Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Olivier Dard, Charles Maurras,

Paris, Armand Colin, 2013, 352 p.

Ouvrages | 19.11.2014 | Pascal Cauchy
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Armand Colin. Droits réservés.Soixante ans après sa mort, Charles Maurras demeure une figure de la politique et des lettres qui fascine par son caractère essentiel à l’histoire du premier XXe siècle français. Objet de vénération comme de haine tout aussi excessives l’une et l’autre, l’enfant de Martigues a bien eu son moment politique et intellectuel.

Sans doute le maître de l’Action française n’a jamais cessé d’intéresser parce que l’homme fut complexe et entier, complexe de personnalité, entier dans ses prises de positions, comme le sont les grands doctrinaires. La quête biographique que lui consacra en son temps Pierre Boutang révèle le caractère entier du personnage qui ne peut se résumer à un parcours politique. Théoricien de l’idée monarchique, journaliste et éditorialiste, écrivain et, surtout, poète, maître à penser de plusieurs générations de militants, chef des Camelots du Roi, prisonnier de deux républiques et thuriféraire de Vichy, homme de la séduction et homme d’influence, voilà déjà bien du grain à moudre pour partir à la rencontre du Martégal.

C’est là que l’on mesure l’ampleur du travail accompli par Olivier Dard. Son livre est une synthèse importante qui embrasse une documentation non moins considérable. Au fleuve des imprimés qui accompagnent la vie de Maurras s’ajoutent les ouvrages plus récents traitant aussi bien de l’Action française que de son chef. À côté de la somme consacrée à l’Action française d’Eugen Weber, les biographies de Maurras ne manquent pas. Après celles des anciens fidèles, déçus ou nostalgiques, se sont ajoutées des entreprises différentes dans leur écriture, celle d’Yves Chiron [1] , qui ne cache pas son empathie pour son sujet, celle de Stéphane Giocanti [2] qui met l’accent sur l’œuvre et la dimension littéraire de Maurras, celle de Bruno Goyet [3] aussi. Enfin, en 2013, Axel Tisserand publiait un Cahier de l’Herne et les actes d’une journée d’études organisée par le Cercle de Flore [4] . L’Action française a, quant à elle, fait l’objet d’une série de colloques universitaires récents dont Oliver Dard a été l’un des promoteurs [5] . À cela il faut ajouter les entreprises éditoriales, en particulier de la correspondance de Charles Maurras, depuis le livre de Pierre-Jean Deschodt à l’important courrier échangé entre Maurras et l’abbé Penon et édité par Axel Tisserand [6] .

Tout ceci donne déjà la mesure de l’ouvrage qui vient de paraître. En onze chapitres, nous suivons l’itinéraire de Maurras, de son enfance à sa postérité. L’aventure commence sous le ciel de Provence très vite marquée par le deuil du père et, surtout, par le drame de la surdité. Le rôle de l’abbé Penon, « tuteur de fait du jeune Maurras » (Axel Tisserand), ne suffit pas à épargner au jeune homme monté à Paris, une troisième « faille », celle de la perte de la foi. À Paris, Maurras court les cercles de pensée, les rédactions de revues qui sont alors un creuset intellectuel et social très efficace, dans lesquelles s’épanouit le jeune homme qui se fait vite une place comme critique littéraire reconnu. Mais cela ne suffit pas, il faut des rencontres marquantes et les deux qui comptent, Barrès et Anatole France, sont de celles-là. Sans doute faut-il ajouter Jules Lemaître et François Coppée dont il convient de mesurer aussi l’importance et l’influence à Paris à cette époque. En matière politique, l’homme est précoce et Oliver Dard souscrit à l’analyse de Victor Nguyen : le jeune Maurras fait montre très vite d’« un corps de doctrine bien articulé », notamment lors de la crise boulangiste. En la matière, rien n’est encore déterminé si ce n’est une assimilation de l’antiparlementarisme comme le souligne Oliver Dard ; l’apprentissage fonctionne par étape. Maurras participe à sa première émeute en 1887 en plein scandale des décorations et de la démission de Jules Grévy. Sur le plan intellectuel, 1891 est l’année importante, comme l’a montré Jean-Marc Joubert à qui l’on doit l’exhumation d’un texte important, La Merveille du monde. C’est la fondation de l’École romane avec Moréas et le début de l’itinéraire félibréen de Maurras, lequel associe Félibrige et fédéralisme. La redécouverte des libertés locales, l’émergence du thème du « pays réel », la clarté latine opposée à la confusion germanique, tout cela est sur l’enclume du jeune Provençal.

