Histoire@Politique : Politique, culture et société

Pistes & débats

L’Amérique ibérique au temps de sa mutation. Panorama historiographique d’un bouleversement impérial

Romy Sánchez
Résumé :

Cet article propose un panorama des grandes rénovations historiographiques qui ont marqué l’histoire de la séparation entre l’Espagne et ses anciens territoires impériaux depuis les années 1990. En s’attachant (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Une photo prise dans les rues de Lima en novembre 2020, lors de la crise politique péruvienne qui a vu la destitution du président Martin Vizcarra[1], montre une affiche sur un poteau ; on y lit : « Génération du bicentenaire ? La jeunesse ne croit plus à l’histoire officielle[2] ». Cette affirmation désenchantée vise une construction historique qui, comme le montre ce placard du XXIe siècle, n’a pas été sans conséquences pour la politique latino-américaine, et ce jusque dans ses acceptions les plus populaires, comme ici la manifestation de rue.

Il s’agit en effet d’une référence aux bicentenaires des indépendances hispano-américaines : le Pérou doit célébrer les deux cents ans de la proclamation de son indépendance le 28 juillet 2021, alors que s’échelonnent depuis 2009 toute une série de commémorations analogues, allant des dates de promulgation des premières constitutions (celle de Cadix, en 1812, par exemple) à celles des batailles décisives contre l’Espagne (comme la bataille colombienne de Boyacá en 1819)[3]. Or c’est contre un récit historique officiel considéré comme sclérosant et dépassé que s’insurgent ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette lecture finaliste de l’histoire nationale. Avoir vingt ans quand la patrie en a deux cents ne revient pas nécessairement à accepter cette célébration de l’avènement supposé d’un État-nation, a fortiori lorsque celui-ci en est, comme c’est le cas du Pérou, à son troisième séisme exécutif en quatre ans. Une telle remise en cause du récit patriotique par la partie la plus jeune de la société civile suggère une présence vivace de l’histoire et de ses multiples usages dans les combats politiques contemporains latino-américains.

Cette actualité des récits historiques et mémoriaux dans les conflits du temps présent est un phénomène global et ancien[4]. Son volet latino-américain interroge cependant encore et toujours la rupture avec l’empire espagnol, parallèlement à celui de l’arrivée des Européens sur le continent américain[5]. En se désolidarisant du récit national officiel qui encense la « naissance de la nation indépendante », la jeunesse péruvienne opère un mouvement qui s’est aussi fait dans les universités et les bibliothèques, par celles et ceux qui ont étudié l’ébranlement d’un des plus grands empires du monde à son époque. Cette réflexion historiographique a justement une trentaine d’années, l’âge souvent indiqué pour définir une génération. Où en est alors l’histoire politique de « l’Amérique latine » pour la période où cette expression remplace progressivement celle d’Amérique ibérique[6] ? Qu’a donné cette longue séquence de déconstruction des mythes nationaux pour réinterpréter ce qui a longtemps été désigné comme un passage « des empires aux nations » ? Ces questions s’appliquent ici au bouleversement impérial des territoires ibéro-américains, qui débute dans les années 1760 avec les tentatives de réformes lancées dans ces territoires ultramarins espagnols et portugais, et qui s’achèvent en 1825 avec la perte de ces provinces américaines, désormais indépendantes de leurs métropoles.

C’est précisément un ouvrage intitulé Iberoamérica. De los Imperios a las naciones[7] qui faisait en 1994 la synthèse du renouvellement de cette historiographie latino-américaine, en particulier des réinterprétations proposées par l’historien François-Xavier Guerra. Initiée dans le contexte plus large de la « nouvelle histoire politique », la rénovation historiographique lancée par Guerra fit école dans le monde académique francophone et hispanophone. Celle-ci proposait de repenser la séquence des indépendances ibéro-américaines comme le résultat d’une crise impériale espagnole et non plus comme émanant d’un soi-disant sentiment national prétendument en germe dès la fin du XVIIIe siècle, qui aurait déclenché le soulèvement de tout un continent[8]. La force de cette nouvelle interprétation résidait en grande partie dans l’attention portée au « moment 1808 », c’est-à-dire à l’importance de l’invasion napoléonienne de l’Espagne et à ses conséquences pour tout l’empire ibérique : une fois le trône espagnol vacant puis occupé par Joseph Bonaparte, tout l’édifice impérial espagnol et portugais subissait les ondes de choc d’un tel séisme politique. Quatre ans plus tard, les Cortes de Cadix et leur Constitution libérale de 1812, promulguée dans un territoire presqu’entièrement occupé par les Français, entérinaient un nouvel ordre politique pour tous les territoires de l’empire des deux mondes. L’impossible unanimité autour de ce nouveau projet impérial et libéral engendra les cycles de conflits qui s’achèvent en 1825 par la perte de la quasi-totalité de l’Amérique espagnole.

Or cette nouvelle façon d’envisager la séparation entre l’Espagne et ses anciens territoires impériaux a été enrichie, discutée voire contestée depuis les années 1990. C’est surtout le changement d’échelle interprétative qu’a constitué le « tournant global » des études historiques et des sciences humaines et sociales en général[9], qui a fait évoluer ces analyses. Cet article propose de montrer comment ces questions ont été retravaillées en se centrant sur l’évolution de la lecture intitulée « des empires aux nations ». Le long XIXe siècle latino-américain politique peut-il encore être compris comme une période de transition entre ces deux formes étatiques ? Quels nouveaux paradigmes et quels nouveaux terrains ébranlent cette conception ? L’articulation entre indépendances, révolutions, empires et nations est au cœur de ce panorama historiographique, qui, comme tout exercice du genre, est loin de viser une quelconque exhaustivité et revendique son caractère nécessairement situé. Il s’agit dans un premier temps d’examiner les évolutions historiographiques du couple conceptuel « révolutions/indépendances » des années 1990 jusqu’à nos jours, puis d’éprouver l’idée d’une « mutation impériale » pour expliquer le bouleversement de l’Amérique ibérique en dépassant l’idée d’une trajectoire rectiligne conduisant des empires aux nations.

Révolutions et indépendances : la rencontre de deux âges

L’expression « Âge des Révolutions » et ce qu’elle désigne, c’est-à-dire l’arc contextuel qui va de la fin de la guerre de Sept Ans jusqu’au Printemps des Peuples, ont progressivement englobé depuis leur essor – qui date d’une trentaine d’années –un autre « âge », celui dit des indépendances. Ce mouvement a favorisé l’agrégation des indépendances ibéro-américaines à une trame mondiale dont elles étaient parfois exclues, comme si l’appellation « révolution » n’était auparavant applicable qu’aux États-Unis, à la France hexagonale et, bien postérieurement, à Saint-Domingue/Haïti. Les nations latino-américaines à l’heure de leurs bicentenaires sont donc incluses dans ce nouveau découpage historiographique qui modifie nombre d’aspects de leur appréhension historique. S’ajoute à cela le positionnement des Amériques ibériques dans le labyrinthe épistémologique des nouvelles appellations méthodologiques : globale, transnationale, atlantique, les divers changements d’échelle de l’histoire ne sont pas sans conséquences sur la manière d’analyser l’ébranlement impérial espagnol et portugais. 

L’Amérique ibérique et l’« Âge des Révolutions »

En quoi consiste la mise en relation de l’histoire de l’Amérique ibérique au moment de sa grande mutation socio-politique, et de ce que la profession historienne a estampillé comme « Âge des Révolutions » ? Et quels sont les apports et les limites de cette fusion ? Dans sa première occurrence des années 1950, l’« Âge des Révolutions » désignait chez Robert R. Palmer et Jacques Godechot l’expansion atlantique des révolutions états-unienne et française et leur intronisation en modèle de diffusion de la démocratie et de la modernité[10]. Peu après, Eric Hobsbawm reprit à son compte cette appellation en la délestant de ses connotations « atlantistes » et en lui adjoignant sa grille de lecture marxiste. « L’Ère des Révolutions » devenait dès lors un éclairage socio-économique qui balayait le monde compris comme « occidental » en soulignant les renversements de l’ordre ancien[11]. Mais l’Amérique ibérique demeurait notablement absente de ce récit, tout comme les autres continents implicitement considérés comme périphériques par cette approche. Après un premier élargissement dans les années 1990[12], c’est avec le « tournant global » des études historiques au milieu des années 2000, que le label « Âge des Révolutions » a pleinement inclus l’Amérique ibérique et le reste du monde dans sa chronologie et ses interprétations[13].

