Histoire@Politique : Politique, culture et société

Portraits & témoignages Comme l'indique le titre de cette rubrique destinée à mettre en lumière des personnalités politiques ou universitaires, « Portraits et témoignages », aucun cadre formel strict n'a été fixé pour rendre compte des trajectoires individuelles proposées à chaque numéro. Le ou les entretiens pourront être restitués en tant que tels, comme un témoignage brut ayant valeur de source ; ils pourront aussi être croisés avec des publications ou d'autres interventions pour fournir la matière d'un portrait. En revanche, un fil rouge européen donnera sa cohérence aux premières livraisons, rassemblant spécialistes, techniciens, élus et militants de l'Europe.

Entretien avec Pierre Milza

réalisé le 10 décembre 2014

Anne Dulphy, Christine Manigand
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Le mercredi 10 décembre 2014, un hommage a été rendu à Pierre Milza, à l’occasion de la remise des Mélanges en son honneur, intitulés D’Italie et d’ailleurs[1]. Sous la direction de Marie-Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Anne Dulphy et Marie-Anne Matard-Bonucci, ce recueil de textes inédits relevant de diverses approches de l’histoire – histoires des relations internationales, histoire politique et culturelle, histoire de l’immigration – entend donner un aperçu du rayonnement de l’œuvre Pierre Milza sur l’historiographie contemporaine et rendre hommage au caractère foisonnant, inventif et multiforme de ses travaux[2]. Pierre Milza a en effet construit une œuvre historique originale, féconde et en perpétuelle évolution : de la thèse d’État monumentale sur Français et Italiens à la fin du XIXe siècle[3] – dont le titre même indiquait une nouvelle approche des relations internationales – aux recherches à dimension théorique sur l’histoire politique ou les relations internationales[4], des livres de synthèse aux manuels du secondaire ou du supérieur qui ont marqué des générations de lycéens et d’étudiants. Il s’est plus récemment consacré à la biographie avec un talent et un succès qu’attestent les nombreux prix qui ont couronné ses ouvrages.

Instituteur de formation, il fut ensuite enseignant dans le secondaire après avoir passé l’agrégation d’histoire à laquelle il fut reçu premier en 1964. Il entama en 1968 un brillant parcours académique à l’Institut d’études politiques de Paris où il fut élu professeur en 1978. En 1984, il y fonda et dirigea jusqu’en 2000 le Centre d’histoire de l’Europe du XXe siècle (CHEVS) – devenu ensuite Centre d’histoire de Sciences Po, dont cette revue est l’émanation depuis 2007.

Avant cette cérémonie en son honneur, Pierre Milza nous a fait l’amitié de nous accorder un bref entretien qui, plutôt que de retracer les étapes de cette prestigieuse carrière, porte un regard personnel et chaleureux sur certains aspects marquants de sa trajectoire et sur son activité éditoriale.

Anne Dulphy et Christine Manigand

Nous nous interrogions sur la symbolique de l’hommage qui vous est rendu aujourd’hui, à la fois par le Centre d’histoire de Sciences Po et par toute la communauté de Sciences Po. Qui est honoré aujourd’hui, tant sont multiples les facettes de Pierre Milza ? Est-ce l’enseignant-chercheur, celui qui a tant écrit de manuels, du secondaire, du supérieur, qui sont restés gravés dans la mémoire de toute une génération d’étudiants, notamment à Sciences Po, à l’instar de l’Histoire du XXe siècle ? Est-ce plutôt le fondateur en 1984 du CHEVS, auquel nous avons eu la chance l’une comme l’autre de participer et de collaborer ? Est-ce l’historien écrivain qui s’est taillé une réputation internationale des deux côtés des Alpes et qui a obtenu tant de prix ?

