Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

La France face au dollar

Coordination : Robert Boyce et Olivier Feiertag

Avant la Seconde Guerre mondiale

Miss Dollar ou quand la culture populaire investit le champ monétaire

Clotilde Druelle-Korn

L’article se propose de montrer comment dans la France du début du siècle et de l’entre-deux-guerres la culture populaire s’est emparée du dollar et l’a mis en scène. Deux romans de la littérature populaire de l’époque Sa Majesté le Dollar (1929, Camille Ferri-Pisani) et Dolly Dollar (1937, Marguerite Marie d’Armagnac) sont analysés. Leur étude permet de mettre en évidence les procédés et les cheminements par lesquels un signe monétaire est investi d’un système de valeurs destiné à édifier un lectorat populaire, en particulier féminin.


Les diplomates français face au dollar pendant l’entre-deux-guerres : un parcours initiatique

Stanislas Jeannesson

Durant l’entre-deux-guerres, les diplomates français, plus au fait des questions monétaires qu’on ne le pense généralement, pensent les fluctuations du franc face au dollar comme une illustration des rapports de force entre la France et les États-Unis. Ils soutiennent dans l’ensemble la stabilisation du franc-Poincaré et, après la conférence de Londres, celle du bloc-or, même si des voix discordantes se font entendre, comme celle de Paul Claudel. Ils restent globalement critiques face à la diplomatie du dollar, qui remet profondément en question la manière dont ils conçoivent leur métier, mais qui les poussent à prendre conscience de l’importance désormais décisive de la puissance financière dans les relations internationales.


When “Uncle Sam” became “Uncle Shylock”: Sources and Strength of French Anti-Americanism, 1919-1932

Robert Boyce

Selon la plupart des observateurs, l’attitude des Français envers les Etats-Unis a profondément changé dans les années 1920, passant de l’amitié à l’hostilité. Les raisons sous-jacentes de ce prétendu changement sont la montée en puissance, économique et financière, de l’Amérique comparée au déclin de la France, et une sorte de snobisme culturel de la part des Français. Cet article qui traite des relations franco-américaines entre 1919 et 1932, parvient à une conclusion différente. La crise de 1926, alors que l’effondrement du franc coïncide avec l'incertitude accrue concernant l’engagement de l’Allemagne à respecter les accords de paix et avec l’insistance des États-Unis à trouver un accord de financement des dettes de guerre, sème la panique et un ressentiment généralisé face aux exigences américaines. Ce fut cependant le seul moment où les signes de l’antiaméricanisme ont fait irruption au milieu de la vie politique française. Avant et après,  l'anti-américanisme était le fait presque exclusif de l’extrême droite et dans une moindre mesure de l’extrême gauche. Lors de la crise de 1926 l’extrême droite a d'ailleurs ouvert la voie à l’antiaméricanisme.


La question du rapprochement financier et bancaire entre la France et les États-Unis à la fin des années 1920. L’entremise de Pierre Quesnay.

Renaud Boulanger

Homme de l’ombre, Pierre Quesnay (1895-1937) est pourtant un acteur important des relations financières franco-américaines dans la deuxième moitié des années 1920. Ses principales « connexions » américaines lui sont fournies par les réseaux de Jean Monnet, dont il est proche depuis leur passage à la Société des Nations. Une fois entré à la Banque de France en 1926, il les met au service d’une vision proprement transnationale des relations avec les États-Unis. Sa pratique négociatrice, en particulier lors des stabilisations polonaise puis roumaine, correspond à ce projet de coopération accrue entre banques centrales afin de rétablir les équilibres bouleversés par la Première Guerre mondiale, et dans lequel l’Amérique doit jouer un nouveau rôle. Il faut aussi déterminer dans quelle mesure le système bancaire américain lui apparaît comme un modèle transposable ailleurs.