Or cette large ouverture chronologique et spatiale de l’étiquette révolutionnaire n’est pas sans poser certains problèmes herméneutiques. Ainsi, comme le rappelle Annie Jourdan dans sa lecture de l’ouvrage collectif dirigé par David Armitage et Sanjay Subrahmanyan, The Age of Revolutions in Global Context, c. 1760-1840, tout n’est peut-être pas bon à considérer sous l’angle révolutionnaire[14]. Celui-ci implique — malgré la polysémie du terme — un dénominateur commun qui fédérerait des concepts aussi larges et flous que la modernité, le progrès et la libération. Gommant les spécificités propres à chaque processus d’ébranlement de l’ordre établi, la catégorie « Âge des Révolutions » ferait même contresens à force d’englober. Pour le cas de l’Amérique ibérique, une telle lecture fait en effet oublier que de nombreux sujets américains des couronnes espagnole et portugaise n’ont pas « renversé » le pouvoir impérial mais ont travaillé à le réformer progressivement (comme ce fut le cas au Brésil[15]), voire très lentement (comme ce fut le cas à Cuba et à Porto Rico[16]), tandis que d’autres ont farouchement défendu la permanence de l’Ancien Régime impérial face aux insurgés, par exemple dans le nord des Andes[17].

Pour autant, envisager les mutations ibériques de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle de façon isolée est dommageable : l’histoire héroïque des indépendances latino-américaines en a fait les frais[18]. Déjà en 1989, François-Xavier Guerra proposait une réflexion sur les liens complexes entre Révolution française et révolutions hispaniques[19]. Trente ans plus tard, Clément Thibaud enrichit ces explorations dans son étude de la fondation des premières républiques hispaniques, au Venezuela et en Colombie[20]. Il précise en effet que le chemin des idées habituellement tracé par la vulgate de « l’Âge des Révolutions » suit un parcours allant des États-Unis à la France, puis de la France à Saint-Domingue et finalement de Saint-Domingue aux côtes de la Terre Ferme sud-américaine (Nouvelle-Grenade)[21]. L’exemple des formations républicaines sud-américaines étudiées par Clément Thibaud, qui préexistent en grande partie aux mutations politiques de la métropole et qui, surtout, les prennent de court par des formes politiques inédites et radicales, montrent que ce « vent commun[22] » des révolutions ne peut expliquer uniformément et simultanément tous les ressorts du changement structurel qui a lieu dans les Amériques de l’époque.

Dans un article de 2008, l’historien Jeremy Adelman propose de relire la séquence de « l’Âge des Révolutions » pour l’Amérique ibérique en la qualifiant d’« Âge des révolutions impériales[23] ». En décalant ainsi la compréhension du changement étudié, cette lecture met en avant le cadre impérial comme élément central de la mutation socio-politique qui s’opère à l’époque. Selon lui, les présomptions sur le caractère inévitable du déclin impérial ibérique ont considérablement biaisé l’interprétation de la séquence et de ses significations politiques. Ainsi, voir les changements survenus comme des réponses aux adaptations impériales que les puissances européennes avaient enclenchées au sortir de la guerre de Sept Ans permet pour Jeremy Adelman de revaloriser le caractère impérial « par nature » des bouleversements de l’« Âge des Révolutions ». Ces révolutions, précise-il, ne sont pas nées d’élans sécessionnistes, mais bien de « tensions liées à la refonte des cadres institutionnels de la souveraineté impériale[24] ». Cette référence à ce qui a pris le nom de « réformes bourboniennes » pour le cas de l’empire espagnol[25] n’est qu’une des thématiques proposées pour réhabiliter l’idée d’un chemin plus sinueux entre empires et nations. Dans ce même ordre d’idées, les contestations des réformes fiscales qui ont lieu dans les empires britannique et portugais dès les années 1760 représentent un écho des réformes mal perçues qui précède et accompagne le spectre révolutionnaire des décennies suivantes[26]. Envisager l’un sans l’autre s’avère préjudiciable à une image d’ensemble de la crise impériale atlantique.

Une telle relecture de la séquence pousse même à se demander si l’agrégation des révolutions et des indépendances dans la même appellation ne virerait pas à l’amalgame. Les indépendances ibéro-américaines doivent-elles finalement être comprises comme révolutionnaires, ou cette fusion des deux paradigmes ne s’applique-t-elle qu’au cas états-unien ? Pourquoi et comment ces « révolutions impériales », comme les qualifie Jeremy Adelman, deviennent-elles des indépendances, c’est-à-dire des séparations plus ou moins radicales et guerrières ?

Révolutions et indépendances : un lien équivoque

Les relectures des indépendances ibéro-américaines à l’aune de ce réagencement chronologique et herméneutique de « l’Âge des Révolutions » témoignent d’une grande diversification de cet objet historique. Plutôt que de parler d’un « avant/après », les historiennes et historiens ont récemment mis en avant la grande labilité de la notion d’indépendance, en miroir de celle des « révolutions ». De fait, on y lit désormais que les indépendances ibéro-américaines ne sont qu’une conséquence parmi d’autres de la mutation impériale ibérique. Rappelons aussi, comme le font ces études récentes, qu’elles peuvent ne pas être révolutionnaires ni irréversibles, et qu’elles ont parfois lieu dans le cadre d’un autre « Âge des Révolutions » global, à savoir les années 1870-1890[27].

Dans un article de 2012, Antonio Annino revient sur l’idée, développée par François-Xavier Guerra, d’une spécificité des révolutions hispaniques[28]. Le texte reprend la qualification de Guerra pour qui, dans son essai Modernidad e independencia publié en 1992, ces révolutions hispaniques constituaient un « processus unique et global qui commence avec l’irruption de la modernité dans une monarchie d’Ancien Régime, et s’achève par la désintégration d’un ensemble politique en multiples États souverains, dont l’un sera l’Espagne elle-même[29] ». Or le caractère unique de ces révolutions est, selon François-Xavier Guerra et Antonio Aninno, fonction de l’imprévisibilité des abdications royales de Charles IV et de Ferdinand VII en 1808, lors de la crise monarchique péninsulaire, qui est bien plus qu’un simple épisode napoléonien. C’est le caractère considéré comme profondément illégitime de ces abdications qui constitua le principal argument pour la formation de juntes locales, « de Madrid à Manille, en passant […] par les « royaumes » américains[30] », en 1808 et 1809. L’illégitimité des abdications autorisait les territoires de l’empire à s’octroyer une souveraineté qui, selon l’interprétation du pacte monarchique par les sujets eux-mêmes, leur revenait. Toujours selon Antonio Aninno, ces « révolutions hispaniques furent les premières à révéler un nouveau dilemme : quand un empire s’écroule, personne ne peut hériter légitimement de la souveraineté, pas même ceux qui l’ont détruite[31] ». S’ensuit pour le monde hispanique une « rupture inédite entre souveraineté et représentation » : les Cortes de Cadix réunies en 1810 tentent de faire nation en centralisant une souveraineté que les sujets américains de la Couronne se sont déjà appropriés, sans pour autant être représentés par cette assemblée nationale. Ce n’est qu’alors qu’intervient la rupture, sous diverses formes que le format et l’objet de cet article ne permettent pas de décliner.