Je crois qu’il est classique de répondre ainsi, mais c’est un peu tout cela. En vous écoutant, il me semble que vous avez à peu près tout dit de mon activité intellectuelle, professorale, pédagogique, et à cet égard je me réfère à la belle postface que Serge Berstein a rédigée pour les Mélanges, et qui m’a profondément touché. En vérité, il a fait une présentation de moi qui est tout à fait extraordinaire, et qui me va droit au cœur, mais qui, en même temps, se réfère à ce que vous venez de poser comme question, à savoir un peu tout cela. Peut-être, évidemment, je répondrai en ce moment plutôt l’historien, le biographe, davantage ouvert sur l’actualité éditoriale.

En revanche, deux moments m’ont particulièrement marqué.

Le temps du professeur d’histoire des relations internationales. Je suis resté très captivé par cette partie de l’histoire universitaire et générale. Quand je me sens un peu gêné par une question qu’on peut me poser ou un travail qu’on me demande de faire, je reviens aux relations internationales.

La deuxième évocation va peut-être davantage vous surprendre : c’est le cours élémentaire, deuxième année, de l’école primaire de la rue Erlanger dans le 16e arrondissement, où j’ai eu la charge, en 1953, de 53 élèves. Je suis arrivé, frais émoulu de l’École normale d’instituteurs, et on m’a dit : « Voilà votre classe. » J’en ai d’ailleurs gardé une photo. Il y avait 53 élèves, qui d’ailleurs n’étaient pas tous du 16e arrondissement, et l’école voisine du boulevard Murat – où j’ai fait aussi un stage – accueillait autant de petits gars, certains un peu plus durs que d’autres. Ce fut quelque chose d’important que j’ai toujours conservé présent à l’esprit.

La postface de Serge Berstein, pour y revenir, parle de l’hésitation qui a été la vôtre entre plusieurs domaines. L’Italie, à cause de l’histoire familiale que vous avez racontée dans Voyage en Ritalie[5], et sur laquelle vous avez réfléchi, l’histoire ou le sport. Comment s’est fait ce choix de l’histoire contemporaine, et de l’histoire des relations internationales plus encore ? Des lectures, des maîtres, ont-ils joué un rôle ?

Je crois que cela s’est un peu télescopé, sans que je m’en rende bien compte, et que, tout d’un coup, je me suis retrouvé dans un secteur qui est devenu le mien, alors qu’à côté, d’autres secteurs continuaient de m’intéresser. L’histoire a toujours été au cœur de mes lectures, et j’étais un bon élève, en tête lors des compositions…

Pour quelles raisons avez-vous choisi l’histoire plutôt que les autres activités qui vous intéressaient également ?

Serge Berstein évoque le sport. Quand je suis revenu de l’armée, en 1959, je ne savais pas ce que j’allais faire. J’avais été instituteur, et cela m’avait passionné. J’étais resté très attaché à mes élèves, et pourtant il y avait une chose que je savais : je ne continuerais pas à être instituteur, pour l’unique raison que c’était mal payé. Ce n’était pas forcément quelque chose qui était très valorisant dans notre société, il fallait faire autre chose. Alors, autre chose, mais quoi ? La littérature peut-être, mais en littérature, il faut déjà être lancé. Ce n’était donc pas évident. J’avais quand même un élément dans ma besace : une activité sportive et éducative à la fois. C'est-à-dire, si je restais instituteur, je pouvais en fait devenir prof de gym. Toujours dans le même arrondissement, parce qu’il y avait là des gens que je connaissais. Mais allais-je vraiment rester dans ce secteur ? Un événement est intervenu dans mon choix : l’armée. J’ai effectué vingt-sept mois et demi dans la Marine. J’y entraînais des jeunes au judo ou au karaté. Et puis, il y avait aussi l’activité sportive que j’avais eue lors de mon service militaire : j’avais passé mon service militaire tranquillement, à Brest pour l’essentiel, à faire de l’athlétisme et des sports collectifs, à pratiquer surtout des sports de combat. Toutes ces choses prises en compte, je me demandais : « Après tout, si je devenais prof de gym ? » C’était relativement facile à l’époque, il fallait passer l’épreuve de gym de la Ville de Paris. Le salaire était un peu plus élevé que celui d’instituteur C’est ainsi que j’ai décidé de devenir prof de gym. Et puis j’ai rencontré Serge Berstein. J’enseignais dans la même école que lui… Je lui ai posé la question, et il m’a dit cette phrase qui est devenue « historique » : « Imagine-toi prof de gym à 50 ans. » J’estime qu’à 50 ans, je n’étais pas encore trop mal pour rester prof de gym, mais, à l’époque, je ne le savais pas… De plus, il y avait beaucoup de bon sens dans ce raisonnement.