Les années 1894-1897 sont, selon Stéphane Giocanti, les « années de définitions », et cela passe par la publication et le succès du Chemin de Paradis, au grand dam de l’abbé Penon qui y voit la confirmation de l’éloignement spirituel de son protégé qui se défend comme il peut : «  le catholicisme, je l’admets tout entier, et avec passion, sauf le déisme qui y est enfermé » ; ce qui l’intéresse désormais, c’est l’héritage helléno-latin, et de faire une différence entre catholicisme et christianisme. Les fondations de la doctrine sont prêtes et seront sans concessions. Une nouvelle étape est franchie avec la participation de Maurras à La Cocarde de Barrès, expérience éphémère mais aussi forte que le sera celle du Cercle Proudhon des années 1911-1913. Ces moments, comme le souligne l’auteur, ont une grande importance car ils sont des périodes de remembrements à l’échelle du pays, où s’organisent des rapprochements, monarchistes et républicains, socialistes et antiparlementaires, etc. Pour certains se joue le titre de « socialistes » ; pour d’autres, l’idée générale de « la nation » ; pour tous, il y a un combat politique à mener contre le pouvoir.

Le voyage d’Athènes à l’occasion des Jeux olympiques est celui de l’affermissement de la conversion. Sur le plan spirituel, Maurras fait l’expérience charnelle du paganisme gréco-romain sans se défaire de son attachement à l’Église de Rome. Celui-là passe-t-il devant celui-ci ? Au moins y a-t-il égalité de poids. Oliver Dard en est convaincu, du moins à l’instant précis où Maurras écrit à Barrès que la destinée de l’Europe fut restée « catholique et romaine », c’est-à-dire « classique et païenne » sans les hérésies. L’interrogation demeure pour la suite. Signalons dans ce chapitre athénien, l’émergence d’un « antiaméricanisme de droite » chez Maurras qui assiste, désolé, aux manifestations indisciplinées, exubérantes et tapageuses des athlètes venus des États-Unis. Le voyage fut fondateur, Maurras l’a écrit, Oliver Dard le confirme. L’image délabrée de la France que lui renvoie ce séjour le confirme dans le rejet du régime parlementaire et amène sa conversion à la monarchie un an plus tard. L’auteur a raison de dire que Maurras a dû minorer l’importance de ce séjour après la condamnation de 1926, et que, quand commence « l’affaire Dreyfus », ses convictions sont déjà bien enracinées tant le voyage fut une expérience décisive et pas seulement sur le plan politique.

L’affaire Dreyfus, c’est l’affaire de Maurras. Oliver Dard insiste sur la précocité de l’engagement du Martégal et surtout sur la dimension considérable du combat. Dès février 1898, il en fait une question « principielle » (p. 77) qui n’est pas seulement politique mais aussi philosophico-religieuse. Surtout, Maurras se démarque des nationalistes car il a renoncé à l’attente de l’homme providentiel, le « sabre » patriotique qui doit en finir avec cette Troisième République. Maurras a définitivement proclamé la nécessité monarchique et c’est l’axe de son argumentaire. Alors tout s’enchaîne, la fondation de l’Action française (la ligue en 1905, le quotidien en 1908), l’arrimage de Vaugeois, de Montesquiou, le succès de « l’Enquête sur la Monarchie », mais aussi la distance de Barrès. Avec l’affaire, Maurras affûte ses arguments, fabrique son vocabulaire (« l’Empirisme organisateur »), affiche son panthéon (Sainte-Beuve, Renan, Taine, Fustel, Le Play, Maistre et Bonald) mais aussi le thème de l’antisémitisme politique qui perdure jusqu’aux années 1940 sans rejoindre le racisme d’un Vacher de Lapouge, comme le montre Olivier Dard. C’est tout un processus de création intellectuelle qui est à l’œuvre mais qui ne dévie pas de son objectif, celui du fameux « politique d’abord ». Enfin, le duc d’Orléans lui écrit en 1900 pour lui signifier son « intérêt ». « L’Enquête » se poursuit, affichant des noms prestigieux des lettres (Bourget, Lemaître) et des novices (Bainville, seul rédacteur de l’Action française à souscrire pleinement au choix monarchique). En 1909, quand paraît le troisième livre de « l’Enquête » Maurras a gagné son rang de « maître ». L’affaire Dreyfus fut un formidable incubateur. Tout ce processus est parfaitement décrit par Olivier Dard.

