cimetière du Père-Lachaise, mais « la fabrique de la postérité » (chapitre XIII) met en relief la prévalence de Napoléon 1er, grâce au mémorial de Sainte-Hélène (1823) ainsi que l’originalité du général de Gaulle, historien de sa propre légende. Il répertorie les ingrédients du « processus mythologique » (p. 387) qui alimente le « tri mémoriel » avec des légendes dorées, grises ou noires.

Au terme de ce parcours toujours riche et souvent passionnant, le président du Comité d’histoire parlementaire et politique s’interroge, dans un délicieux épilogue, sur les signes de la rémanence de cette fascination française lors des élections présidentielles de 2007 et sur ce que peut avoir à en subir, de nos jours, la démocratie représentative.

Cet ouvrage est bien venu, qui, à travers les types de réponse apportés par notre société aux crises qu’elle a rencontrées, démontre l’utilité de la référence historique.

Sabine Jansen

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  • ISSN 1954-3670