Deux options se présentaient à moi. J’ai hésité : après m’être dit « je vais faire prof de gym », ensuite, « non, je ne vais pas faire ça, je vais essayer autre chose », j’ai décidé. Là encore, la présence de Serge Berstein, qui passait l’agrégation d’histoire cette année-là, a joué un rôle.

De plus, les relations internationales s’accordaient parfaitement avec une activité sportive internationale. Quand on va faire un match, à Marseille ou dans une grande ville étrangère, on rencontre des personnalités étrangères, et j’étais un petit peu embarqué par toute cette vie-là, – le sport, la gym, le judo, les sports de combat –, et donc par ce curieux mélange. Et puis, plus fondamentalement, compte tenu des origines italiennes de mon père, de ma découverte de ce pays à l’adolescence, je regardais aussi au-delà des Alpes ! Je voulais travailler sur l’histoire italienne, j’avais même pensé préparer une thèse sur une ville italienne du Moyen Âge, sous la direction d’Yves Renouard que j’admirais beaucoup, mais il nous a quittés trop rapidement. Finalement, j’ai plutôt opté pour l’histoire contemporaine. Je suis allé voir Pierre Renouvin, qui m’a dissuadé de choisir un sujet sans archives sur lesquelles s’appuyer – à ce moment-là, les archives n’étaient ouvertes que pour des périodes assez anciennes. Jean-Baptiste Duroselle, qui venait d’arriver à la Sorbonne, m’a donné son accord pour la politique extérieure italienne, les relations franco-italiennes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

Revenons brièvement au tandem Berstein-Milza. Il a donc commencé très tôt, or c’est rare, dans le milieu académique, de réussir à travailler à deux, de réussir à publier à deux.

Là, les relations amicales ont joué. Véritablement, Serge est devenu pour moi un frère ; nous sommes devenus vraiment des copains très proches. Cela n’a donc pas été difficile. Je vous donne un exemple : nous devions préparer un manuel, il était presque fini et tout d’un coup me tombe une autre activité professionnelle importante, et je dis à Serge : « Excuse-moi, je ne pourrai pas le faire parce qu’on me demande de faire telle et telle chose dans un autre domaine, donc je te donne ma part. Tu fais ma part du chapitre 2 ». Je ne sais plus si c’était le bouquin de Sixième ou de Quatrième. Et il me dit : « Tu n’as pas le temps de le faire, moi je le fais. » « Serge, je ne vais pas t’ajouter du travail ! » « Tu me le rendras une autre fois. » Six mois après, nous avions besoin de refaire le manuel de Troisième dans notre collection, je fais le travail, et sans qu’on ne compte un signe. Or, je connais bien des gens qui auraient compté au signe près… Nous, vingt ou trente pages de plus ou de moins, qu’est-ce qu’on en avait à faire ? Cela a constitué un élément très fort de notre relation. Puis cela a duré tout le temps : ainsi jusqu’à aujourd’hui, du moins jusqu’à il y a une quinzaine de jours où on nous a demandé de refaire l’un des volumes de l’Histoire de l’Europe au XXe siècle[6] ! Nous l’avons fait ensemble, on s’est partagé le travail, et c’est devenu tout naturel.