Après la maturation, vient le temps délicat de la mise à l’épreuve du quotidien et là, Olivier Dard nous montre un Maurras qui se révèle « bien davantage un homme de lettres qu’un homme d’action ». L’attraction intellectuelle l’emporte sur le recrutement militant. C’est sur ce constat que s’élabore toute l’histoire de l’Action française malgré les combats, l’activisme des Camelots du Roi (petite remarque, Thalamas, giflé par des étudiants d’AF, était enseignant à Condorcet et non à la Sorbonne quand il donnait son cours sur Jeanne d’Arc, p. 101). Le combat est intellectuel, c’est ce qui fait la force de Maurras et de l’AF, mais aussi leur faiblesse. C’est en filigrane, la position, avec des nuances, de l’auteur. La puissance intellectuelle de Maurras, Olivier Dard la mesure par l’étude des réseaux, des publications et leur diffusion, l’évolution d’un discours face à la puissance de l’événement (la guerre de 1914), un discours qui reste une construction intellectuelle d’une redoutable cohérence et où la répétition de certaines formules n’est pas qu’une figure de style mais bien une tactique de combat. Mais Olivier Dard montre aussi les influences d’un Bainville ou d’un Louis Dimier sur la pensée du « maître » qui n’est pas un homme isolé, loin de là.

En 1918, les rangs de l’Action française sont décimés. Les élections de 1919 sont un échec (17 députés dont Léon Daudet et Xavier Vallat) ; reste le « parti de l’intelligence », mais face aux contextes de l’après-guerre, cela ne suffit plus même si l’éclat est toujours là. De plus, les termes du débat ont changé. C’est désormais sur les questions économiques et sociales que l’on attend des réponses. Olivier Dard insiste sur le rôle de Valois pour arrimer ces questions à la doctrine et séduire les milieux industriels ou syndicaux. Sans grand succès. L’Action française semble avoir plus de chance sur le terrain des Affaires étrangères et l’auteur rappelle les convergences de vue entre Poincaré et l’Action française sans pour autant trancher sur l’influence de l’une sur l’autre malgré un intérêt mutuel dont témoigne la correspondance Maurras/Poincaré.

La position de l’Action française et de Maurras s’aggrave avec la condamnation de 1926 par le Saint-Siège et le non possumus en guise de réponse. Au même moment, Thibaudet célèbre Maurras comme écrivain et penseur politique. Les courbes se croisent. Quant à l’action politique, elle est marquée par la violence. Or, l’assassinat de Marius Plateau, en janvier 1923, montre que, à l’Action française, la violence est essentiellement verbale, ou plus exactement « davantage éruptive qu’intégrée à une stratégie d’ensemble » (p. 148). Dès lors, on comprend la désaffection de Valois comme plus tard celle de la jeune génération issue du 6 février. La condamnation du Saint-Siège entraîne d’autres départs comme celui de Dimier. Cette crise majeure est l’occasion pour l’auteur de montrer que « l’Action française n’a pas de stratégie définie et ses dirigeants manifestent une forme d’amateurisme » (p. 165). Mais dans un contexte aussi turbulent et incertain, dans un moment où tous les partis politiques font l’apprentissage de formes inédites de pratiques et de structuration militante, que demander de plus à l’Action française si, de surcroît, on lui accorde le crédit de tirer principalement sa force politique du combat des idées ? Il y a là une contradiction si l’on en vient à considérer que la métamorphose en parti politique moderne (cadres, propagande, adhésions, meetings…) s’impose à l’Action française. Mais n’est-ce pas là lui faire changer de nature ? Malgré la chute du nombre de lecteurs, la séduction joue toujours et le nombre d’adhérents est six fois supérieur à celui des départs en 1927. La remontée est pourtant difficile. La multiplication de formations nationalistes concurrentes (en particulier les Jeunesses Patriotes de Taittinger) freinent l’effort et assourdissent le discours monarchiste. De ce point de vue, le 6 février constitue une cruelle épreuve pour l’Action française et Maurras, même si toute la mesure de l’affaire Stavisky avait été prise. Le 6 février marque un double vide, celui de la prise du pouvoir et, surtout, l’absence de perspective pour une restauration du Roi. La synthèse de l’événement que donne Oliver Dard montre une Action française en situation de rente politique. La désaffection d’Henri d’Orléans est l’autre coup sévère. Cet épisode aurait sans doute mérité un peu plus de développement. Maigre consolation, l’agressivité continue d’Hitler semble donner raison à l’antigermanisme maurrassien. Les départs se poursuivent et Oliver Dard a raison de pointer la dissémination des anciens d’Action française dans d’autres mouvements (p. 194). Il s’agit là d’une piste très intéressante pour comprendre bien des positions pendant et après la guerre.

