Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Gouverner et administrer les risques

Coordination : Alain Chatriot

Entre contrôle social et assistance : la gestion du danger dans la pratique asilaire (seconde moitié du XIXe siècle)

Anatole Le Bras

Dans le mode de gestion de la folie issu de la loi de 1838, l’état de danger est une notion centrale, qui doit permettre d’identifier les aliénés dont l’internement est nécessaire. Pourtant, cette notion n’est jamais définie et les médecins aliénistes s’affirment incapables d’opérer un partage rigoureux entre dangereux et non dangereux. L’étude des dossiers de patients de plusieurs asiles de région parisienne et de Bretagne laisse apparaître la grande labilité du « danger » – mise au service d’une volonté d’assistance et de protection aussi bien que de défense sociale. L’évaluation du danger putatif représenté par l’aliéné est l’objet de négociations constantes entre les différentes parties prenantes de l’internement, révélant ainsi un mode de gouvernement du risque fondé sur la subsidiarité et la complémentarité entre famille, autorités locales et État.


La réinvention d’un risque : la lutte de l’administration contre le marché contraceptif (1900-1967)

Cyrille Jean

Déçus d’une répression qu’ils jugeaient systématiquement trop faible entre 1900 et 1967, les opposants à la diffusion des techniques contraceptives en France ont cherché à inciter différentes administrations publiques à agir en s’efforçant de démontrer les risques que faisaient prétendument courir à la société le contrôle des naissances. Cet article analyse les mutations rhétoriques de ces risques à mesure que les peurs sociales ont évolué : principalement d’ordre moral au début du XXsiècle, les risques supposés de la contraception sont devenus majoritairement géopolitiques après la Première Guerre mondiale et enfin sanitaires à partir de 1960. L’article analyse par la même occasion le succès relatif de ces argumentaires auprès des différents ministères auxquels ils sont destinés.


L’indemnisation des accidents du travail à l’épreuve de l’invalidité de guerre en France (1915-1919)

Clément Collard

En 1915, l’afflux croissant d’hommes revenant blessés du front oblige les autorités françaises à réfléchir à l’avenir de ces invalides de guerre. La réintégration professionnelle devient rapidement une priorité. Elle se heurte toutefois à des obstacles. L’un d’eux concerne l’indemnisation des accidents du travail, définie par la loi de 1898, qui est une véritable reconnaissance du risque professionnel. Face à la prévention et la réparation de ce risque, les mutilés de guerre présentent une difficulté particulière ; ils sont immédiatement identifiés, par les juristes, les employeurs et les assureurs, comme un facteur aggravant de ce risque. Cela tient à leur plus grande vulnérabilité face à l’accident, mais aussi et surtout au fait qu’un accident les touchant augmenterait considérablement le coût de l’indemnisation. C’est pourquoi les compagnies d’assurances contre les accidents du travail réclament précocement l’application de surprimes lorsqu’un employeur souhaite embaucher des mutilés de guerre. Ce surcoût financier potentiel menace jusqu’à la réintégration professionnelle des invalides de guerre. Le 25 novembre 1916 est votée une loi qui permet à l’employeur concerné d’être exonéré des surcoûts engendrés par les blessures de guerre antérieures, en cas d’accident du travail impliquant un invalide de guerre. Cet article entend étudier les conditions d’élaboration, la mise en application et la portée de cette loi.


Les nouveaux risques de « l’ère de l’opulence » : l’inadaptation et les politiques d’action sociale en France (1945-1969)

Giacomo Canepa

L’historiographie a considéré la notion du risque comme intrinsèquement liée au développement des systèmes d’assurance, alors que l’assistance constituerait uniquement une prise en charge ex post. Cet article analyse l’affirmation en France d’un discours visant à fonder le renouvellement des politiques d’aide sociale sur la notion de réadaptation entre les années 1940 et la fin des années 1960. Ces politiques de solidarité nationale, inspirées de modèles étrangers existants, visaient de plus en plus les causes psycho-sociales de l’inadaptation, point commun des multiples interventions concernant des catégories changeantes et très différentes : familles à problèmes, travailleurs migrants, habitants des bidonvilles, ex-délinquants, et plus généralement les populations aux revenus insuffisants. L’article montre comment l’action sociale – de plus en plus coordonnée et directement prise en charge par le ministère de la Santé et de la Population – entrelaçait un traitement individuel et un traitement social de l’inadaptation. D’une part, l’action sociale – de plus en plus coordonnée et directement prise en charge par l’État – s’efforçait de « réadapter » l’individu en intervenant sur les dimensions médicale, fonctionnelle, psychologique et professionnelle et en opérant un lien avec les politiques de main-d’œuvre et la notion de productivité. D’autre part, l’inadaptation sociale était de plus en plus caractérisée comme un risque qui mettant en danger l’intégration des groupes marginaux dans le système social et économique et se transmettant de génération en génération. L’article explique que le dépistage statistique des situations sociales à risque et le refus d’imputer aux inadaptés eux-mêmes les causes conduisaient à la mise en place de politiques d’action sociale globale agissant moins sur les bénéficiaires que sur les milieux de vie et leur participation à la vie publique.L’inadaptation se structurait ainsi en tant que référentiel d’une politique de gestion des populations et du « risque social <» lié à la croissance économique, qui visait à corriger par des mesures assistantielles et le service social des conditions socioculturellesde vie censée être préjudiciables à la vie personnelle et sociale du citoyen.


Quand l’accident survient… Le sauvetage-secourisme du travail, un instrument de gestion des risques au travail ? (1947-1969)

Charles-Antoine Wanecq

Cet article se consacre au développement du secourisme au sein des dispositifs de gestion des risques au travail de la fin des années 1940 au tournant des années 1970. Alors que la prévention donne lieu à une réflexion dense, portée notamment en France par l’Institut national de sécurité, l’enseignement des gestes de premiers secours, relativement marginal, demeure aux mains des associations de secourisme. La Sécurité sociale comme les employeurs ont pourtant un intérêt financier et humain à réduire les risques engendrés par l’accident lui-même. L’article cherche donc à analyser le rôle du monde associatif dans l’élaboration de l’État social à travers l’exemple peu connu du sauvetage-secourisme du travail.


L’invention ouvrière d’une pratique de précaution ? L’expérience du Carnet d’exposition aux risques professionnels, 1975-1987

Rénaud Bécot

La traçabilité des expositions des salariés aux substances toxiques est un enjeu central, aujourd’hui, pour accéder aux dispositifs permettant l’indemnisation des maladies professionnelles. Dans le contexte de la conflictualité sociale des « années 68 », cette question fut aussi au cœur de la réflexion de syndicalistes qui inventèrent un « Carnet d’exposition aux risques professionnels ». Ce carnet présentait toutefois une originalité. Propriété du travailleur pendant toute sa carrière, il était un outil individuel pour accéder aux droits à la réparation des maladies professionnelles. Instrument au service des mobilisations collectives, le carnet pouvait aussi servir à recenser des données utiles pour établir des enquêtes épidémiologiques et contribuer ainsi à la transformation des conditions de travail. L’invention de ce carnet nourrit donc une réflexion sur la régulation des risques, en incitant les salariés à devenir promoteurs d’une pratique de précaution face aux risques industriels.


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  • ISSN 1954-3670