Si nous reprenons le cheminement de vos centres d’intérêt – remarquez bien que nous ne disons pas « champ », vous détestez cette expression –, y avait-il une construction préétablie ? Il y a un pôle à notre avis structurant, auquel vous avez fait allusion : c’est l’histoire des relations internationales. À côté, il y a l’histoire de l’Italie, l’histoire de l’immigration, il y a eu une histoire peut-être plus récente, culturelle, transnationale ou internationale, une histoire politique stricto sensu des fascismes et de l’extrême droite. Y a-t-il un cheminement logique, le fruit de circonstances ou, finalement, les choses se sont-elles bien liées entre elles ? Nous pensons à votre ouvrage le plus récent, Pie XII[7], où l’on peut lier à la fois l’histoire de l’Italie, l’histoire des relations internationales, même si vous n’êtes pas forcément un spécialiste de l’histoire de l’Église. Comment tout cela a-t-il pu progresser harmonieusement ?

J’ai eu beaucoup de chance, ou bien des choses très difficiles m’ont obligé à bouger. Je prends à nouveau le cas de la collection du premier cycle du secondaire, Sixième, Cinquième, Quatrième et Troisième. J’avais obtenu le contrat chez Nathan, parce que j’étais déjà chez cet éditeur : j’y avais fait un ABC du BEPC. Je connaissais cet éditeur, il trouvait que je faisais du travail convenable, donc l’on m’a demandé si je voulais bien faire cette collection. Le premier et le deuxième volumes réunis, Sixième et Quatrième, allaient représenter 450 000 exemplaires vendus. Nous ne savions pas que nous allions faire un bestseller. Nous avons commencé, évidemment, par le manuel de Sixième. Je le faisais avec Serge au niveau intellectuel, mais qui allait faire l’édition de notre livre, le travail sur le marché ? Personne. Nous voulions de la couleur ; à l’époque, il n’y avait pas de couleurs dans ces manuels de premier cycle. Nous avons cherché partout, à Paris et en France, et on nous a répondu : « Non, on a de très belles choses en noir et blanc, mais pas de couleurs. » J’ai demandé au metteur en pages ce que l’on pouvait faire, et il m’a dit : « Il me faut de la couleur ou mourir ! » J’ai alors demandé à Jean-Jacques Nathan, le patron de la maison : « Ne pourrait-on pas avoir un peu de sous pour aller à Milan où l’on sait qu’ils utilisent la couleur ? » « Bon, allez-y. » Nous sommes partis à Milan, avec le metteur en pages. Nous avons parcouru tout Milan cherché notre bouquin de Sixième-Cinquième pour commencer, on ne le trouvait pas. Une heure avant d’être obligés de reprendre le train, nous avons rencontré une dame qui avait ce qu’on nous cherchions : une centaine de documents en couleurs, magnifiques… Du coup, nous avons réalisé un bouquin à la présentation géniale, parce que nous avions réussi à avoir les meilleurs clichés. Il s’agissait vraiment d’un coup de veine formidable !

Mais nous avons aussi eu des désagréments. Par exemple chez Nathan, premier coup dur avec des chefs de vente qui ne nous aimaient pas beaucoup, parce qu’on fonctionnait bien : on s’est fait virer. Tout de suite, nous avons retrouvé des personnes que nous connaissions chez Hatier, et nous sommes passés de Nathan à Hatier.

Donc un coup de chance, un coup de malchance… : tout a un peu fonctionné ainsi. Un coup de chance qui s’est glissé à travers les autres centres d’intérêt. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. Pour la recherche, c’est un peu pareil, il y a des choses qui ont bien marché, et de l’un c’est passé à l’autre. Serge a fait plus de l’histoire politique, j’ai fait plus de relations internationales, donc tout cela nous rapprochait et nous a amené des collaborations intellectuelles, ainsi qu’un succès éditorial que nous n’attendions pas.

Autrement dit, l’insistance sur les collections de manuels pour le secondaire, tout comme pour le supérieur, pourrait laisser penser que la diffusion des connaissances au public des élèves et des étudiants est quelque chose d’aussi important dans votre carrière et dans vos réalisations, et pas seulement la recherche et la publication académique.

Oui, et j’ai insisté sur le secondaire, mais Serge et moi avons aussi écrit beaucoup d’ouvrages de synthèse pour les étudiants, afin de mettre la recherche la plus récente à leur disposition. Nous avons commencé chez Masson, avec De Versailles à Berlin[8], et puis avec l’Allemagne et l’Italie de 1870 à 1870…

… dont on ne compte plus les mises à jour et les rééditions[9].