Après la Seconde Guerre mondiale

La BIRD, la France et le dollar gap, 1946-1947

Patrice Baubeau

Le prêt accordé par la Banque internationale de reconstruction et de développement à la France en mai 1947, le premier de la jeune institution multilatérale, fut reçu avec déception en France : trop peu, trop cher, trop tard. Pourtant, par son montant comme par sa justification, ce prêt apparaît comme un signal politique positif adressé aux gouvernants français. En fait, cette déception s’explique par la dureté de la négociation avec une BIRD qui change profondément en quelques mois, et par la prise de conscience que la cause et la solution du dollar gap se situent moins du coté américain que français.


Une coopération à la française. La France, le dollar et le système de Bretton Woods, 1960-1965

Éric Monnet

La position de la France vis-à-vis du dollar pendant les années 1960 ne se résume pas à une exploitation politique par le général de Gaulle du déficit de la balance des paiements des États-Unis. Cet article montre comment s'est construite une vision française cohérente des failles du système de Bretton Woods et comment celle-ci a abouti à une série de propositions de réformes visant à définir de nouvelles « règles du jeu » pour la discipline monétaire et la coopération internationale entre banques centrales. En étudiant le fonctionnement du consortium de l'or, la proposition d'unité de réserve collective et la politique de la Banque de France entre 1960 et 1965, nous montrons que trois facteurs principaux expliquent la position française : l'héritage des négociations de l'entre-deux-guerres, l'incapacité des États-Unis à organiser une coopération multilatérale et les nouveaux instruments de la politique monétaire intérieure française.


La banque dans la tourmente : les banques françaises, la Banque de France et le marché de l'euro-dollar

C. Edoardo Altamura

La décennie qui a suivi les « Trente Glorieuses » (1973-1982) a été marquée par un paradoxe. D’une part, la France, et le reste du monde occidental, ont connu des conditions économiques nettement plus difficiles, avec le ralentissement de la croissance réduite et la montée de l'inflation, l'augmentation du taux de chômage. D’autre part, les banques commerciales françaises, à l'instar de leurs consœurs occidentales, ont connu une croissance remarquable. En étudiant les plus grandes banques commerciales, − le Crédit Lyonnais et la Société Générale −, cet article démontre que cette croissance a été soutenue par l’expansion de leurs activités internationales, la création de produits innovants, l’établissement des nouvelles alliances, et surtout par les opportunités créées par l'essor de l’euromarché.


L’Europe monétaire face au dollar : l’offensive Debré (1966-1968)

Laurent Warlouzet

La France cherche dans les années soixante à réformer un système monétaire international qui avantage trop le dollar américain. Si Paris reste isolé jusqu’en 1966, le ministre de l’Économie et des Finances Michel Debré parvient à constituer un front commun des six pays membres de la CEE en 1967. Les Américains se montrent alors irrités face à cette nouvelle solidarité des Six. Cependant, la crise monétaire britannique de la fin 1967 tend les discussions. Le front commun des Six est brisé avec l’accord sur les droits de tirage spéciaux (DTS) de 1968. Sur le long terme, cette offensive montre la tentation de certains dirigeants français d’utiliser la construction européenne, interprétée à l’aune d’un prisme intergouvernemental, comme outil pour relayer les demandes françaises dans les négociations internationales, en particulier face au dollar.


La France, le dollar et l’Europe (1981-1989). Aux origines globales de l’euro

Olivier Feiertag

La France, comme la plupart des autres pays dans le monde, est confrontée au cours des années 1980 aux très fortes fluctuations du cours du dollar. Cette instabilité pénalise doublement le franc français : la hausse du billet vert, en augmentant la facture énergétique, dégrade la balance extérieure de la France et donc affaiblit le franc ; mais la baisse du dollar, en favorisant un reflux de capitaux vers le deutsche mark, fragilise aussi la position relative du franc au sein du système monétaire européen.

Cette évolution dépasse donc le cadre d’un conflit purement politique entre la France socialiste et l’Amérique des Reaganomics. C’est un épisode critique dans l’histoire de la mondialisation de la France placée devant la réalité nouvelle d’un marché financier désormais intégré à l’échelle du monde. Cette évolution est à l’origine directe de la conversion française au principe de l’unification monétaire européenne.


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  • ISSN 1954-3670