Les indépendances du monde ibérique sont donc issues d’une forme bien particulière de révolution. Elles s’appuient en effet sur une obédience aux principes de la monarchie et non sur le constat d’un mauvais gouvernement de celle-ci. En 2013, un ouvrage collectif dirigé par Véronique Hébrard et Geneviève Verdo, qui propose un bilan des travaux s’inscrivant dans la lignée de ceux conduits par François Xavier Guerra, présente les nouveaux terrains ayant enrichi cette révision du « récit des origines[32] ». L’introduction du livre insiste d’abord sur la présence au premier plan des acteurs de ces épisodes : les années 2000 ont valorisé ce qui avait été relativement délaissé par les grandes analyses systémiques de la génération précédente, à savoir les pratiques dans ce qu’elles ont de plus incarné[33]. Les indépendances y sont aussi relues comme « matrice de formes et de logiques de mobilisation » : la formations de milices « populaires », les émeutes, le leadership ou les relations de clientèles aux seins des réseaux politiques en formation[34]. Avec la question des acteurs, c’est celle des territoires que les deux auteures mettent en avant dans leur présentation : là encore, la dimension spatiale de ces travaux révèle leur diversification. Locale, régionale, transnationale et transimpériale, la focale ne cesse de varier pour réexaminer la nation hors de son cadre traditionnel[35]. C’est aussi l’« atlantisation » de la question qui a fourni de nouvelles perspectives : les ports, l’attention portée à des aires particulièrement dynamiques comme la Caraïbe, qui émerge comme zone politique transcendant les découpages de l’ancien empire, sont autant de nouveaux objets d’études qui mettent l’accent sur des aspects autrefois négligés de la période[36]. S’y ajoutent les interconnexions entre empires, dont le Río de la Plata est un théâtre exemplaire : empires portugais, britannique et français y interagissent d’autant plus que les événements politiques les y enjoignent. Quant au versant institutionnel et juridique de cette nouvelle vague de recherche, elle est riche d’enquêtes sur les appareils d’État de l’ancienne monarchie et de leur rôle dans le bouleversement vécu, sur les rouages de ce qui est encore, et pour longtemps, une monarchie juridictionnelle, où justice et gouvernement se confondent[37]. Une large place est aussi faite à la constitutionnalisation des territoires et des débats qui entourent le bouleversement socio-politique en cours : loin d’essaimer de façon magique, les textes constitutionnels se font et se refont à force de conflits, de désaccords et de réflexions poussées sur des thèmes aussi complexes que les formes de la république ou l’idée de confédération[38]. Concluant sur la grande diversification des types de sources utilisées pour faire cette nouvelle « nouvelle histoire des indépendances », Véronique Hébrard et Geneviève Verdo rappellent aussi l’irruption bienvenue des « invisibles » dans cette actualisation historiographique : des personnels autrefois peu abordés (les populations indigènes, captives, esclavisées, émancipées, les familles, les plus pauvres, les femmes) y sont de plus en plus représentés. Le thème du langage politique est pour sa part approfondi alors qu’il constituait déjà un champ fécond pour une histoire intellectuelle et conceptuelle des indépendances[39].

En somme, ce bilan d’étape de 2013 tient à rappeler que les révolutions ibériques sont aussi des « révolutions américaines », et que cette requalification continentale met l’accent sur certaines spécificités, en premier lieu celles d’ordre socio-racial. Celles-ci sont les conséquences de la traite européenne et des rapports de force des colons et de leurs descendants avec les populations natives des Amériques. Il s’agit donc de rappeler que ces « révolutions d’indépendance », comme les appellent Véronique Hébrard et Geneviève Verdo, ont aussi « fait rupture[40] ». Les chantiers historiques qui ont souligné les continuités chronologiques, politiques et spatiales entre ce moment de crise et l’Ancien Régime ne doivent pas gommer les changements réels dans les modes de souveraineté, dans les compréhensions du monde et dans les manières de le vivre et de l’habiter. Ainsi, partout où il a été question d’adaptation à une modernité qui n’est pas « advenue » du jour au lendemain, il faut aussi analyser et savoir repérer les irruptions du nouveau, de l’inédit, des créations socio-politiques per se. Avec l’ouvrage d’hommage à François-Xavier Guerra coordonné en 2012 par Annick Lempérière et le bilan historiographique en espagnol dirigé par Pilar González en 2015, le livre édité par Véronique Hébrard et Geneviève Verdo forme une sorte de triptyque historiographique qui fait le point des avancées des années 2000 pour approfondir et nuancer les apports du tournant décisif des études de la mutation politique ibéro-américaine. Peut-on en 2020 esquisser les premiers contours de l’étape suivante ? Après avoir été qualifiées de proprement ibériques, puis de résolument américaines, ces révolutions d’indépendances sont-elles désormais entendues comme globales ? Mais doivent-elles seulement l’être ?

Les révolutions d’indépendance et la globalisation des échelles d’analyse

Si l’inclusion dans « l’Âge des Révolutions » n’a pas que des bénéfices pour la compréhension de l’Amérique ibérique au temps de son bouleversement impérial, et si les liens entre révolutions et indépendances ont fort gagné à être revisités depuis le début du XXIsiècle, qu’apporte à ce terrain d’études le récent éparpillement des échelles d’analyse historiques ? Atlantique, transnational, global : ces nouvelles nomenclatures, qui désignent parfois des conceptions anciennes, ont-elles enrichi et rénové le champ ? C’est d’abord le paradigme atlantique qui a été le plus fécond (et le plus ancien) pour retravailler l’histoire américaine dont il est ici question. De celui-ci a découlé un véritable boom historiographique issue de la question haïtienne : la révolution de Saint-Domingue a propulsé l’histoire des révolutions d’indépendance sur la scène globale, parfois qualifiée de « transnationale ». L’échelle mondiale enfin, a, dans certains cas, permis de replacer l’Amérique ibérique révolutionnaire hors de la légende noire dont elle était encore l’héritière[41].

Dans un article de 2007, l’historien Jean-Paul Zuñiga a réfléchi aux liens entre histoire atlantique et histoire globale, et à l’engouement qu’a suscité — entre autres pour celles et ceux qui étudient l’empire ibérique — ce cadre heuristique d’un « vaste espace relationnel, l’océan atlantique[42] ». Son propos part d’une réflexion plus ample sur les apports et les limites de la globalisation historienne à l’intérieur de laquelle le paradigme atlantique serait le plus utile à son objet d’étude, les Indes de Castille. Or Jean-Paul Zuñiga signale aussi que cette approche atlantique pose des postulats comme des évidences, à commencer par celui de la centralité de l’économie atlantique à l’échelle mondiale. Selon lui, l’importance du flux de migrations de populations comme une spécificité atlantique serait un autre écueil à désamorcer grâce au comparatisme impérial[43]. À en croire cette critique, l’outil atlantique ne pourrait être que segmenté de façon géographique ou thématique : on étudierait des espaces impériaux donnés (par « aires culturelles » impériales et linguistiques, par « grands thèmes » comme l’esclavage, le libre-échange ou la révolution). Or pour la période de la crise impériale, qui est en soi un thème atlantique et global, ne pourrait-on pas créditer l’idée d’un théâtre révolutionnaire atlantique particulièrement effusif[44] ?

C’est ce que soutiennent les coordinateurs de deux ouvrages collectifs qui créditent l’idée d’une révolution atlantique spécifique, quoique n’excluant pas les autres mouvements socio-politiques contemporains de la planète. Le premier, datant de 2009, s’intitule Les empires atlantiques, des Lumières au libéralisme (1763-1865) et propose de « faire le point sur la rupture à la fois politique et culturelle qui saisit l’espace atlantique » au cours de ce que l’ouvrage intitule « le siècle de la transformation moderne[45] ». Ainsi, en faisant l’hypothèse d’empires qui seraient proprement « atlantiques » (français, britannique, espagnol et portugais), cette approche valorise une acception plurielle des façades du théâtre océanique (les Amériques et les Europes) tout en soulignant la spécificité d’un long moment de mutation propre à ces espaces. Le deuxième, publié en 2013 et reprenant une chronologie plus ramassée (1763-1825), s’intitule cette fois L’Atlantique révolutionnaire. Une perspective ibéro-américaine. Ce titre entérine de fait un espace atlantique dans lequel les dynamiques ibéro-américaines seraient à revaloriser face à l’hégémonie historiographique de la révolution états-unienne et, plus récemment, de la révolution haïtienne[46].

Cette même révolution haïtienne et l’importance grandissante qu’elle a prise dans le champ historiographique américain (au sens des Amériques) depuis les années 2000, ont paradoxalement remis l’Amérique ibérique de la crise impériale sur le devant de la scène, en creux, par la bande. En effet, des travaux comme ceux de Alejandro Gómez ou de Clément Thibaud[47] ont exploré la dimension caribéenne et connectée de la révolution haïtienne, ainsi que son impact dans les territoires de la Terre Ferme en plein bouleversement. Sans pour autant reproduire le préjugé d’époque d’une « contagion » des idées abolitionnistes et « dangereusement » révolutionnaires, de telles approches, à la suite des travaux de Julius Scott et de David Geggus[48], mettent en avant l’idée d’une communication révolutionnaire qui n’est pas née dans la France métropolitaine en 1789, et qui créent des formes de contestation bien avant la prise de la Bastille et dans différents empires de façon concomitantes[49].  