… et puis il y a eu les volumes de l’Histoire de la France au XXe siècle[10], l’Histoire de l’Europe contemporaine[11]et une série d’ouvrages sur les relations internationales[12].

Tous les étudiants de classes préparatoires littéraires, et bien sûr ceux de Sciences Po, ont planché sur ces livres ! Pour ceux qui portent sur une histoire nationale, ils la mettent toujours en rapport avec le contexte international, évidemment, mais ils sont ancrés dans l’histoire politique.

L’histoire politique nous tient très à cœur, à Serge et à moi. Nous avons fait de l’histoire politique. À Sciences Po, nous croyions dans l’histoire politique telle que nous la concevions, c'est-à-dire une histoire qui n’est pas forcément une histoire-récit mais qui est, incontestablement, une histoire dans laquelle il y a du politique, et pas forcément de l’histoire anthropologique.

Nous gardons pour notre part un souvenir ému du grand séminaire sur les fascismes, le mercredi, qui rassemblait des dizaines de personnes, et auquel il fallait arriver en avance pour avoir une place !

Il y avait eu la montée du Front national, toute l’agitation médiatique autour du livre de Zeev Sternhell[13], et, avec Serge, on voulait approfondir la définition historique du fascisme, voir ce qu’il était et ce qu’il n’était pas.

Ces débats extraordinaires ont marqué toute une génération d’historiens !

Dites-vous bien que, si cela a marqué toute une génération d’aspirants à la recherche, il en été de même pour tous les historiens qui sont intervenus. On avait tous travaillé sérieusement dans les archives, mais c’était surtout devenu quelque chose qui nous touchait sur le plan de l’engagement intellectuel.

Nous dirions une communauté intellectuelle.

Oui, tout à fait. Celaa a été évidemment très important. C’est vrai que, sans être une école, c’était devenu une fraternité intellectuelle.

Vous avez publié dans la foulée Fascisme français, passé et présent[14]. L’histoire politique était aussi en valeur au Centre d’histoire de l’Europe du XXe siècle dont on pourrait célébrer cette année l’anniversaire de la création puisqu’elle remonte à 1984. Le but était de fédérer des équipes, tout en les déclinant dans des groupes. Quel est le bilan ?

Les jeunes doctorants qui voulaient travailler avec moi pour faire leur thèse pouvaient se retrouver au CHEVS, échanger... Cela s’est organisé en groupes de recherche sur l’Italie, bien sûr, mais aussi sur l’histoire politique, sur celle des migrations, sur l’Espagne, etc.

Et je ne serais pas méchant en disant que ces doctorants ne coûtaient rien à Sciences Po. On n’avait pas besoin de chercher très longtemps pour dire : « On fait un colloque là-dessus  et untel ferait bien ça. » Vous êtes deux exemples de ceux à qui l’on a dit : « Vous ne feriez pas avec nous un petit colloque sur tel ou tel sujet ? » Et ce n’était jamais « non ».

Ensuite, sans vous spécialiser complètement, vous avez choisi la biographie. Pourquoi ce choix ? Est-ce parce que, à la fin du XXe siècle, on fait un bilan des grands personnages qui l’ont marqué ? Cela correspond-il aussi à un courant de l’historiographie qui, face au déclin des sujets axés sur les structures, réhabilite la biographie ? Vous inscrivez-vous dans un courant, ou bien est-ce un goût personnel ?