Arrive le temps de l’immédiat avant-guerre. Pour Bernanos, qui l’écrit dans Nous autres Français, Maurras est un astre mort. Cette position semble être partagée par Olivier Dard, l’image de l’étoile éteinte renvoyant l’âge d’or de l’Action française avant 1914. Mais, il ne faudrait pas cependant que ce constat minore la place de l’Action française dans les turbulences des années 1930. Au demeurant, Maurras est au fait de sa gloire littéraire quand il entre à l’Académie en 1939.

Quant à la guerre et à Vichy, Oliver Dard fait une analyse minutieuse des propos de Maurras et en termine avec le « mythe du chef d’orchestre clandestin de la Révolution nationale », celle–ci n’étant pas, d’ailleurs, la « Contre-révolution » espérée (p. 211). À propos des liens entre Pétain et Maurras, il montre que ceux-ci sont ténus et d’une intensité non réciproque, Pétain se méfiant du maître de l’Action française (p. 207). L’influence maurassienne est davantage à rechercher dans la sédimentation d’un demi-siècle de débats et de combats, l’imprégnation doit être mesurée en fonction des individus et de la variété de leur parcours comme de leurs engagements dans les dernières années de la paix. Cela vaut également pour Alibert et la législation antisémite.

Le livre s’achève sur les dernières années de Maurras, décédé à Tours en 1952. Oliver Dard brosse un tableau utile des postérités, notamment, et c’est un des grands mérites de ce livre, à l’étranger. On avait mal mesuré jusqu’alors l’influence de Charles Maurras hors de France, en particulier dans l’aire francophone (Canada, Belgique), dans l’Empire (Indochine), dans l’Europe latine (l’intérêt que lui porte Salazar est très significatif) et même en Haïti ou aux États-Unis. L’effacement de l’Action française, malgré Madiran (Jean Arfel), Calzant, Pujo et quelques « maurrassiens du reflux » comme Thibon, semble confirmer la thèse d’Oliver Dard. Le discrédit vichyssois et le reductio ad fascistum du nationalisme dans le débat du dernier demi-siècle ont accéléré l’érosion. Pour autant, des héritages diffus existent, comme le rappellent les dernières pages de l’ouvrage. Celui assumé par Pierre Boutang ne fut pas le moindre. Le ralliement aux institutions de la Ve République du futur professeur en Sorbonne témoigne d’une postérité politique qui n’est pas si paradoxale que cela.

En saisissant à bras le corps le météore Maurras, ce livre contribue de façon importante à l’histoire politique et intellectuelle de la France contemporaine. Il y replace de façon essentielle la figure de Charles Maurras qui, par-delà le paroxysme des circonstances, a su imposer un moment maurrassien dont l’influence s’est étendue bien au-delà de l’hexagone.

Notes :

[1] Yves Chiron, La vie de Maurras, Paris, Perrin, 1991, rééd. Éditions Godefroy de Bouillon, 1999.

[2] Sur l’ouvrage de Stéphane Giocanti, voir le compte rendu publié le 7 février 2008 dans la revue Histoire@Politique. Politique, culture, société.

[3] Bruno Goyet, Charles Maurras, Paris, Presses de Sciences Po, « Références Facettes », 2000.

[4] Axel Tisserand (dir.), Charles Maurras, soixante ans après. Paris, Téqui, 2013, 216 p.

[5] Michel Leymarie et Jacques Prévotat (dir.), L'Action française. Culture, société, politique, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008. 434 p.

Olivier Dard et Michel Grunewald (ed.), Charles Maurras et l'Étranger. L'Étranger et Charles Maurras. L'Action française. Culture, politique, société (II), Berne, Peter Lang, Convergences, vol. 50, 2009. VIII + 427 p.

Olivier Dard, Michel Leymarie et Neil McWilliam. Le maurrassisme et la culture. L'Action française. Culture, société, politique (III), Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, 370 p.

Michel Leymarie, Olivier Dard et JeanYves Guérin (ed.)., Maurrassisme et littérature. L'Action française. Culture, Société, Politique (IV), Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, 314 p.

Georges-Henri Soutou & Martin Motte (ed.), Entre la Vieille Europe et la Seule France. Charles Maurras, la politique extérieure et la Défense nationale, Paris, Économica, 2010, 432 p.

[6] Pierre-Jean Deschodt (ed.), « Cher Maître ». Lettres à Charles Maurras, Paris, Bartillat, 1995, 626 p.

Axel Tisserand (ed.), Dieu et le Roi. Correspondance entre Charles Maurras et l’abbé Penon (1883-1928), Toulouse, Privat, 2007, 752 p.

Pascal Cauchy

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  • ISSN 1954-3670