Enfin, le boom historiographique et éditorial des « histoires mondiales » a aussi permis de convoquer l’Amérique ibérique dans des discussions auxquelles elle ne prenait pas assez souvent part. Dans le champ francophone, l’Histoire mondiale de la France dirigée en 2017 par Patrick Boucheron, fait référence en la matière. Dans ses parties « La Nation des Lumières » et « Une patrie pour la révolution universelle », couvrant respectivement les périodes 1751-1794 et 1795-1852, l’ouvrage consacre quatre entrées aux mondes américains. 1791 et les « Plantations en révolution » de Saint-Domingue[50], 1808 et l’invasion napoléonienne de la péninsule ibérique comme point de départ d’une histoire atlantique[51], 1848 et les échos sud-américains du Printemps des Peuples[52], et enfin 1852 et le développement en Guyane de la colonisation pénitentiaire du nouvel empire français[53]. Seules deux de ces occurrences concernent le monde ibérique et on note que toutes ces entrées concernent un moment révolutionnaire, ou ses conséquences pour le cas guyanais. Ce sont donc les paradigmes révolutionnaire et atlantique qui caractérisent ici les liens entre l’histoire française et le versant américain dans sa dimension mondiale. Dans l’Histoire du monde au XIXe siècle publiée la même année sous la direction de Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre, la focalisation sur un siècle donne plus de champ au domaine ibéro-américain : sur les quarante-deux dates sélectionnées par les auteurs pour caractériser leur XIXe siècle, cinq caractérisent le monde caribéen ou ibéro-américain. Et de nouveau, sans surprise, ce sont les épisodes révolutionnaires – irruption, conflit, dénouement – qui sont sélectionnés pour figurer dans la fabrique d’une histoire mondiale du siècle. Pourtant, qu’il s’agisse de nouvelles formes politiques, comme les modes de souveraineté ou les formes de la république, ou de nouvelles formes impériales, l’Amérique ibérique n’a pas apporté que des insurrections et des guerres au panorama historique du siècle des révolutions. C’est ce que rappellent Annick Lempérière et Geneviève Verdo dans l’essai qu’elles consacrent à l’Amérique latine dans la partie thématique de l’ouvrage, « Le monde en ses provinces[54] ».

Le cas des apports de l’histoire transnationale est peut-être le plus problématique : comme le rappelle Jean-Paul Zuñiga dans son introduction à l’ouvrage collectif Pratiques du transnational. Terrains, épreuves, limites, publié en 2011, la polysémie de ce terme le rend difficile à « appliquer » scientifiquement[55]. Pourtant, si l’on admet la définition la plus large et consensuelle de cette optique, déductible du constat que « tout phénomène historique est inextricablement lié à des phénomènes qui ne sont pas forcément contenus à l’intérieur des frontières politiques conventionnelles[56] », il est possible d’entrevoir ce qu’elle a apporté à la mutation impériale ibérique. Ainsi, certains cadres d’interprétation transnationaux conviennent particulièrement bien à certains objets. Un groupe de spécialistes des révolutions en signale quelques-uns dans un entretien choral des Annales de la Révolution française, en 2019[57]. Il s’agit presque toujours de circulations, individuelles, immatérielles ou matérielles ; les « biographies atlantiques » selon le mot de Clément Thibaud, les exils, les trajectoires guerrières, comme celles des vétérans napoléoniens[58], les Lumières et toutes leurs déclinaisons chromatiques[59] ou encore le républicanisme sous ses diverses formes et variations. Ce dernier thème a d’ailleurs été exploré par Clément Thibaud au moyen d’une grille de lecture pensée en fonction de l’objet étudié, en l’occurrence « polycentrique[60] ». Cette proposition de foyers républicains américains et européens comparables et connectés confirme que les échelles et les approches sont aussi à façonner selon les caractéristiques de ce qui est analysé.

L’adaptation des champs de recherche ibéro-américains aux récentes tendances historiographiques montre donc l’apparition d’une nouvelle chronologie qui étend l’« Âge des Révolutions » jusqu’aux années 1850, et qui englobe le temps des indépendances dans un arc temporel plus étendu qu’auparavant. Il ne s’agirait même plus de « révolutions » et d’« indépendances », mais bien plutôt d’un temps de mutation impériale, qui produirait toute une série de transformations politiques, dont l’État-nation ne serait qu’une occurrence parmi d’autres. Par ailleurs, la « fièvre circulatoire » qui s’est emparée des études ibéro-américaines comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique de la région, semble être une autre conséquence de ces évolutions historiographiques au long cours. Les thèmes, centraux pour la période, de l’esclavage, du post-esclavage, et des catégories raciales ont aussi évolué en fonction de ces relectures.

La mutation impériale ibéro-américaine et ses « nouveaux » terrains

Si l’on revient à la question initiale, à savoir la validité de la formulation « des empires au nations » pour comprendre le monde ibéro-américain entre 1760 et 1860, l’expansion du paradigme impérial prendrait dernièrement le pas sur une vision binaire du passage d’un état politique à l’autre. En effet, l’approche qui formule les choses en termes de « crise impériale » ou de « crise atlantique » s’est avérée particulièrement féconde depuis le milieu des années 2000 et elle semble même contaminer le domaine de la construction nationale, considéré jusqu’à récemment comme incontournable. Non pas que l’empire fasse disparaître la nation, mais l’étude plus poussée de ses prolongations et permanences permet de voir à quel point ce paradigme impérial infuse les différentes formations socio-politiques du XIXe siècle ibéro-américain. Les divers terrains où cette évolution s’observe ne sont que faussement nouveaux, d’où l’usage des guillemets dans le titre de cette partie. Comme souvent en historiographie, il s’agit plutôt de la redécouverte à nouveaux frais de thèmes qui ont toujours été centraux pour qui s’intéresse à ce domaine.

Mutation impériale et mutation des empires

De toutes les propositions pour repenser l’Amérique ibérique en mutation, celle qui met au premier plan le paradigme impérial et sa résilience face aux ébranlements de l’époque se démarque par sa valeur explicative depuis quelques années. Comme si ce cadre de pensée permettait l’assimilation des évolutions historiographiques précédentes sur les liens euro-américains et sur l’idée de révolutions d’indépendance intrinsèquement atlantiques.

C’est cette trame de fond impériale que promeut Jeremy Adelman dans son article déjà cité de 2008 à propos des révolutions[61]. Il y explique en effet que « dans de nombreux endroits du monde atlantique, ce qui émerge de la révolution impériale est tout sauf le contraire de l’empire, mais bien une forme revitalisée de la notion d’empire[62] ». Toute contre-intuitive qu’elle puisse paraître au premier abord, cette affirmation ouvre un champ d’étude qui n’est plus restreint aux « nations post-impériales », mais bien à toutes les formes socio-politiques qui naissent de la mutation impériale. De fait, dans le cas du Mexique de 1821 et du Brésil de 1822, ce sont bel et bien des empires – respectivement éphémère et durable – qui émergent de la fissure impériale. L’échelle impériale est aussi celle que plébiscite Jean-Paul Zuñiga pour « étudier les modalités d’une construction territoriale […] qui n’est telle que parce que les connexions et les circulations en son sein ne pas aléatoire, mais […] au contraire régies par des logiques donnant une certaine unité à l’expérience […][63] ».Or cette remarque, qui concerne la période dite « coloniale », serait tout aussi utile pour lire le long XIXe siècle de mutations impériales. En effet, si « l’architecture des empires » ibériques est une grille de lecture qui permet d’en révéler les logiques, elle est tout aussi valable pour en décrypter les logiques d’adaptation aux transformations politiques de la séquence 1770-1850. Elle n’est certes pas la seule : l’ériger en modèle unique serait dommageable. Mais la convoquer à nouveau dans un débat où la nation d’abord, le « global » ensuite, avaient monopolisé l’attention s’avère fort productif. C’est aussi la « crise impériale » que discutent Marta Lorente, Marcela Echeverri, Clément Thibaud et Rodrigo Moreno dans un entretien-débat de la revue espagnole Ayer, publié en 2017 ; c’est même en ces termes qu’est présentée la rénovation historiographique dont ils discutent. Clément Thibaud y rappelle que les études transnationales et transimpériales sont désormais très bénéfiques — dès lors que le paradigme impérial est un point de départ heuristique — pour repérer des phénomènes socio-politiques qui n’apparaissent pas nécessairement lorsqu’on observe la région avec la lunette impériale[64]. C’est le cas de ses objets d’étude récents comme les mouvement révolutionnaires et républicains dans les années 1790 dans la Caraïbe et la Terre Ferme : sans coup d’œil aux tableaux français, états-unien ou néerlandais, difficile de comprendre comment et pourquoi ces territoires de la Couronne produisent des formes politiques sui generis avant et sans le « moment gaditan[65] ». 