Les deux, parce que, sur ce plan, Serge et moi ne sommes pas tout à fait branchés sur les mêmes secteurs. Serge fait une histoire beaucoup plus sérieuse que la mienne, qui est excellente mais qui ne me correspond pas. Mon tempérament, c’est d’aller à l’aventure, c’est de rencontrer des gens qu’on aime bien. Donc, moi, j’ai plutôt choisi la fantaisie, l’envie de parler des autres, tout en sachant que, dans la biographie, en parlant des autres, on parle de soi-même. En reprenant les chapitres de la vie de Mussolini, je dirais qu’il y a en lui trois personnages : il y a celui que je pourrais à la rigueur accepter, c’est le premier qui va jusqu’en 1914 ; il y a celui que je supporte ; et il y a le salaud qui envoie à Auschwitz mes copains de l’école primaire de la rue Ferdinand Bertoud. Il y a les trois, et je touche aux trois. Ce n’est pas de l’événementiel, c’est du récit. Et il se trouve que j’aime le récit. Ce n’est pas dans mon dernier livre, Pie XII, que j’ai trouvé le plus de récit, mais le personnage est intéressant. C’est encore là un télescopage entre des genres qui sont très différents.

Nous allions dire qu’on attendait la première biographie, celle de Mussolini, elle est en cohérence avec votre goût pour l’histoire de l’Italie et des relations internationales. Après, des personnages très variés ont défilé… et Pie XII n’est pas le moins inattendu !

Oui mais, si vous regardez bien, il y a une logique. Après Mussolini[15], je déjeune un jour chez Fayard avec Anthony Rowley – hélas disparu – qui me demande : « Qu’est-ce que tu fais maintenant ? » Je lui dis : « Je ne sais pas, j’ai pensé que… » « Tu n’as pas pensé, il paraît que tes étudiants à Genève réclament l’extrême droite aujourd’hui et depuis 1945. Fais ça. » Je me suis bien amusé, si j’ose dire, à écrire L’Europe en chemise noire[16]. Donc il y a eu là un rapport direct entre Mussolini et l’extrême droite. Et après ? « Moi je ferais bien Napoléon III parce que, la moitié du bouquin, c’est l’Italie[17]. » Ensuite il y a Voltaire[18] : là, c’est de la pure admiration, j’aime beaucoup Voltaire ; cela a échappé à la logique, encore qu’il parle italien, il y a un certain nombre de contacts.

…et puis on retrouve le goût de la littérature dont on parlait au début de notre entretien…

Oui, l’une des logiques est là.

Après c’est L’année terrible, le récit historique large, en deux volumes[19].

Donc certains sujets dans la foulée, d’autres moins ou pas. J’avais l’œil rivé sur un personnage que j’attendais depuis le début, Garibaldi[20]. Je l’attendais depuis toujours, parce qu’il aime bien les femmes, parce qu’il aime se battre, etc. Je me livre un peu à vous, parce que, bien sûr, je ne suis pas que cela, et même quelquefois je suis contre cela, mais il y a eu là une rencontre avec un personnage de roman.

Et je suis revenu deux fois à Mussolini : Les derniers jours de Mussolini[21], et après Conversations Hitler-Mussolini[22]. Là j’ai quand même été sevré ! Donc, si on fait toute la liste, l’Italie occupe finalement au moins la moitié, sans être programmée. Je ne suis pas du tout programmé, j’aime bien la liberté de mes mouvements, je commence un bouquin, avec un beau titre, et puis je change…

Et Pie XII ?

En rouvrant ce dossier, j’ai surtout voulu rappeler le rôle qu’a joué ce pape dans l’histoire du XXe siècle, un rôle aussi important que celui des autres personnages auxquels j’avais consacré une biographie.

J’ai une question plus personnelle, mais qui pourrait aussi bien s’adresser à votre épouse ici présente. Comment s’organise votre journée, quand écrivez-vous, combien de temps par jour ? Comment fait-on pour avoir une production si foisonnante ? Peut-on avoir une vie par ailleurs, ou bien ce n’est pas possible ?

Aujourd’hui, oui, j’ai un peu ralenti mes activités et j’ai donc un peu plus de temps. Dans le passé, on ne pouvait pas venir me déranger. Je travaillais de 9 heures à midi et de 14 heures à la fin de l’après-midi.

Quels ont été, dans la biographie, vos plus grands bonheurs ?