La dimension impériale est aussi au cœur des travaux de l’historien Josep María Fradera qui, depuis plus d’une vingtaine d’années, analyse les conséquences de la mutation impériale sur l’Amérique ibérique et la péninsule, et sur l’Europe et le monde en général. En 1999 dans Gobernar colonias, puis plus amplement en 2005 dans Colonias para después de un imperio, l’auteur a développé une pensée globale du processus impérial hispanique de la fin du XVIIIe siècle au début du XXsiècle. En s’attachant à l’analyse des formes de gouvernement que développe l’empire au lendemain de sa crise, Josep María Fradera montre que la forme impériale hispanique, de façon analogue à la britannique et à la française, loin de s’effacer devant la forme État-Nation, l’épouse progressivement pour donner naissance à ce qu’il nomme « la nation impériale ». Cette continuité impériale des monarchies atlantiques est d’autant plus patente dans les territoires qui n’ont pas pris leur indépendance durant la séquence révolutionnaire (pour l’Espagne, il s’agit de Cuba, Porto Rico et les Philippines) et ce sont de fait ceux-là qui occupent Fradera dans ses premiers travaux. Il y explique d’une part la fabrique d’un lien complexe et problématique entre race et citoyenneté — puisqu’il s’agit là de la principale « particularité » des territoires extra-européens pour le pacte gaditan[66], devoir « faire des citoyens » avec la diversité raciale — et d’autre part l’utilisation progressive par l’Espagne d’un « gouvernement par l’exception » pour ses territoires ultramarins restants tout au long du XIXe siècle. La Nación imperial adopte une démarche comparatiste interimpériale (France, Grande-Bretagne et Espagne) pour analyser les ressorts de ce processus, par lequel État et nation se construisent avec, voire dans le paradigme impérial[67].

De fait, cette approche impériale et transimpériale de longue durée permet aussi de comprendre comment et pourquoi les anciens territoires américains de la Couronne espagnole, devenus des républiques ou de nouveaux empires, ont pu demeurer des horizons de reconquête pour un empire espagnol qui était tout sauf moribond au lendemain des indépendances. Déstabilisé, considérablement amputé, certes, mais cette transformation d’empire est celle qui a donné l’impulsion de la mutation impériale dont il est question ici et dans les travaux présentés. Et les territoires demeurés espagnols (Grandes Antilles et Philippines) sont dès lors devenus plus que des laboratoires impériaux : ils furent de véritables fabriques du fait impérial rénové et apprenant de ses erreurs passées[68]. Cette perspective inversée donne toute sa cohérence à un autre mouvement historiographique actuel qui gagne en ampleur avec l’impérialisation de l’histoire du long XIXe siècle mondial. Il s’agit de ce qu’on pourrait regrouper sous la double appellation du « méridien impérial[69] » et de la « colonisation nouvelle[70] », qui sont les deux versants d’un « tiers moment » entre la séquence des révolutions d’indépendance et la « deuxième colonisation » qu’on situe communément — et peut-être à tort — plutôt dans les années 1880. En effet, si l’arc chronologique impérial ne s’infléchit pas mais plutôt change profondément entre les années 1830 et 1870, il devient plus facile de comprendre les rapports de force internationaux hors du chemin direct « des empires aux nations ». Il s’agit alors de dépasser la vision des empires « en miettes » et des « nations fragiles » pour penser des nations impériales qui revisitent leur modus operandi (peuplement des territoires par des migrations européennes, refonte du fait militaire ultramarin, nouvelles politiques commerciales et fiscales, « empire informel » des échanges et des finances, statuts de citoyenneté aménagée pour les populations racialisées de ces « territoires spéciaux »), et des nations non impériales qui doivent s’adapter à cette rivalité des ancienne métropoles en s’impérialisant à leur tour. C’est le cas des États-Unis, mais pas exclusivement ; des nations latino-américaines comme l’Argentine des années 1840 reprennent à leur compte des traits impériaux, en particulier dans le traitement des population considérées comme barbares[71]

Migrations politiques, esclavages et post-esclavages, des objets impériaux et post-impériaux ?

Ici encore, il semblerait que certains objets d’étude se prêtent particulièrement bien à ce tournant impérial de l’histoire ibéro-américaine. Sans qu’il s’agisse d’une sélection exclusive, j’examine brièvement ici les deux domaines qui me sont les plus familiers pour observer à quel point cette lunette impériale permet de rénover leur appréhension.

La « fièvre circulatoire » qui s’est emparée des études historiques depuis plus de vingt ans désormais, n’a pas délaissé, on l’a dit, le champ ibéro-américain et atlantique. À l’intérieur de ce grand chantier aux contours parfois mal définis, le thème des migrations politiques s’est avéré particulièrement propice pour éclairer le moment de la mutation impériale. De façon réciproque, l’intérêt renouvelé à l’égard de cette mutation a beaucoup mis en avant la centralité des migrations politiques, au risque parfois d’éclipser d’autres dynamiques tout aussi cruciales. Cette catégorie des migrations politiques réunit toutes les circulations d’individus motivées par ou liées à des troubles politiques. Elle regroupe les exils, les bannissements, les mouvements de réfugiés et la question des politiques migratoires des États (qui ne portent pas encore ce nom). Elle renvoie aussi à l’éventail des déplacements plus ou moins contraints qui sont liés de près ou de loin à un bouleversement d’ordre politique[72], en l’occurrence celui de l’empire ibérique. Le nombre important de travaux sur les réfugiés de Saint-Domingue et leurs circulations caribéennes au lendemain de la révolution de 1791 a éclairé de façon significative le panorama politique de l’« Âge des Révolutions »[73]. À cela s’ajoutent les recherches sur les loyalistes qui fuient l’empire espagnol pendant les guerres révolutionnaires : leurs trajectoires croisées mais aussi leurs projets politiques, quoiqu’avortés, donnent une nouvelle dimension à la carte révolutionnaire de l’époque[74]. Les travaux de Juan Luis Simal sur les libéraux espagnols exilés par les restaurations bourboniennes de 1814 et 1823 montrent un personnel qui a en partage avec les séparatistes hispano-américains une opposition politique au roi Ferdinand VII, bien que n’approuvant pas, dans sa majorité, l’idée des indépendances de ces territoires[75]. L’expérience de ces emigrados libéraux qui se réfugient en Grande-Bretagne, en France ou aux Amériques, s’avère un excellent révélateur des conflits et des convergences à l’œuvre pendant l’implosion impériale ibérique. Les exilés des nations post-impériales sont aussi un bon lieu d’observations des dynamiques socio-politiques du moment : le travail de Edward Blumenthal sur les exilés argentins et chiliens entre 1810 et 1862 montre à quel point l’entrelacs des migrations politiques fabrique littéralement la nation post-impériale dans ces deux territoires, en creux et en positif[76]. Les querelles, les prises de position comme les ennemis communs des proscrits d’un versant et de l’autre de la Cordillère des Andes sont au centre des dispositions d’État qui se profilent entre la crise impériale et l’assise nationale. Et leurs échos transnationaux sont autant de connexions avec d’autres horizons socio-politiques qui nourrissent ou sont nourris par les créations de cette nation politique « de l’extérieur ». Dans mon propre travail sur les exilés cubains du milieu du XIXsiècle, j’ai voulu montrer que les proscrits du pouvoir impérial espagnol dans cette île « restée fidèle » donnaient à voir toute la complexité du paysage politique insulaire[77]. Autonomisme, annexion aux États-Unis, réformisme prudent et indépendantisme radical et abolitionniste : l’exil était comme un échantillon de toutes les positions politiques d’un groupe créole bien loin du consensus pour quitter le giron espagnol. On le voit, les migrations politiques peuvent illustrer tout à la fois les complexités de la continuité impériale, ou les points de rupture de la nation post-impériale. Dans tous les cas, cette position extérieure au territoire qui est celle des proscrits et exilés, permet de changer de perspective sur les passages entre empires et nations.

La question de l’esclavage et des abolitions, et partant celle des post-esclavages et des catégories raciales, constituent un point névralgique de la mutation impériale. Sans entrer ici dans le détail de ce qui constituerait un article dans l’article, j’aimerais souligner ce qui me semble être une adéquation remarquable entre ces questions de recherche et la lecture impériale et post-impériale de la période présentée. En effet, cette nouvelle chronologie et cette nouvelle approche permettent de prendre en compte un arc temporel et thématique qui dépasse l’avant-après des abolitions. Ce renouveau historiographique n’a pas attendu le paradigme impérial pour se développer[78], mais pour ce qui est du monde ibéro-américain, l’alliage des deux révisions épistémologiques a donné d’intéressantes pistes de réflexion. Ainsi, prenant de front la question cruciale du décalage entre les révolutions d’indépendances ibéro-américaines et les dates échelonnées — voire considérées comme « tardives » — des abolitions de la traite et de l’esclavage dans la région (indépendant en 1822, l’empire brésilien abolit l’esclavage en 1888, fermant ainsi la longue liste du continent américain), des ouvrages comme celui de Josep María Fradera et Christopher Schmidt-Nowara reprennent à leur compte la chronologie de la mutation impériale pour la confronter à cet objet d’étude. Dans Slavery and Anti-Slavery in Spain Atlantic’s Empire, la longue durée permet de montrer l’importance des permanences esclavagistes de part et d’autre du point de bascule des abolitions dans le cas spécifique de l’Espagne impériale[79]. C’est aussi une tension liée aux transformations politiques du domaine américain que dissèque Clément Thibaud dans son introduction au dossier « Race et citoyenneté dans les Amériques », publié dans Le Mouvement social en 2015[80]. Ce décalage entre libération politique et statuts juridiques et sociaux est analogue aux États-Unis, dans l’empire français et dans les empires ibériques, en cela qu’il concerne à la fois des populations natives, des captifs d’Afrique esclavisés et des populations métisses créoles. La dimension comparatiste que permet une approche transimpériale américaine s’avère particulièrement éclairante pour repenser cette pierre d’angle de la mutation impériale. 

Ce zoom sur ces deux thèmes de prédilection ne doit pas faire oublier que la rénovation historiographique impériale et post-impériale a touché un nombre très élargi de champs d’études ibéro-américains. Pour ne citer que ceux-là, les thèmes territoriaux, qui ont trait à l’adaptation (ou non) de la souveraineté aux différentes formes gouvernementales, ont aussi été largement revisités ces dernières années[81]. Celui, central, de la guerre et de l’après-guerre a également connu un rebond notable, explorant entre autres les liens entre guerre et opinion, mais aussi les ressorts du fait guerrier en politique et dans les vies et les imaginaires des contemporains[82]. Enfin, d’autres domaines comme celui de l’histoire des sciences et des savoirs, ou de l’environnement, ont aussi pris un envol considérable avec l’avènement de la dimension impériale et transimpériale comme nouvel horizon de recherche ibéro-américain.

Ce panorama historiographique, nécessairement sélectif, a voulu donner un aperçu des dernières avancées d’une réflexion aussi ancienne que centrale au sujet des mondes américains ibériques. Savoir comment et pourquoi ce monde est devenu autre occupait déjà les contemporains des révolutions d’indépendance ; le parcours de l’étude de ce bouleversement nous parle aussi de notre manière de l’appréhender. Alors que l’étape des bicentenaires n’en finit pas de s’achever, la « crise impériale » serait à mon sens remplacée par un paradigme impérial et post-impérial plus large, que j’ai qualifié de « mutation » en cela qu’il dure plus qu’une brève et intense « crise ». Cette transformation lente et profonde produit certes des nations, mais pas seulement, et les études de la dernière décennie montrent bien que les bipartitions « permanences/ruptures » ou « Ancien Régime/modernité » s’avèrent peu fructueuses pour réexaminer ce paysage à nouveaux frais. Même le si prolixe « Âge des Révolutions » ne parvient pas tout à fait à traduire la complexité qui lie les notions de révolution, d’indépendance, d’empire et de nation. C’est du moins ce que semblent suggérer les ouvrages compilés dans cette synthèse. Peut-être l’idée de mutation impériale permet-elle de retracer les rapports de force socio-politiques selon les cadres de pensée des contemporains, en contournant le double écueil téléologique du fantasme révolutionnaire et de la finalité nationale.

Pour citer cet article : Romy Sánchez, « L’Amérique ibérique au temps de sa mutation. Panorama historiographique d'un bouleversement impérial », Histoire@Politique, n° 43, janvier-avril 2021 [en ligne : www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Le 9 novembre 2020, le Président Martín Vizcarra, en poste depuis 2018, est destitué par le Parlement. En cause, des soupçons de corruption sur deux affaires de constructions à l’époque où il était gouverneur de province en 2014. Manuel Merino, président du Congrès, le remplace, mais la rue soupçonne une manœuvre politicienne contre Vizcarra, proteste et demande le départ de Merino. Le 17 novembre, après cinq jours de manifestations qui font deux morts et une centaine de blessés, Merino démissionne et cède sa place à un nouveau président, Francisco Sagasti. Source : France Culture, Cultures Monde, 2 décembre 2020.

[2] Instagram, #archivoprotestaperou @marialbernedo URL : https://www.instagram.com/p/CICTSN7BKu2/?igshid=5fj1ldhppqi9&fbclid=IwAR0NXq9OrgQUHPhRFwKqvd86lUbAp7JZ9w01OvVT5NIPv6vNZ0S0rrkWf5E [lien consulté le 23 mars 2021]. Je remercie José Ragas de m’avoir fait connaître ce document via Facebook.

[3] Voir entre autres Carlos Malamud, « Un balance de los bicentenarios latinoamericanos: de la euforia al ensimismamiento », Documento de trabajo, Rela Instituto Elcano, 2011 URL : http://www.realinstitutoelcano.org/wps/portal/rielcano_es/contenido?WCM_GLOBAL_CONTEXT=/elcano/elcano_es/zonas_es/dt1-2011 ; Anna M. Fernández Poncela, « Un balance de los bicentenarios, memorias, imaginarios, significados, identidades, turismo », Boletín Americanista, n°65 (2012).

[4] Voir entre autres la bibliographie issue du bicentenaire de 1789 ou de celui de l’indépendance états-unienne de 1776. Voir Bernard Cottret et Lauric Henneton (dir.), Du bon usage des commémorations, Histoire, mémoire et identité, XVIe-XXIsiècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

[5] Voir par exemple, Sandra Patricia Rodríguez, « Conmemoraciones del cuarto y quinto centenario del « 12 de octubre de 1492 », Revista de Estudios Sociales, 38, 2011, p. 64-75.

[6] Sur l’histoire de l’expression « Amérique latine », voire l’article de synthèse d’Annick Lempérière et Geneviève Verdo, « L’Amérique latine », dans Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Histoire mondiale du XIXe siècle, Paris, Fayard, 2017, p. 576-589.

[7] Antonio Annino, Luis Castro Leiva, François-Xavier Guerra (coord.), Iberoamérica. De los imperios a las naciones, Madrid, Ibercaja, 1994.

[8] François-Xavier Guerra, Modernidad e independencia. Ensayos sobre las revoluciones hispánicas, Madrid, MAPFRE, 1992. 

[9] Chloé Maurel, « Le tournant global de l’histoire. Récent développement en histoire globale dans le monde », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 121, 2013. 

[10] Jacques Godechot, La pensée révolutionnaire en France et en Europe, Paris, Armand Colin, 1964 ; Robert R. Palmer, The Age of Democratic Revolution. A Political history of Europe and America, 1760-1800, Princeton, Princeton University Press, 1959 et 1964. Pour une synthèse récente sur la question voir Juan Luis Simal, La era de las grandes revoluciones en Europa y América (1763-1848), Madrid, Ed. Sintesis, 2020.

[11] Eric Hobsbawm, The Age of Revolutions: Europe, 1789-1848, London, Weidenfeld and Nicolson, 1962.

[12] Pour une synthèse sur ce tournant, voir Annick Lempérière (dir.), Penser l’histoire de l’Amérique latine, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012.

[13] David Armitage et Sanjay Subrahmanyam (dir.), The Age of Revolution in Global Context, c. 1760-1840, New York, Palgrave Macmillan, 2010.

[14] Annie Jourdan, compte-rendu de David Armitage et Sanjay Subrahmanyam (dir.), The Age of Revolution in Global Context, c. 1760-1840, dans les Annales historiques de la Révolution française, 2013/3, n° 373, p. 209-211.

[15] Andrea Slemian et João Paulo Pimenta, Naissance politique du Brésil. Origines de l’État et de la nation (1808-1825), Paris, L’Harmattan, 2019. On peut citer aussi les travaux de Gabriel Paquette, par exemple Imperial Portugal in the Age of Atlantic Revolutions. The Luso-Brazilian World, c. 1770-1850, Cambridge and New York, Cambridge University Press, 2013.   

[16] Manuel Moreno Fraginals, Cuba/España, España/Cuba, historia común, Barcelona, Ed. Crítica, 1995 ; Imilcy Balboa, José Antonio Piqueras, Le Excepción americana. Cuba en el ocaso del imperio continental, Valencia, Centro F.T. Tomás y Valiente, Funación Instituto Historia Social, 2006.

[17] Marie-Danièle Demelas, L’invention politique : Bolivie, Equateur, Pérou au XIXsiècle, Paris, Éditions Recherches sur les Civilisations, 1992.