Mon plus grand bonheur, Garibaldi, parce que c’était le personnage dont j’avais toujours rêvé, parce qu’il est tout à la fois un guerrier émérite et un immense homme de lettres, il savait faire les deux. Et puis, bien sûr, il a joué un rôle déterminant dans la formation de l’unité italienne…

Il est maintenant temps de gagner l’amphi Érignac pour l’hommage que veulent vous rendre vos anciens thésards ainsi que l’institution Sciences Po. Un grand merci, Pierre !

Pour citer cet article : Anne Dulphy et Christine Manigand, « Entretien avec Pierre Milza», Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 25, janvier-avril 2015, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Marie-Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Anne Dulphy et Marie-Anne Matard-Bonucci, D’Italie et d’ailleurs. Mélanges en l’honneur de Pierre Milza, Rennes, PUR, 2014.

[2] Voir l’introduction, dans ibid.

[3] Pierre Milza, Français et Italiens à la fin du XIXe siècle. Aux origines du rapprochement franco-italien de 1900-1902, Rome, École française de Rome, 1981, 2 volumes.

[4] Pierre Milza, Le Nouveau désordre mondial, Paris, Flammarion, 1983 et, avec Serge Berstein, Axes et méthodes de l’histoire politique, Paris, PUF, 1998.

[5] Plon, 1993.

[6] Hatier, 2014.

[7] Fayard, 2014.

[8] Masson, 1967 pour la 1ère édition.

[9] La dernière en date : L’Allemagne de 1870 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2014, 8e éd.

[10] Initialement publiés par les Éditions Complexe, aujourd’hui disponibles chez Perrin, dans la collection « Tempus ».

[11] Paris, Hatier, 1992.

[12] Publiée par Armand Colin.

[13] Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l'idéologie fasciste en France, Paris, Éditions du Seuil, 497p, 1983.

[14] Flammarion, 1987.

[15] Fayard, 1999.

[16] Fayard, 2002.

[17] Perrin, 2004.

[18] Perrin, 2007.

[19] Perrin, 2009.

[20] Fayard, 2012.

[21] Fayard, 2010.

[22] Fayard, 2013.

Anne Dulphy

Ancienne élève de l'ENS Sèvres-Ulm, agrégée et docteur en histoire, Anne Dulphy est maître de conférences à l'Ecole polytechnique et chercheur rattaché au Centre d'histoire de Sciences Po. Ses travaux portent sur les interactions entre questions internationales, politique intérieure et société. Elle s'intéresse plus spécifiquement à la politique extérieure de la France, en particulier ses relations avec l'Espagne et le bassin méditerranéen, et sa position face à l'Europe communautaire. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont La politique de la France à l’égard de l’Espagne de 1945 à 1955 (Paris, ministère des Affaires étrangères, coll. « Diplomatie et histoire », 2002) et, en codirection avec Yves Léonard, De la dictature à la démocratie : voies ibériques (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004). Avec Christine Manigand, elle a codirigé Les opinions publiques face à l'Europe communautaire (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004) et publié La France au risque de l'Europe (Paris, Armand Colin, 2007). Elle vient de publier un Dictionnaire critique de l'Union européenne chez Armand Colin (en codirection avec Christine Manigand, Yves Bertoncini, Thierry Chopin et Sylvain Kahn).

Christine Manigand

Christine Manigand est professeur en histoire contemporaine à l'université de Poitiers et chercheur rattaché au Centre d'histoire de Sciences Po. Ses recherches portent sur l'interface entre l'histoire politique française, l'aventure européenne et les relations internationales. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont Les Français au service de la Société des Nations (Berne, Peter Lang SA, 2003) et, en codirection avec Elisabeth du Réau, Vers la réunification de l'Europe. Apports et limites du processus d'Helsinki de 1975 à nos jours (Paris, L'Harmattan, 2005). Avec Anne Dulphy, elle a codirigé Les opinions publiques face à l'Europe communautaire (Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2004) et publié La France au risque de l'Europe (Paris, Armand Colin, 2007). Elle vient de publier un Dictionnaire critique de l'Union européenne chez Armand Colin, en codirection avec Anne Dulphy, Yves Bertoncini, Thierry Chopin et Sylvain Kahn.


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  • ISSN 1954-3670