[18] John Lynch, « The Origins of Spanish Independence”, dans Leslie Bethell (ed.), The Cambridge History of Latin America, vol. 3, Cambridge, 1985, cité par Jeremy Adelman, « An Age of Imperial Revolutions », American Historical Review, vol. 113/2, 2008, p. 329.

[19] François-Xavier Guerra, « L’Amérique latine et la Révolution française », Problèmes d’Amérique latine, n°94, Paris, La Documentation française, p. 3-26.

[20] Clément Thibaud, Libérer le nouveau monde. La fondation des premières républiques hispaniques, Colombie, Venezuela, 1780-1820, Bécherel, Les Perséides, 2017, p. 14.

[21] Ibid., p. 23.

[22] Je transpose ici l’expression de Julius Scott, qui donne son titre à sa thèse de 1986, récemment publiée sous forme de livre. Je précise que le « vent commun » désigne dans son travail les courant afro-américains au sens large dans le contexte de la révolution haïtienne. Julius Scott, The Common Wind. Afro-american Currents in the Age of the Haitian Revolution, New York, London, 2008.

[23] Jeremy Adelman, « An Age of Imperial Revolutions », American Historical Review, vol. 113/2, 2008.

[24] Ibid., p. 320.

[25] Pour une synthèse sur ces réformes, voir par exemple Geneviève Verdo, « La boîte de Pandore. Les réformes impériales de la Monarchie espagnole et leurs conséquences (1770-1808) », dans Claire Bourhis-Mariotti, Macel Dorigny, Bernard Gainot, Clément Thibaud, Couleurs, esclavages, libérations coloniales, 1804-1860, Bécherel, Les Perséides, 2013, p. 281-299.

[26] Jeremy Adelman, « An Age of Imperial Revolutions », art. cit., p. 325-326.

[27] Voir le cas cubain analysé dans le contexte révolutionnaire transnational des années 1870 dans Jeanne Moisand, « Les exilés de la "République universelle". Français et Espagnols en révolution, (1868-1878) », dans Delphine Diaz et alii, Exils entre les deux mondes. Migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle, Bécherel, Les Perséides, 2015, p. 161-187.

[28] Antonio Annino, « Révolutions hispaniques ? Réflexions autour d’une question », dans Annick Lempérière (dir.), Penser l’histoire de l’Amérique latine. Hommage à François-Xavier Guerra, op. cit., p. 21-36.

[29] François-Xavier Guerra, Modernidad e independencia, p. 5.

[30] Antonio Annino, « Révolutions hispaniques ? Réflexions autour d’une question », op. cit., p. 23.

[31] Ibid., p. 26.

[32] Véronique Hébrard et Geneviève Verdo, Las independencias hispanoamericanas, un objeto de historia, Madrid, Ed. Casa de Velázquez, 2013. « Introduction », p. 1.

[33] Ibid., p. 8.

[34] Ibid., p. 7-8.

[35] Ibid., p. 10.

[36] Voir la contribution d’Alejandro Gómez à ce même ouvrage, « La Caribeanidad revolucionaria de la « Costa de Caracas », una visión prospectiva (1793-1815), p. 35-48.

[37] Véronique Hébrard et Geneviève Verdo, op. cit., p. 14.

[38] Ibidem.

[39] Ibidem.

[40] Ibidem, p. 15.

[41] L’Amérique ibérique hérite en effet, même dans son processus révolutionnaire, de la légende noire espagnole. Celle-ci, forgée depuis le XVIsiècle par les ennemis français et britanniques, fait de l’Espagne un empire sanguinaire et attardé, qui, après avoir exterminé les indigènes américains, aurait fait de ses possessions ultramarines, des territoires tout aussi enclins au mauvais gouvernement et au chaos. Voir Joseph Pérez, La légende noire de l’Espagne, Paris, Fayard, 2009.

[42] Jean-Paul Zuñiga, « L’Histoire impériale à l’heure de l’« histoire globale ». Une perspective atlantique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007/5, n° 54-4bis, p. 54-68. 

[43] C’est par exemple ce que propose le livre de Jane Burbank et Frederick Cooper, Empires in World History, Princeton, Princeton University Press, 2010. De fait, les comparaisons avec les mutations contemporaines d’empires comme l’Empire ottoman ou l’Empire russe seraient certainement féconde pour l’approche proposée ici.

[44] Pour une récente synthèse en français sur le cadre atlantique, voir Clément Thibaud, « Pour une histoire polycentrique des républicanismes atlantiques (années 1770-années 1800) », Revue d’histoire du XIXe siècle, p. 151-170.

[45] Federica Morelli, Clément Thibaud, Geneviève Verdo, Les Empires atlantiques des Lumières au libéralisme (1763-1865), Rennes, Presses universitaires de Rennes,

[46] C’est aussi le parti pris, entre autres, de James E. Sanders dans The Vanguard of the Atlantic World. Creating Modernity, Nation, and Democracy in Nineteenth-Century Latin America, Durham, Duke University Press, 2014.

[47] Alejandro E. Gómez, Le spectre de la révolution noire. L’impact de la révolution haïtienne dans le monde atlantique, 1790-1886, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Des Amériques », 2013 ; Clément Thibaud, « "Coupé têtes, brûlé cazes". Peurs et désirs d’Haïti dans l’Amérique de Bolívar », Annales. Histoire, sciences sociales, vol. 58, n° 2, p. 305-331.

[48] David P. Geggus, The Impact of the Haitian Revolution in the Atlantic World, Columbia, University of South Carolina Press, 2001.

[49] Voir la synthèse de Manuel Covo, « 1791 : Plantations en révoltes », dans L’Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017, p. 404-407.

[50] Ibidem.

[51] Geneviève Verdo, « Napoléon et l’Espagne, une histoire atlantique », dans L’Histoire mondiale de la France, op. cit., p. 444-448.

[52] Quentin Deluermoz, « La capitale des révolutions », dans ibid., p. 480-483.

[53] Jean-Lucien Sanchez, « La colonisation pénitentiaire », dans ibid., p. 484-487.

[54] Annick Lempérière et Geneviève Verdo, « Amérique latine », dans Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Histoire du monde au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2017.

[55] Jean-Paul Zuñiga (dir.), Pratiques du transnational. Terrains, preuves, limites, Paris, Bibliothèque du CRH, 2011, « Introduction », p. 1.

[56] Ibidem.

[57] David A. Bell, Joanna Innes, Annie Jourdan, Maxime Kaci, Anna Karla, Aurélien Lignereux, Ute Planert, Pierre Serna, Clément Thibaud, « Lâge des Révolutions : rebonds transnationales », Annales historiques de la Révolution française, 2019/3, (n°397), p. 193-223.

[58] Voir les travaux de Nathalie Petiteau cités dans David A. Bell et alii, ibid.

[59] Il s’agit des dénominations anglophones telles que Black Atlantic, Red Atlantic, etc. Voir Jean-Paul Zuñiga, « L’Histoire impériale à l’heure de l’« histoire globale ». Une perspective atlantique », art. cit.

[60] Clément Thibaud, « Pour une histoire polycentrique… », op. cit.

[61] Jeremy Adelman, « An Age of Imperial Revolutions », American Historical Review, art. cit.

[62] Ibid., p. 320.

[63] Jean-Paul Zuñiga, « L’Histoire impériale à l’heure de l’« histoire globale ». Une perspective atlantique », art. cit.

[64] Ibid.

[65] Cette expression fait référence aux Cortes de Cadix qui s’ouvrent en 1810 et à la Constitution qui en découle, promulguée en 1812.

[66] Ici encore, cette expression fait référence à la Constitution issue des Cortes de Cadix, promulguée en 1812.

[67] Josep María Fradera, La Nación imperial (1750-1918), 2 tomes, Edhasa, Barcelona, 2015. Une version synthétique et en anglais du même ouvrage est parue sous le titre suivant : Josep María Fradera, The Imperial Nation: Citizens and Subjects in the British, French, Spanish and American Empires, Princeton University Press, Princeton, 2018.  

[68] Voir ce processus depuis le « désastre de 1898 » (la perte définitive de ces territoires par l’Espagne) est contre-productif pour les études historiques, comme l’a rappelé Josep M. Fradera dans Colonias para después de un imperio, Barcelona, Bellaterra, 2005. Même les guerres cubaines de 1868-1898 ne « préfigurent » rien de la fin de l’empire puisqu’elles débouchent d’abord sur une forme d’autonomie, certes forcée par l’Espagne. Voir Ada Ferrer, La guerre d’indépendance cubaine. Une révolution que le monde a oublié, 1868-1898, Bécherel, Les Perséides, 2010. 

[69] David Todd, « A French Imperial Meridian, 1814-1870 », Past and Present, vol. 210, Issue 1, February 2011, p. 155-186.

[70] Marcel Dorigny et Bernard Gainot (dir.), La colonisation nouvelle (fin XVIIIe – début XIXe siècles), Paris, Éditions SPM, L’Harmattan, 2018. 

[71] Voir par exemple sur l’Argentine Oscar Terán, Historia de las ideas en la Argentina. Diez lecciones iniciales, 1810-1980, Buenos Aires, Siglo XXI, 2008. 

[72] Cette distinction entre exil politique et migration économique a ses limites, tant pour l’actualité que pour l’enquête historique. Je choisis de l’employer tout en admettant qu’elle peut être très floue, hier comme aujourd’hui. Voir sur le sujet Sylvie Aprile, « Exilé(e)s et migrant(s)s transatlantiques : histoire entremêlées, historiographies parallèles » dans Delphine Diaz et alii, op. cit, p. 265-280 ; et Karen Akoka, L’asile et l’exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants, Paris, La Découverte, 2020.  

[73] Voir entre autres Agnès Renault, D’une île rebelle à une île fidèle. Les Français de Santiago de Cuba (1791-1825), Mont-Saint-Aignan, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2012 ; Ada Ferrer, Freedom Mirror. Cuba and Haiti in the Age of Revolution, New York, Cambridge University Press, 2014.

[74] Voir par exemple Sarah Chambers, “Rewarding Loyalty after the Wars of Independence in Spanish America: Displaced Bureaucrats in Cuba”, dans Alan Forrest, Hagemann, Karen, Michael Rowe, War, Demobilization and Memory: The Legacy of War in the Era of Atlantic Revolutions, UK, Palgrave MacMillan, p. 238-253, 2016 ; Nicolás González Quintero, “The Monarchical Caribbean: Tomas Wood, Exiles, and Royalist Strongholds during the Spanish American Independence Wars”, World History Connected, vol. 16, n° 1, February 2019.

[75] Juan Luis Simal, « Crisis imperial y de identidad. Liberales españoles en el exilio (1810-1833) », dans Delphine Diaz et alii, op. cit., p. 89-111.

[76] Edward Blumenthal, Exile and Nation-State Formation in Argentina and Chile, 1810-1862, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2019.

[77] Romy Sánchez, Quitter la Très Fidèle. Exilés et bannis au temps du séparatisme cubain (1834-1879), Thèse sous la direction d’Annick Lempérière, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2016. 

[78] Pour le monde francophone, voir entre autres Myriam Cottias, « Droit, justice et dépendance dans les Antilles françaises (1848-1952) », Annales histoire Sciences Sociales, 2004/3, p. 547-567 ; Céline Flory, De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française du XIXe siècle, Paris, Karthala, 2015. Pour le monde anglophone voir par exemple Gerald Horne, Race to Revolution. The United States and Cuba During Slavery and Jim Crow, New York, NYU Press, 2014.

[79] Josep M. Fradera et Christopher Schmidt-Nowara (eds.), Slavery and Antislavery in Spain’s Atlantic Empire, New York and Oxford, Berghahn, 2013.

[80] Clément Thibaud, « Race et citoyenneté dans les Amériques (1770-1910) », Le Mouvement social, 2015/3, n° 252, p. 5-19.

[81] Voir par exemple les travaux de Geneviève Verdo, dont « L’organisation des souverainetés provinciales dans l’Amérique indépendante. Le cas de la république de Córdoba, 1776-1827 », Annales. Histoire, sciences sociales, 2014/2, p. 349-381.

[82] Je signale parmi d’autres les travaux de Véronique Hébrard, comme « "Justicia « excepcional" y lógicas de radicalización durante la primera pacificación de Venezuela (1812-1814) », Revista de Indias, 2016, 76 (266), p. 17-49 ; et ceux de Frédéric Spielmaeker dont « Guerres révolutionnaires, conspirations et naissance de l’Indépendantisme sud-américain. Menaces sur la souveraineté hispanique en Nouvelle-Grenade, au Venezuela et dans l’île de Trinidad (1791-1806), Annales historiques de la Révolution française, 2019/1, n° 395, p. 119-141.

Romy Sánchez

Romy Sánchez est chargée de recherche au CNRS, rattachée à l’Université de Lille, laboratoire IRHiS (Institut de recherches historiques du Septentrion). Spécialiste de Cuba et de l’espace caribéen au XIXsiècle, ainsi que de l’empire espagnol à la même époque. Elle est l'auteure d’une thèse soutenue en 2016 à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sur les exilés cubains au XIXe siècle (version publiée à paraître en 2021 aux Presses universitaires de Rennes). Elle est la coordinatrice avec Delphine Diaz, Jeanne Moisand et Juan Luis Simal de l’ouvrage Exils entre les deux mondes. Migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle (Bécherel, Les Perséides, 2015). Fellow de l’Institut Convergences Migrations et membre du CIRESC (Centre international de recherches sur les esclavages et les post-esclavages), son nouveau projet de recherche porte sur les oppositions aux émancipations dans la Grande Caraïbe au XIXe siècle.

Mots clefs : Amérique ibérique, Empires, Nations, historiographie, tournant global ; Spanish America; Empires; Nations; historiography; Global Turn.

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Samuel Boussion, Mathias Gardet, Martine Ruchat, L’Internationale des républiques d’enfants, 1939-1955
  • Au cours de l’été 1948, soit près de trois ans après la (...)
  • lire la suite
  • • Nadège Ragaru, « Et les Juifs bulgares furent sauvés… » Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie
  • En 1941, la Bulgarie, alliée de l’Allemagne nazie, profite de (...)
  • lire la suite
  • • Jérôme Henning, Le radicalisme d’Édouard Herriot et la crise des institutions (1905-1954)
  •   Cet ouvrage est la publication de la thèse d’histoire constitutionnelle (...)
  • lire la suite
  • • Benjamin Stora, rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie »
  • Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la (...)
  • lire la suite
  • • Sandrine Kott, Organiser le monde. Une autre histoire de la guerre froide
  • Une histoire transnationale, non militaire et à parts égales de (...)
  • lire la suite
  • • Tommaso Milani, Hendrik de Man and Social Democracy: The Idea of Planning in Western Europe, 1914-1940
  • De la fin du XIXe siècle à la veille de la (...)
  • lire la suite
  • • Geneviève Dreyfus-Armand, Septfonds, 1939-1944. Dans l’archipel des camps français
  • Le camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne) est l’un des nombreux (...)
  • lire la suite
  • • Alya Aglan, La France inverse. La guerre de Vichy 1940-1945
  • Alya Aglan offre ici la synthèse la plus à jour sur la France (...)
  • lire la suite
  • • Mathieu Fulla, Marc Lazar (eds.), European Socialists and the State in the Twentieth and Twenty-First Centuries
  • It is a commonplace in American political discourse that (...)
  • lire la suite
  • • Craig L. Symonds, Histoire navale de la Seconde Guerre mondiale
  • Craig L. Symonds, ancien professeur d’histoire à l’US Naval War College, (...)
  • lire la suite
  • • Autour du congrès de Tours
  • Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée, Éric Lafon, Aux alentours du (...)
  • lire la suite
  • • Ève Fouilleux, Laura Michel (dir.), Quand l’alimentation se fait politique(s)
  • La pandémie mondiale a rappelé en 2020 combien l’approvisionnement alimentaire (...)
  • lire la suite
  • • Camille Creyghton, Résurrections de Michelet. Politique et historiographie en France depuis 1870
  • Cet ouvrage est dû à une enseignante et chercheuse (...)
  • lire la suite
  • • Bernard Lachaise, Georges Pompidou : avec de Gaulle 1944-1959
  • Spécialiste reconnu de l’histoire du gaullisme, tant pour le (...)
  • lire la suite
  • • Lutz Raphael, Jenseits von Kohle und Stahl. Eine Gesellschaftsgeschichte Westeuropas nach dem Boom
  • One of the most successful and widely discussed collaborative (...)
  • lire la suite
  • • Audrey Kichelewski, Judith Lyon-Caen, Jean-Charles Szurek, Annette Wieviorka (dir.), Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique
  • In February 2019, the EHESS hosted a Polish-French symposium on (...)
  • lire la suite
  • • Michel Auvray, Histoire des Citoyens du Monde. Un idéal en action de 1945 à nos jours
  • Historien et journaliste, Michel Auvray est spécialiste des relations (...)
  • lire la suite
  • Une vie secrète (La trinchera infinita)
  • Des millions de personnes ont, du fait de la pandémie (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670